• Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Chapitre XI

    — Je vois que vous n’avez guère remarqué que je ne suis plus l'adolescente très détestable que vous avez connue, mais que je suis en âge de me marier comme vous le fîtes vous-même, il y a quelques années, et surtout, ne vous fiez pas à vos idées préconçues, car je pourrais bien vous surprendre concernant non caractère qui n’a aucunement changer en six ans, mais, bien au contraire, il s’en est trouvé très affirmé grâce à ce séjour chez mon oncle, Sir de Montaigu-Meldwin.

    Je ne suis pas d’un abord facile pour qui ne me convient pas. Il faudra vous y faire. Les mains souples, un peu courte, aux ongles nuancés de rose très pâle de la nouvelle comtesse Rubens-Gortzinski, se crispèrent sur sa robe de soie d’un blanc légèrement crémeux. D’un air qui se voulait aimable et sur le ton d’une plaisanterie qui se voulait, elle aussi, anodine, elle ripostât :

    Vraiment ? Serait-ce que l’on vous a supporté à Verte-court ?

    Devant cet air de plaisanterie ingénue, ce regard doucereux et presque naïf ! Isabelle sentait tout son corps frissonner et se cabrer. Elle lâcha presque sur le même ton que la femme de William :

    Très bien supportée. Il y a la manière pour dompter les monstres de mon espèce. Vous ne l’avez guère.

    Un rire bref, sarcastique, s’éleva derrière Isabelle.

    Vous ferez bien, Ludivine, de revoir votre façon de penser d’un temps révolu où nous étions aveuglés par persuasion d’un esprit retors. Il serait difficile désormais de nous faire changer d’opinion. Vous ne gagneriez pas à ce petit jeu. Essayez, pour le temps que vous séjournerez ici, d’être assez aimable avec notre cousine Isabelle. Méfiez-vous ! Elle a du répondant et ne sera pas en peine de vous remettre à votre place.

    Le visage de Ludivine toujours aussi délicatement frais, parut se crisper un instant en se rendant à l’évidence que son mari prenait la défense de sa cousine, plus que la sienne. Isabelle, tournant la tête, regarda son cousin, toute étonnée de le voir réprimander sa femme sous le regard médusé des habitants d’Aigue-blanche. Les yeux de William, singulièrement foncés en ce moment, s’attachaient sur sa jeune femme avec une expression de dureté impérieuse. Ludivine eut une moue semblable à celle d’un enfant prêt à pleurer.

    Pourquoi voudrais-je vous en faire changer d’avis, mon ami ? Ce que vous pensez est toujours le plus parfait à mes yeux.

    Quelle Hypocrite ! Pensa Isabelle.

    Qu’elle était jolie et gracieuse, cette Ludivine, dans sa robe d'un blanc crème qui faisait paraître sa peau  encore plus satinée. Ses bras minces, son cou bien modelé qu’entourait un collier de perles suffisait à sa beauté. Quelle caressante et suave douceur dans ses prunelles levées vers William ! Quelle fausseté aussi ! Mais le visage durci de celui-ci ne se détendit pas. Les mimiques de sa femme n’y changèrent rien. Apparemment, il connaissait son petit jeu. Par la suite au cours du repas, lorsqu'on servit le thé dans le jardin, Isabelle put constater que l’attitude de William envers sa femme demeurait impassiblement le même. La présence de Ludivine semblait agir désagréablement sur tout le monde. La joyeuse Juliette, elle-même, perdait une partie de son entrain. Aucunement consciente de l’effet qu’elle produisait sur le petit groupe, Ludivine, sereine, aimable, parlait de sa vie à Paris, de ses voyages avec sa mère et son beau-père sans aucune gêne devant une assemblé muette de déplaisir.

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    Isabelle avait ainsi un aperçu de l’existence dorée que tous trois menaient en écoutant bavarder sa rivale qui ne tarissait pas d'éloges sur son père. Il la gâtait outrageusement, se souciant peu de l'existence de sa propre fille du temps ou elle vivait près de son oncle. A force d'écouter Ludivine se vanter de l'amour que lui portait son beau-père, Isabelle apprit, par la même occasion, que son père, depuis quelque temps, était souffrant, et que le médecin avait conseillé une cure à La Baule où il se trouvait en ce moment avec sa femme. Ludivine était tout à son avantage de pouvoir annoncer que bientôt, il y aurait une grande fête au château, et qu'il serait habité pendant quelques jours par leur amis et leurs connaissances. A cette occasion, elle séjournerait à Monteuroux. Elle s'empressa de préciser à l'auditoire que les invités arriveraient à Monteuroux vers la mi-Août :

    — Cela fait un peu tôt, quoi que cette année, le temps est clément reprit Ludivine.

    Isabelle se fit un plaisir d'expliquer à cette Péronnelle, que le temps, à part quelques jours de pluie en mars, était clément depuis le début du printemps. Elle continua pour la mettre mal à l'aise :

    — Encore aujourd'hui, le soleil nous fait l'honneur de sa chaleur et de sa lumière. Nous avons beaucoup de chance, et nos promenades n'en sont que plus agréables, mais pour cela, il faut aimer la campagne... Mes cousins et moi-même, aimons la nature, contrairement à vous, Ludivine...

    Piquée au vif, celle-ci en rageait intérieurement de ne pas répliquer, car elle savait très bien à ce que Isabelle faisait allusion. Elle feint de ne pas avoir entendu l'insinuation d'Isabelle concernant son manque de présence aupré de son époux. Elle donc mine de ne pas se soucier de la réplique de la jeune comtesse, et continua son bavardage :  

    — Nos amis vont avoir le privilège de très belles soirées ! Les fêtes que ma mère va donner sur plusieurs jours, devraient être réussi ! Lorsque la plus part de nos invités, seront repartit, à notre tour, nous nous en irons pour Aix les bains.

    Isabelle pensa que la d’Argenson ne venait jamais à Monteuroux sans sa cour d'admirateurs, il n’y avait presque personne à château-neuf avant fin d'août, car sa belle-mère estimait que le climat était encore trop froid pour elle, sa fille et son petit fils et son époux, ce qui était faux, bien sûr ! Son père avait toujours vécu à Monteuroux sans être, pour autant, nullement affaiblit ! Que ce passait-il ? Serait-ce ce à quoi elle pensait ? Sa belle-mère préparait-elle la fin de son père comme elle le soupçonnait depuis longtemps ? Elle allait devoir surveiller les manigances de cette femme qu'elle n'aimait décidément pas plus que lorsqu'elle vivait à château vieux du temps de son adolescence.

    Le soir de sa première confrontation avec une Ludivine désirant se faire valoir, comme à son habitude, Isabelle sortit de la vieille tour, tentée à la fois par un magnifique clair de lune, et par une relative fraîcheur venant des des bois et collines. Comme souvent, elle désirait se rendre en pèlerinage jusqu’à l’étang, ce le lieu symbolique où sa tendre mère y avait laissé la vie, était important pour elle. Isabelle espérait sans oser se l’avouer, la revoir telle une ombre légère dans la nuit claire. Cela faisait si longtemps... Elle passa par le parterre, descendit les vieux degrés de pierres, vieillit par le temps, qui conduisait au parc, et emprunta le sentier menant directement à la pièce d'eau. 

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    L’apaisante luminosité de cette nuit de juin détendit ses nerfs mis à rude épreuve par la présence de sa pire ennemieSe faire violence pour supporter l’idée d’avoir à côtoyer cette peste gênait fortement la jeune comtesse :

    — Il va falloir que je la supporte le temps qu’elle va passer à Aigue-blanche. Pensait Isabelle. Je ne sais si j’y arriverais ? Il faut que je me tienne loin d’elle le plus possible. Il y aura certainement des jours où je ne pourrais l’éviter, pas plus que sa mère, mais il faudra que je me contienne devant ses insinuations...

    L’ombre des vieux arbres l’enveloppa, la saine odeur du bois résineux provoqua en elle un frisson de plaisir. Dans le silence, l’eau d’une source cachée s’égouttait le long d’un rocher moussu. Un oiseau de nuit hulula. Isabelle avançait comme dans un songe. Elle pensait à William et à ce visage glacé qu’il opposait aux sourires et aux regards enjôleurs de sa femme. Que lui avait-elle donc fait pour qu’il ait, à son égard, une telle attitude ? Que lui avait-elle fait pour qu’il cache sa souffrance au fond de son âme ? Malgré lui, lorsqu'elle séjournait à Aigue-blanche, et qu'il était obligé de tenir compte de sa présence alors qu'il ne vivait pas avec elle, il ne pouvait s’empêcher de lui montrer de l’animosité. Après tout, la seule obligation de vivre quelques semaines par an près d’elle, et non pas avec elle, lorsque l'on avait une âme loyale et fière, son attitude ne suffisait-elle pas à expliquer l’étrange attitude de son cousin ? C'était d'autant plus étrange quand on l’avait vu si différent avec sa famille... et depuis son retour, avec elle. Sous sa réserve habituelle, elle avait appris à connaître sa valeur morale, à soupçonner en lui une sensibilité farouchement cachée. Quand il se trouvait en sa présence, aucun mouvement de lassitude, aucune variation dans son regard ou d’intonations de voix ne lui échappaient. Isabelle ressentait à chaque fois qu’il posait les yeux sur elle, une sorte de curiosité avide qui donnait un sens à sa vie... Un goût chaque jour plus vif… Elle aimait ses rencontre avec son cousin, même si elle s’en défendait.

    Au bord de la clairière, apparut la petite maison d’Adrien qui n'était qu'un rez-de-chaussée protégée par son toit de chaume. Une charmille bordait le jardin, cachant ainsi le vieille homme qui, selon son humeur, ne désirait pas être vu. Sous une des fenêtres de la chaumière, le jardinier fumait sa pipe en se balançant sur son rocking-chair abrité par une avancée le protégeant du soleil les après-midi ou il s'accordait un peu de repos. Il murmura un vague bonsoir demoiselle, auquel Isabelle répondit distraitement. Elle se surprit à penser que, peut-être, avait-il été là, à cette même place, quand la jeune comtesse de Rubens était passée autrefois dans ce chemin, s’en allant vers son destin tragique ? Isabelle n’avait jamais songé à le lui demander. Le vieillard d’humeur taciturne, ne répondant plus que laconiquement à qui lui posait des questions. C'était un vieil homme peu bavard avec qui l'on n’engageaient guère à la conversation.

    Quand elle atteignit l’étang, la lumière du disque lunaire projetait un gris argenté éclairant l’eau immobile de l'étang. Isabelle s’approcha de la berge, s’arrêta près de l’endroit où Daphné avait sombré dans la profondeur de cette étendue d'eau, Isabelle se mit à frissonner sans en connaître la raison. Dans cette clarté que la lune favorisait, les nénuphars semblaient irréels et comme posés sur l’eau.

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     Elle remarqua que les fleurs s'étaient refermées. Elle n'y avait jamais prêté attention, et de voir ces fleurs dont les pétales formaient un bouton, lui fît comprendre que sa maman n'était pas venue pour cueillir ces fleurs la nuit, ce qui la fît s'enfoncer dans la certitude qu'une main meurtrière l'avait férocement poussé. Du cœur d’Isabelle monta une prière pour sa tendre mère trop vite disparue. Elle resta un long moment, les yeux fixés sur ces fleurs aquatiques. Il n'y avait aucun intérêt à vouloir les cueillir la nuit. De plus, ces fleurs étaient vraiment trop peu rapprochées de la berge pour que l’on ait pu facilement les atteindre. Comment sa jeune mère avait-elle put être aussi imprudente pour vouloir en cueillir une, surtout en pleine nuit, même sous une clarté lunaire propice aux promenades ? Cette réflexion la laissa en pleine perplexité et insatisfaite. Les années d’absence n’avaient en rien changé sa façon de voir la scène. Pour elle, il était clair qu’un geste malveillant, partant de la berge, avait délibérément supprimé la vie de sa mère. Ce ne pouvait être que ça. De nouveau, un hululement se fit entendre et sortit Isabelle de sa méditation. Dans le silence de cette heure tardive, l’oiseau de nuit répéta sa plainte. Isabelle s’écarta de la berge sans avoir aperçu l’ombre d’une apparition, pas même une plainte ou le murmure de son prénom. Après tout ce temps passé loin de Monteuroux et de l’étang-aux-ormes, peut-être était-il normal de ne rien voir ni rien ressentir ? La jeune comtesse avait changé et son état d’esprit n’était plus le même qu’autrefois pourtant, sa sensibilité était toujours aussi exacerbée, et elle ne comprenait pas que le moment n’était peut-être pas propice au souhait qu’elle espérait voir se réaliser de toute son âme. Isabelle décida d’aller prendre l’ouvrage qu’elle avait oublié l’après-midi même au pavillon. D’un geste vif, elle ouvrit l’une des portes vitrées donnant sur la grande salle face à l’étangElle eut soudainement un cri qui s’étouffa dans sa gorge. Une femme debout au seuil d’une des portes vitrées donnant sur le sens inverse de l’étang, venait de se retourner brusquement.

    — Qui vient là ? Qui...

     Dans un pâle visage, deux yeux irrités s’attachaient sur la jeune comtesse.

    — Oh ! Pardon, ma tante ! J’ignorais…

    Isabelle voulu rebrousser chemin, mais sa tante la retint de la voix :

    — Tu es Isabelle ?

    C’était bien Victoria de Rubens qui l'apostrophait ainsi. Elle était vêtue d’une ample robe de satin noir qui la dissimulait jusqu’aux pieds, mais ne pouvait complètement cacher la déformation de son corps. Sa tante l’interpellait d'une voix légèrement rauque comme celle d’une personne peu habituée à parler et qui, de plus, était enrhumée, ce qui ne facilitait pas l'élocution. Isabelle se sentait dévisagée, épiée, mise à nue avec une brutalité déconcertante.

    Oui, ma tante.

    Approches-toi, que je te vois mieux.

    Isabelle obéit. Victoria lui saisit la main, l’attira près de la porte qui donnait sur l'étang baigné par la pleine clarté de la lune.

    Antoinette avait raison. Tu me ressembles étrangement, dit-elle. 

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    On ne peut pas nier que tu sois ma nièce ! Isabelle la considérait avec une compatissante curiosité. Les traits amaigris de sa tante étaient encore beaux, mais les rares attraits de son visage se trouvaient dans ses yeux brûlants d’un feu intérieur animés d’une vie ardente. De nouveau, le regard intimidant de sa tante scruta Isabelle.

    — Que viens-tu faire ici ?

    — Chercher mon sac à ouvrage que j’avais oublié cet après-midi. Veuillez bien excuser mon intrusion dans votre intimité, ma tante. Aurais-je troublé votre solitude ?

    — Pourquoi choisir cette heure pour venir te promener de ce côté-ci du parc? Ton sac ! Tu l’aurais aussi bien retrouvé demain matin ! Qu’est-ce qui t’attire ici ?

    — Principalement le plaisir d'admirer l’étang au clair de lune où ma chère mère s’en est allée...

    — Ah ! Toi aussi tu aimes cet étang ?

    Il sembla à Isabelle qu’une note se fêlait dans la voix de Victoria.

    — Ne te laisses pas aller à ces rêveries, mon enfant. Ce n’est pas bon pour toi. Victoria se détourna vers l’intérieur de la pièce et son visage devint moins distinct pour Isabelle. Sa tante semblait respirer avec difficulté. Isabelle, après une courte hésitation, dit résolument :

    — Antoinette m’a appris que vous refusiez de me recevoir, ma tante. Cependant, j’aurais été si heureuse de...

    — Heureuse ? Heureuse de connaître une réprouvée comme moi ?

    Une sorte de rire douloureux soulevait sa poitrine et la fit tousser.

    — Vous n’êtes pas une réprouvée, ma tante ! Vous êtes seule comme je l’ai été si longtemps à la mort de maman. J’ai souffert de cette solitude. J’étais bien jeune alors, et l’on m’a moi aussi, en quelques sortes, relégué aux oubliettes. J’aurais aimé vous connaître à cette époque et avoir votre affection comme je vous aurais donné la mienne. Nous aurions pu nous découvrir, nous apprivoiser, nous apprécier, et vous m’auriez communiqué votre savoir qui est si grand, ma tante ! Nous pouvons encore nous connaître mieux, si vous le désirez ? Vous souffrez, mais ne pensez-vous pas que mon affection pourrait vous être douce ?

    — Je ne mérite guère ton affection.

    Tout le corps de Victoria sembla se raidir. Isabelle s’en aperçu et insista avec douceur ; mais sa tante refusa net l’affection de sa nièce et lança, furieuse :

    Je ne veux l’affection de personne !

    Ces mots furent jetés comme un cri de désespoir, qui fit tressaillir Isabelle.

    Ma tante, pourquoi ? Je serais si heureuse que vous m’aimiez un peu et que vous me permettiez de vous aimer en retour ! Nous sommes deux âmes seules depuis si longtemps !

    Serait-il possible que tu m’aimes, moi ?! Tu voudrais m’aimer ?! Est-ce que l’on peut aimer un monstre ?!

    Sa voix sombrait dans un long sanglot rauque, lançant à sa nièce stupéfaite, toute sa souffrance avec la force du désespoir. Ses yeux brûlants de fièvre considérèrent un instant le doux visage ému de sa nièce. Oh ! Ce magnifique visage ! Victoria ne put en supporter davantage. Elle lui cria avec véhémence :

    Va-t’en, ma fille. Va... Laisses cette malheureuse à son tourment, car tu ne peux rien pour elle.

     

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    Isabelle, décontenancée par tant de rage contenue dans cet ordre qui ne souffrait aucune réplique, osa quand même lui offrir une aide compatissante avant de s’éloigner du pavillon :

    — Eh bien, ma tante, je pars ; mais si jamais vous souhaitez me voir, n’oubliez pas que je viendrai à votre premier appel.

    — Laisse la solitaire à son destin. lui dit Victoria dans un sanglot. Va vers la vie, toi qui est jeune et belle, et qui portes en toi un peu de moi puisque tu as un visage qui ne peut nier sa ressemblance avec le mien. Je suis ta tante. De par cette filiation, à travers toi, je vivrais cette vie qui m’a été refusée. Le ciel à été bien cruel avec moi ! Pour quelles raisons dois-je porter les péchés et les mésalliances de mes ancêtres ? Sa voix se brisa de nouveau. D’un geste tremblant, Victoria ramena sur ses cheveux encore blond, son voile de dentelle noir qui avait glissé.

    — Et n’oublie pas ceci. Prends garde à ta belle-mère, Isabelle... Prends bien garde ! Elle est capable de tout ! Ne lui laisse pas le moyen de trouver une faille en toi qui pourrait lui permettre de te détruire ! Elle est dangereuse et ne t’aime pas comme elle n’aimait pas ta mère ! Sois méfiante à tous point de vue ! Méfie-toi aussi de sa fille qui ne vaut pas mieux qu'elle ! Victoria se détourna, et parut reprendre sa contemplation qui avait été interrompu par Isabelle entrant dans le pavillon de chasse. La jeune fille était encore toute retournée d’avoir pu, enfin, rencontrer sa tante. Le sac à tricot qu'elle était venu chercher n'avait plus aucune importance, car Isabelle avait oublié ce pourquoi elle était venue, toute retournée qu'elle était, par le ton étrange qu'avait employé sa tante pour lui donner ce dernier avertissement concernant sa belle-mère et sa fille. Isabelle ne pouvait pas s’empêcher de faire le rapprochement avec sa mère qui lui avait fait part de l’air sensiblement malsain que déjà elle avait respiré à Monteuroux avant sa mort. Depuis le remariage de son père avec cette d'Argenson, le mal était toujours là à guetter... Mais de quel mal parlait sa tante ? Que pouvait-elle encore lui faire cette d’Argenson qui, déjà, avait écarté d’elle son père, et tenté de la rendre odieuse aux yeux de ses cousins germains d’Aigue-blanche ? Et comment Victoria pouvait-elle bien la connaître, elle qui, déjà, s'enfermait progressivement dans son mutisme, cloîtrée volontairement dans la vieille tour au moment où Édith d'Argenson était entrée en relation avec les châtelains de Monteuroux. Sa tante avait dû suffisamment en entendre parler par ses serviteurs, et Antoinette sa femme de chambre qui lui servait aussi de dame de compagnie, et qui ne lui cachaient rien de tout ce qu'il se passait en dehors de la vieille tour...

    Cette nuit-là, Isabelle ne put fermer l’œil de la nuit. Elle se sentait encore toute retournée par la rencontre avec sa tante et les recommandations qu’elle lui avait faite concernant sa belle-mère. Isabelle se sentait de nouveau en danger. Il fallait qu’elle reste vigilante quant à l’intégrité de sa personne. Décidément, le mystère autour du château de Monteuroux et de l’étang-aux-ormes, s’épaississait.

    Puisque la présence de Ludivine avait modifié quelque peu les habitudes bien établies de Isabelle, elle se rendit moins souvent au manoir d’Aigue-blanche. C'est Juliette qui venait la voir presque chaque jour, soit à bicyclette, soit à pied quand elle ne prenait pas son vélo. 

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    Elle passait par le sentier de la poterne qui, depuis bien longtemps, demeurait ouverte car l'on ignorait ce que la clef était devenue. Parfois William venait chercher sa sœur en voiture, et en profitait pour prendre le thé avec les deux amies dans la tour, ou bien dans le parterre. C'est alors que son visage assombrit par des tracas inavoués, retrouvait toute sa gaîté. Il aimait s’attarder une heure ou deux pour causer avec sa sœur, admirer les dessins ainsi les aquarelles d’Isabelle qu'il qualifiait d'admirables. Ils avaient, d’un accord tacite, renoncé aux promenades à cheval, car Ludivine aurait voulu être de la partie. Or, disait Juliette : 

    — C’est une chose bien suffisante que de l’avoir toujours dans nos jambes lors de nos distractions, et dans la maison telle une chatte qui ronronne à longueur de temps, faisant mine d’être prête à offrir son aide et finalement, faire en sorte de ne s’occuper que de sa petite personne !

    Parfois, la jeune comtesse venait à Monteuroux et passait l’après-midi avec son fils dans le parc. Isabelle, jusqu’alors, avait toujours évité de la rencontrer. Elle s’était réjouie de se trouver au village un jour où Ludivine était montée au premier étage de la vieille tour. Mais elle songeait en soupirant que bientôt la jeune femme passerait une grande partie de son temps à château neuf, dès l’arrivée de sa mère et de son beau-pèreDe plus, il était prévu que Mr et Mme de Rubens donneraient une grande fête ou les invités logeraient à Monteuroux. Château neuf était propice aux réceptions, ce qui ferait disparaître, pour un temps, la tristesse des lieux. Isabelle aimait le calme et la solitude des jardins et du parc. La paix et la tranquillité seraient donc troublées pendant deux ou trois semaines avant que son père et sa belle-mère ne s’en aillent à La Baule.

    —  Pendant les festivités,vous viendrez plus souvent chez nous. Lui disait son amie Juliette.

    — Le plus souvent possible. Ajoutait William avec un sourire qui en disait long sur ce qu’il en pensait de ces fêtes et invitations dont il n’avait que faire.

    Pour ce qui leurs restaient de temps sans être importunées par des obligations mondaines, les deux jeunes amies savouraient le calme des promenades dans la verte campagne. Sachant très bien jouée de l’orgue, Juliette faisait un détour par la petite église pour demander la permission d'emprunter l’imposant instrument à l’abbé Forges afin de faire écouter à son amie, certaines œuvres dont elle savait lire la partition.

    Il était très imposant cet orgue qui trônait sur toute la largeur dur mur de l’église, juste au dessus de la grande porte à double battants, qu’un balcon en bois de chêne surplombait. 

    Pendant une petite heure, Juliette jouait. Elle semblais toute petite, assise au pieds de cet orgue magnifique. Pensivement, Isabelle écoutait les sons qui sortaient de l’instrument imposant. Juliette était une vraie virtuose et ne pouvait quitter l’église sans avoir joué La Toccata et Fugue en ré Mineur de Jean Sébastien Bach. Isabelle était subjuguée par la profondeur de cette œuvre qui la pénétrait au plus profond de son âme.

    Lorsque son amie eut terminé, après quelques minutes de recueillement, elles allèrent voir la mère de l’abbé qui n’était plus très jeune non plus, mais qui les accueillit avec amabilité et un plaisir non dissimulé. Elle bavarda avec les deux jeunes filles pendant prés de trois quart d’heure. Ensuite, Isabelle et Juliette s’en allèrent rendre visite à Émilie Granchette. Il leurs restaient une bonne demi-heure à papoter avec la vieille servante, puis elles remontèrent ensemble à Monteuroux.

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    Parfois, lorsque un travail n’attendait pas, Juliette se dépêchait de rentrer à Aigue-blanche afin d'aider sa mère. Les deux amies se saluaient, alors, et Isabelle s'en allait finir l’après-midi comme autrefois, dans la baie ogivale de la vieille salle encore debout sur ses fondations. Elle s'asseyait, ayant prit soin de prendre un livre avec elle. Selon son envie, elle lisait ou dessinait, ayant sous les yeux la beauté du paysage qu’elle aimait tant.

    Peut-être que lorsque le château serait envahi par toutes sortes de gens qu’elle ne désirait pas connaître, trouverait-elle là, une retraite où les élégantes et futiles relations de sa belle-mère ne viendraient pas la déranger. La jeune comtesse aimait les mois de fin d’été qui étaient propices à l’inspiration, mais ces instants de paix n’était pas encore à l’ordre du jour. Malgré tous ses soucis tourbillonnants dans sa jolie tête blondeelle avait emporté, en plus de sa lecture, son album à dessin pour faire quelques ébauches. Vers les seize heures, la lumière éclairait encore l’ensemble du paysage qui commençait à prendre divers teintes de rouge, de couleurs ambrées et dorées, ce qui donnaient à la jeune comtesse, des idées de décoration qu’elle comptait présenter l’hiver suivant à une maison pour laquelle son oncle pouvait lui procurer une introduction. Quand elle fut installée, elle ouvrit l’album et essaya de s’appliquer à son travail. Mais elle manquait d’entrain. Fallait-il l’attribuer à la lourdeur du temps, et à la chaleur orageuse de cet après-midi, ou bien plutôt à la perspective de voir arriver le lendemain dans l’après-midi, son père et sa femme ?

    Ludivine s’était rendue à château neuf afin de faire préparer les appartements par les femmes de chambres. Dominique et Angèle n’étant qu’au service des habitant de château vieux, d’autres domestiques devaient, pour le soirarriver de Paris. Les de Rubens continuaient de mener grand train pourtant, d’après ce que Juliette avait entendu dire par son frère, la fortune de sa belle-mère avait sensiblement diminué.

    Menant un train de vie qui n’était pas loin de dépasser les possibilités de leurs avoirs, comme beaucoup d’autres aristocrates de cette époque, les de Rubens n’étaient pas décidés à perdre la face devant leurs relations. Isabelle songeait avec un amusement ironique que les bijoux de la princesse hindoue les auraient plus que bien avantagé... En revenant de Verte-cour, elle les avait retrouvé intacts dans la cachette de sa chambre, derrière la plaque de la cheminée aux armes des de Rubens. Pendant combien de temps encore, devraient-ils rester là ? Sa grand-mère lui avait fait promettre de ne révéler son secret à personne de son entourage, sauf à son mari si elle se mariait un jour. Mais comme elle ne comptait pas convoler en juste noces, les joyaux resteraient dans leur cachette. Il y avait, cependant, quelque chose qui la tracassait. En effet, ce trésor devrait bien, à un certain moment de son existence, être le sujet d’une confidence à quelqu’un en qui elle aurait toute confiance, car elle pouvait mourir subitement dans un accident provoqué par un esprit malfaisant, comme l'avait été, elle en était certaine, celui qui avait provoqué la mort de sa tendre mère. Cela était fort possible et son imagination galopait. Si elle disparaissait avant même qu’il lui fut possible de révéler la cachette secrète à une personne digne de foi qui respecterait son vœu. A qui donc pouvait-elle confier cette responsabilité ? Elle ne la confierait pas à sa marraine qui n'était plus très jeune. Isabelle ne pouvait pas, non plus, confier à sa tante Victoria qui vivait retranchée dans sa farouche solitude ce secret qui commençait à lui peser... Un seul nom lui vint à l’esprit, c'était le prénom de William qui, sans oser se l'avouer, était si cher à son cœur.

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     Si elle prenait le risque de lui confier ce secret si lourd à porter seule, et si elle lui confiait le soins de protéger ces joyaux, de les considérer comme son bien au cas où sa mort interviendrait prématurément, ce n'était pas faisable non plus. Son souci était qu’après William, ce serait le fils de Ludivine qui en hériterait si les  deux femmes lui laissait le temps d’en jouir, car la mère et la grand-mère du petit Thierry, bien avant qu’il ait atteint sa majorité, cupides comme elles l'étaient toutes les deux, elles s’empresseraient de dépenser cette fortune trop longtemps convoitée, en futilités. En poussant encore plus loin dans son raisonnement, Isabelle se dit que, dès que les joyaux seraient en possession de William, la machiavélique d'Argenson ferait, avec l’aide de sa fille, en sorte qu’il soit victime d’un accident de voiture ou d’un empoisonnement bien dissimulé… Si sa belle-mère était, d’après Victoria, si venimeuse, elle serait bien capable, pour arriver à ses fins, d’en arriver à l’acte ultime qui serait d'assassiner le détenteur des joyaux hindoue lui ayant été confié ? Il risquait d'y avoir là, une trahison vis à vis des dernières volontés de son aïeule. Il lui fallait trouver autre chose. Presque machinalement, elle traçait sur le papier des contours qui se transformaient en des chauves-souris volantes parmi les arbres aux formes fantasmagoriques. Sur un fond de laque pâle, elle obtiendrait là, une décoration pour un paravent qui ne manquerait peut-être pas d’originalité. Elle  prit la résolution de demander conseil à son cousin qui avait un goût très sûr. Entendant un bruit de pas, elle songea que c'était certainement Juliette qui après ses corvées du jour, venait la retrouver là ou Isabelle se sentait le mieux. Elle tourna la tête vers l’étroite ouverture cachée du couloir voûtée qui menait à la poterne. Non, ce n’était pas Juliette, mais William. Il dit avec surprise :

    — Ah ! Vous êtes là, Isabelle ? Vous travaillez, je voie.

    — J’essaie, mais je ne suis pas en train. Je me suis perdu dans mes pensées qui m’ont emmenées très loin, et c’est presque machinalement que j’ai fais ces esquisses. Elle souriait en lui tendant la main, tandis que William lui annonçait :

    Juliette ne viendra pas aujourd’hui. Ma mère et elle s’occupent de faire des confitures pour l’hiver prochain. Elle m'a demandé de vous prévenir, comme promis. J'en profite pour vous apporter cet ouvrage de Charles Dickens dont André et moi vous avions parlé l’autre jour… mais... Isabelle, quelle imprudence de vous asseoir à cet endroit dangereux !

    Isabelle eut un léger rire.

    J’y suis tellement habituée ! C’était mon refuge préféré, autrefois. Ma bonne Adélie seule savait où me trouver quand, par hasard, on me demandait au Château. Mais puisque vous voilà, donnez-moi donc votre avis sur ce dessin.

    Elle lui tendit l’album, puis se leva en secouant sa robe quelque peu froissée.

    Qu’en dites-vous pour un paravent, ou un panneau décoratif ?

    Très bien... Ce dessin a du caractère. Rien de mièvre ou de trop recherché. On reconnaît votre nature dans vos œuvres, Isabelle.

    Il la regardait avec une attention grave, ardente. Les joues mates d’Isabelle prirent soudain une couleur rosée. Ses cils frémirent sur ses yeux verts noisette aux couleurs changeantes.

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    — Une nature que j’ai méconnue autrefois, pensa William...

    La bouche du jeune comte eut une crispation d’amertume. Isabelle reprit l’album d’entre ses mains, et se mit à en tourner nerveusement les pages. Des bouffées de chaleur orageuses entraient dans la vieille salle, soulevant légèrement les boucles blondes qui encadraient ce jeune visage frémissant d’une émotion contenue. William s’en aperçu, hésita un peu, puis il osa une question :

    Vous souvenez-vous de ce que vous m’avez répondu un jour en sortant du presbytère, un peu après que votre père vous eut appris que vous seriez envoyée en Angleterre ? Et Isabelle de répondre :

    — Vous avez dit que je ne faisais pas ce qu’il fallait pour que l’on me regrette un jour. Et vous avez ajouté que Mme de Rubens et Ludivine souhaitaient sincèrement m’aimer, mais que je ne faisait rien pour... Vous m'aviez très peinée à cause de votre opinion à mon sujet, et je vous ai répondu : 

    — Lorsque vous aurez appris à les connaître mieux, vous vous souviendrez avec regret de ce que vous me dites aujourd'hui. là, à cet instant.

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    Et le jeune comte de murmurer pour elle seule :

    — Oui, ce jour est arrivé bien trop vite, Isabelle. Vous aviez raison de me mettre en garde alors que vous n’étiez qu’une toute jeune fille. Je n’ai pas voulu voir le piège tendu.

    — Vous étiez depuis déjà trop longtemps sous l’influence de votre belle-mère et de sa fille. Je suis très peinée pour vous, William, d’avoir été si clairvoyante. 

    J’avais compris la méchanceté, la fourberie de femme, de votre belle-mère qui est aussi, et malheureusement, la mienne depuis bien longtemps. Déjà, en ce qui concerne mon père qui ne voie, encore à ce jour, que par elle, son jeu de séduction est au point... 

    Les yeux baissés, Isabelle promenait ses doigts un peu tremblants entre les feuilles de son album. Dans la voix de William se devinait une âpre souffrance qui pénétrait jusque dans son propre cœur où une sourde douleur qu’elle ne devait pas dévoiler au jeune homme sans trahir les sentiments qu’elle éprouvait pour lui, et qui se faisaient de plus en plus forts, la troublait plus qu’elle ne le voulait. Sous le regard intense du jeune comte, Isabelle leva enfin les yeux, hésitante, ne sachant si elle devait toucher à cette profonde blessure qu’elle devinait en lui. Elle murmura :

    — Pourquoi avez-vous fait cela ? Dites-moi, William ! Je n’ai jamais compris ! Vous... et elle !

    Il dit brusquement :

    — Vous m’avez blâmé ? Méprisé, peut-être ?

    Ils se regardaient intensément, ne pouvant détacher leur regard l'un de l'autre, leurs lèvres se touchant presque, leur visage reflétant un profond sentiment contenu sous une interdiction qu'ils ne pouvaient trahir par honnêteté.

    Isabelle répondit avec douceur :

    — William, pardonnez-moi. J’ai eu tort de croire que vous faisiez ce mariage par intérêt, mais depuis mon retour ici, j’ai été complètement détrompé sur ce point.

    — Alors, pourquoi l’ai-je épousé, d’après-vous ?

    Sa voix était brusque, haletante, presque violente.

    — Parce que vous l’aimiez à ce moment-là. Répondit Isabelle.

    Une sorte de rire s’étrangla dans la gorge du jeune homme.

    — L’aimer, moi ! Non, certes !

    Alors, on vous y a forcé ? Vous a t-on poussé à faire un mariage de raison ?

    En quelque sorte. J’avais vingt-deux ans, mon cœur était inexpérimenté au choses de l’amour, et je me suis laissé persuader par ma mère de consentir à ce mariage. Au premier abord, Ludivine ne me déplaisait pas. Je pensais n’avoir aucune peine à être pour elle un bon mari. Cependant, peu de temps avant notre union, nous avons eu une forte dispute. Ce jour-là, j’ai eu comme l’intuition que je me trompais sur cette nature. J'ai été jusqu'à rompre nos fiançailles. Que n'ai-je pas suivit la mauvaise impression qu'elle m'avait laissé... Pourquoi ai-je cédé à ma mère, à la sienne et à votre père au prix de ma propre volonté ? Je ne l’ai vraiment connue qu’un peu plus tard. Ma femme est un abîme de fausseté, Isabelle.

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    Je vous ai dérangé dans votre travail, chère Isabelle, et je m'en excuse. Maintenant je vous laisse et je vais retrouver ma bicyclette que j’ai laissé au bas du sentier. Il s’interrompit en fronçant les sourcils. Suivant la direction de son regard, Isabelle vit le petit Thierry vêtu de blanc qui s’avançait vers le seuil de la salle.

    Que viens-tu faire ici sans ta mère ? Demanda sèchement William.

    Avant que l’enfant eût répondu, Ludivine apparaissait derrière son fils.

    — Mais il n'est pas seule ! Je suis là, ne vous déplaise cher ami !  Je voie que vous aussi, Isabelle !

    — Que venez vous faire de ce côté-ci alors que vous ne vous aventurez jamais dans les lieux que vous ne connaissez pas ? Cette partie de château vieux est mon domaine et vous n'êtes pas la bien venue ! De plus, votre fils n'y a pas sa place !

    Écartant son fils, Ludivine entra provocante, toujours en représentation, n'ayant aucunement l'intention de rebrousser chemin. Elle était vêtue d'une robe rose et blanche, avec un décolleté mettant en valeur ses épaules nues et ses cheveux savamment bouclés, retenu par un chignons laissant retomber en grappes quelques anglaises sur le devant de sa poitrine. Elle tenait dans ses bras un de ces petits chien à la mode semblable à un petit chat à la fourrure d’une blancheur neigeuse, lui aussi, qu’elle traînait partout avec elle. Son regard d’un bleu plus céleste que jamais, souriait à William et glissait malicieusement vers une Isabelle saisi par  un sentiment de colère, reprochant à cette pimbêche d'avoir découvert le lieu secret ou elle aimait se réfugier lorsque ses pensées étaient à l'orage, ce qui était le cas en ce moment. Se rendant compte de l'effet produit pas sa visite impromptue, Ludivine distilla son venin dissimulé derrière une amabilité factice :

    Je ne supposais pas que je vous trouverai dans ces ruines... tous deux... 

    Isabelle, piquée au vif, rétorqua :

    Je suis à ma place habituelle et ne vous doit aucune explication sur mes fais et gestes ! C’est vous qui n’êtes pas à votre place ! Et si William est venu me voir, je vous rappelle qu’il est mon cousin et qu’il n’y a rien de répréhensible quant à vos allusions mal venues.

    Oh ! Mais qu’allez-vous chercher là dans mes propos chère Isabelle ! Ce n’est qu’une constatation sans plus. Je cherchais mon époux que je retrouve avec vous... dans ces ruines...

    C’est une constatation de trop qui laisse supposer par votre esprit mal tourné quelques tromperies nul et injustifiées de notre part.

    Ludivine accusa le coup et fit mine de ne pas tenir compte de la réflexion acerbe de Isabelle qui avait envie de bondir sur cette peste à l’esprit tortueux. Quant à William, cette suspension légère dans la phrase suavement distillée par les lèvres de Ludivine, parut faire sur le jeune comte l’effet d’un aiguillon. Il y eut, dans ses yeux, comme un éclaire bleu acier qui passa et se fixa sur elle. Un dur mouvement de mâchoires et les dents serrées ne trompa pas Isabelle sur la colère qui grondait en lui. Il avait été surprit par cette diablesse soupçonneuse, et cela lui donnait envie de bondir sur sa femme. 

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    Satisfaite de l’effet qu’elle avait produit sur les deux jeunes gens en les dérangeant sciemment, laissant exprès aller son fils devant elle pour pouvoir les surprendre dans leur petit jeu... à deux, ce qu’elle avait réussit en reconnaissant parfaitement les humeurs de son mari lorsqu’il était mécontent de sa néfaste intrusion. William serrait encore les dents en lançant vers Ludivine :

    — Il suffit maintenant avec vos sous-entendus ! Et pourquoi ne pourrais-je pas admirer le paysage ? La vue est fort belle d’ici ! Vous pouvez l’admirer si le cœur vous en dit ! Cela vous évitera de dire n’importe quoi !

    Ludivine fit quelques pas vers les abords dangereux sans trop s’en approcher. Elle souriait toujours, ingénument tout en remarquant :

    — Ne vous mettez pas dans cet état, mon ami ! Que vous ai-je fais pour mériter votre courroux ?

     La vue est très belle et c’est une raison, en effet, pour Isabelle, de venir ici se ressourcer et dessiner ; mais ce lieu manque un peu de confort. Ma chère,vous n’avez même pas un siège !

    Je n'en ai nul besoin. Le rebord de la falaise me suffit. Essayez d’en faire autant ! On y est très bien ! Heureusement qu’il n’y a pas de siège ! Cela vous évitera de vous attarder dans ces lieux où vous n’avez rien à y faire et encore moins votre fils ! Fit sèchement Isabelle.

    Négligeant la réplique cinglante de la jeune comtesse, Ludivine continua son bavardage insidieux :

    Oh ! C’est terriblement dangereux ! Vous devriez lui dire, William.

    Isabelle sait ce qu’elle fait, répliqua, agacé, le jeune comte.

    Pour clouer le bec de cette pimbêche de Ludivine et pour donner raison à son cousin, Isabelle asséna une dernière réplique :

    Gardez vos conseils à double sens pour vous ! J’ai passé l’âge de recevoir des leçon quant aux dangers que je côtoie depuis mes plus jeunes années sans mon père qui vous est tout dévoué ! Occupez-vous plutôt de votre fils qui est nullement à sa place dans cet endroit dangereux, comme vous le dites vous-même ! Pendant que vous distillez votre venin, il est déjà à plus de dix mètres de vous. Il serait judicieux de le surveiller de plus près au lieu de câliner votre chien de salon !

    La glaciale ironie de sa voix ne parut pas faire impression sur Ludivine qui, pour donner le change, précisa :

    C'est un Bichon Maltais pure race, chère Isabelle. Il est évident que vous ne me semblez pas connaître cette race.

    Sans se soucier plus que cela du bambin qui trottinait un peu partout dans les ruines, et comme une provocation muette à l’intention de la jeune comtesse, Ludivine jeta négligemment un coup d’œil vers le paysage que la baie encadrait, et dont elle n’avait que faire, puis se tourna vers Isabelle en désignant l’album que celle-ci tenait à la main.

    Vous dessiniez ? Montrez-moi, voulez-vous ?

    Isabelle, hors d’elle, répliqua sur un ton qui se voulait désinvolte :

    Croyez-vous que votre intelligence saurât capter le sens artistique de ce dessin ? Jusques où peut aller votre intérêt à ce que vous ne comprenez guère ?

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     Vous n’avez pas perdu le sens de la répartie à ce que je vois chère amie. Ne seriez-vous pas coupable de quelque chose d’inavouable ?

    — A votre place, je me tairais car les choses inavouables dont vous en êtes coutumière surpassent, et de loin, ce que vous jugez à tort devoir, avec vos sous-entendus, nous reprocher, et qui n'ont pas lieu d'être ! 

     Grondant comme un lion en cage, William asséna le coup de grâce à sa femme :

     Maintenant, il suffit, Ludivine ! Vous en avez assez fait pour aujourd’hui ! Votre joute verbale envers ma cousine est exécrable ! Allez-vous faire choyer ailleurs et laissez-nous en paix ! Bien que je ne vous doive aucune excuses, je n’étais venu que pour lui faire une commission de la part de Juliette, et lui porter un livre dont on avait parlé ensemble avec mon frère et ma sœur un jour ou vous n’étiez pas là. Nous avions aimé débattre sur Charles Dickens et je lui avais promis de le lui prêter ce livre. Je n’ai, d’ailleurs, aucun compte à vous rendre, mais j’aime vous prendre en défaut quand cela s’avère nécessaire et c’est, malheureusement, bien trop souvent le cas ! A présent, je m’en vais ! Faites-en autan et laissez travailler ma cousine ! Se sentant vexée devant Isabelle, et ne voulant pas en rester sur une défaite, Ludivine essaya un autre stratagème afin de détourner la colère de son mari :

    Mais je ne peux partir sans avoir vu les esquisses d’Isabelle puisqu’elle à un don si particulier. Je veux voir ces dessins, mon ami. Dit-elle en souriant ingénument.

    Pour en finir avec cette indésirable colombe qui ne savait que roucouler et qui n’aimait que les nuances de blanc de la tenue qu’elle portait, se fondant ainsi au blanc du toutou de salon qu’elle affichait tel un bijoux précieux qu'elle tenait dans ses bras, alors qu’à cet instant, elle se désintéressait complètement de son petit garçon qui était sans surveillance. Isabelle, lui tendit son album en lui disant d’un air méprisant :

    Après tout, ça ne me gêne aucunement de vous montrer cet album puisque de toutes façons, il faut de la pratique, de la maîtrise de sois, et un certain talent que vous n’avez pas, pour arriver à en comprendre la signification. Sauriez-vous seulement analyser où j’en suis du don que la providence m’a donné ? A part vous pavaner toute la journée avec votre Bichon Maltais sans même faire attention à votre fils, vous n’en avez aucun, même pas celui d'une mère attentive à son enfant, à ce que je vois ! Il n’y a pas de doute ! Vous êtes bien le portrait de votre mère !

    Ludivine accusa le coup, mais ne dit mot. Juste un sourire ironique traduisait sa vexation concernant ce que Isabelle insinuait continuellement sur elle dès qu’elle en avait l’occasion. La jeune comtesse lui tendit l’album  presque brutalement. Ludivine l'attrapa de justesse et le feuilleta avec nonchalance simplement pour énerver la jeune fille. Elle  revînt plusieurs fois sur les dessins précédents et s’arrêta sur le dessin des chauves-souris.

    Oh ! Très joli ! Vous avez vu William ?

    Vous savez très bien que je les ai vu ! Quel plaisir avez vous d’appuyer sur des mots inutiles puisque vous nous espionniez depuis un certain temps ! Mais laissons Isabelle travailler ! Nous ne l’avons que trop déranger.

    Oh ! Moi, très peu ! Vous peut-être mon ami si vous étiez là depuis longtemps...

    — Encore une de vos insinuations !  Mais allez-vous cesser ! 

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    Vous êtes là depuis peu, mais suffisamment longtemps pour nous mettre hors de nous !  Que vous importe que je parle avec ma cousine, puisque la plupart du temps, vous êtes absente du foyer conjugal ! Je suis libre de mes mouvements, comme vous l’êtes des vôtres pratiquement toute l’année. Vous n'avez rien à redire ! Assumez votre rôle de femme mariée, et ensuite, vous aurez le droit, concernant mes allées et venues, à la parole !

    Est-ce que vous me tenez au courant de vos badinages au milieu de votre cour masculine dont vous aimez la compagnie ! A chacun sa vie ! C’est vous qui l’avez voulu ainsi, il me semble ! Continuez donc de vous occuper de vos affaires et arrêtez vos sarcasmes qui ne servent à rien ! Vous n’êtes vraiment pas vivable et je remercie le ciel que vous ne soyez pas à Aigue-blanche toute l’année !

    — Mais... mon ami ! Qu'ai-je dit ou fait qui vous indispose ainsi à mon égard ?

    — Vous en avez fais assez pour cet après-midi, vous dis-je !

    Ne sachant plus que répondre, Ludivine esquissa un sourire suave, un peu puérile... usourire d’innocence feint que William ne connaissait que trop.  

    Qu'elle hypocrite cette Ludivine ! Pensa Isabelle en observant son cousin hors de lui serrer encore une fois les dents pour ne pas s’étendre plus avant sur cette comédie de mariage dévoilée devant sa cousine. Ses yeux devinrent d'un indescriptible noir sombre et brûlant. Avec ses insinuations, Ludivine le mettait hors de lui. Il n'arrivait plus à se contenir ; mais il fallait qu’il garde son calme pour ne lui donner aucune emprise sur la façon dont il menait sa vie. Il se devait de la laisser parler dans le vide, et faire le moins possible attention à ses incessants caquetages sans importance ?

    Au revoir, ma chère Isabelle. Fit William en baisant la main qu’elle lui tendait. Son baiser se fit langoureux tout exprès, sachant l’effet que ce geste ferait sur sa femme.

    Comme il le prévoyait, cela agaça fortement Ludivine qui ne voulu pas le montrer. William qui la connaissait suffisamment malgré ses absences plus que répétées, n’en attendait pas moins.

    Vous êtes venue en voiture cher ami ? Demanda t-elle pour faire diversion.

    Non ! Que vous importe ?!

    Eh bien ! J’ai la mienne. Nous pouvons partir ensemble !

    Merci, mais j'ai ma bicyclette.

    Comme vous voudrez... Chère Isabelle ! Restez telle que vous êtes et ne vous mariez pas. Qu’y a-t-il de plus capricieux que les hommes !

    Vous ! Lança Isabelle.

    Vous aimez plaisanter à ce que je voie ; mais je ne vous en tiens pas rigueur.

    Ludivine avait pris un ton plaintif et rieur à la fois pour se faire plaindre. Sa main saisit celle de la jeune comtesse, et la pressa longuement comme-ci elle voulait lui témoigner une toute récente sympathie. Elle ajouta :

    A bientôt ! Nous nous verrons plus souvent maintenant que je passerai une partie de mes journées à Monteuroux.

    Sur ces paroles qui se voulaient avenantes, elle s’en alla vers la cour suivie du petit Thierry ; mais sur le seuil, elle se retourna, jeta un regard vers la svelte jeune fille debout près de la baie. 

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    Ce regard détaillait cette souple silhouette vêtue d’une robe légère parsemée de petites fleurs blanches qui lui allait à ravir. Elle était très belle et son visage, encadré de boucles blondes aux reflets satinés, était d’une grâce et d’une régularité parfaite, ce qui la rendait jalouse...

    Isabelle la suivait des yeux avec une expression de mépris. Sur les lèvres de Ludivine, le sourire devint un rictus tandis qu’elle murmurait pour elle-même :

    — Que de choses intéressantes l’on découvre parfois dans des ruines…

    Quand celle qu'elle ne pouvait supporter eut disparue de sa vue, Isabelle retourna de nouveau s’asseoir sur le rebord de la baie. Elle n'était plus à ses dessins. Ses coudes sur ses genoux, puis son visage entre ses mains, elle songea :

      Il ne l’a jamais aimé. A cette constatation, son âme se remplit d’allégresse en re rendant compte d'un fait qui datait de des fiançailles de son cousin avec cette coquette de Ludivine. Avec quelle brusque franchise et quelle confiance il lui avait appris la vérité sur son mariage et laissé voir quelque chose de sa souffrance. Ah ! Que ne pouvait-elle apaiser celle-ci... l’en délivrer ? Son regard errait sur les collines assombrit par un ciel d’orage menaçant, sans vraiment les voir. Le ciel était plombé sur la vallée engourdie dans cette lourde chaleur de cet après-midi de fin juillet. Elle ne savait pourquoi, mais elle sentait qu’un malaise s’insinuait en elle. Des événements allaient certainement changer le cours des choses. Il y avait un air malsain qui n’augurait rien de bon pour les jours à venir. Isabelle repensait à sa tendre mère qui avait prononcé ces paroles de méfiance envers les habitants de Monteuroux. Sa tante Victoria l’avait également prévenu des possibles agissements de sa belle-mère. Peut-être bien que Ludivine pourrait être l’instigatrice de féroces agissements contre sa propre personne, et qui viendrait sournoisement de sa belle-mère ? La méfiance devait habiter son âme. Isabelle devait demeurer sur ses gardes.

    Depuis la surprenante visite de Ludivine qui les avait surpris en pleine conversation intime les concernant, et qu’elle n’avait pas à savoir, une soudaine angoisse ne quittait plus son esprit. Le doux visage trompeur de Ludivine, son air câlin, son sourire sucré qui démontrait, chez elle, une fausseté, horripilait Isabelle et ne trompait personne. Pendant une seconde, elle se remémora, la bouche de sa grand-mère qui, en s’en allant loin de ce monde dont elle s'était volontairement coupée depuis le mariage de son fils, avait eu un rictus, accompagné d'un rire silencieux emplit de haine. Isabelle frissonna, saisie d’un obscur pressentiment. La jeune fille se redressa, la poitrine oppressée, et songea que cette Ludivine avait vraiment, comme sa mère, quelque chose de maléfique en elle. Soudain, elle se surprit à parler toute seule :

    — Mais je ne suis plus l’adolescente d’autrefois ! Et que peux-tu, à présent, contre moi ? Après tout, nous n’avons que deux ans de différence. Tu ne m'impressionnes pas avec tes sous-entendus. Te tenir tête m’est facile. Je verrais bien jusqu’où peut aller ta fourberie... 

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