• Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Chapitre XI

    Je ne suis pas d’un abord facile pour qui ne me convient pas. Il faudra vous y faire chère Ludivine… Les mains souples, un peu courte, aux ongles nuancés de rose très pâle de la nouvelle comtesse Rubens-Gortzinski, se crispèrent sur sa robe de soie d’un blanc légèrement crémeux. D’un air qui se voulait aimable et sur le ton d’une plaisanterie qui se voulait, elle aussi, anodine, elle ripostât :

    Vraiment ? Serait-ce que l’on vous a supporté à Verte-court ?

    Cet air de plaisanterie ingénue, ce regard doucereux et presque naïf ! Isabelle sentait tout son corps frissonné et se cabrer. Elle lâcha presque sur le même ton que la femme de William :

    Très bien supportée. Il y a la manière pour dompter les monstres de mon espèce. Vous ne l’avez guère.

    Un rire bref, sarcastique, s’éleva derrière Isabelle.

    Vous ferez bien, Ludivine, de revoir votre façon de penser d’un temps révolu où nous étions aveuglés par persuasion d’un esprit retors. Il serait difficile désormais de nous faire changer d’opinion. Vous ne gagneriez pas à ce petit jeu. Essayez, pour le temps que vous séjournerez ici, d’être assez aimable avec notre cousine Isabelle. Méfiez-vous : Elle a du répondant et ne sera pas en peine de vous remettre à votre place.

    Le visage de Ludivine toujours aussi délicatement frais, parut se crisper un instant en se rendant à l’évidence que son mari prenait la défense de sa cousine, plus que la sienne. Isabelle, tournant la tête, regarda son cousin, toute étonnée de le voir réprimander sa femme sous le regard médusé des habitants d’Aïgue-blanche. Les yeux de William, singulièrement foncés en ce moment, s’attachaient sur sa jeune femme avec une expression de dureté impérieuse. Ludivine eut une moue semblable à celle d’un enfant prêt à pleurer.

    Pourquoi voudrais-je vous en faire changer d’avis, mon ami ? Ce que vous pensez est toujours le plus parfait à mes yeux.

    Qu’elle était jolie et gracieuse, cette Ludivine, dans sa robe d'un blanc crème qui faisait paraître sa peau  encore plus satinée. Ses bras minces, son cou bien modelé qu’entourait un collier de perles suffisait à sa beauté. Quelle caressante et suave douceur dans ses prunelles levées vers William ! Quelle fausseté aussi ! Mais le visage durci de celui-ci ne se détendit pas. Les mimiques de sa femme n’y changèrent rien. Apparemment, il connaissait son petit jeu. Par la suite, au cours du repas et quand on servit le thé dans le jardin, Isabelle put constater que l’attitude de William envers sa femme demeurait impassiblement le même. La présence de Ludivine semblait agir désagréablement sur tout le monde. La joyeuse Juliette, elle-même, perdait une partie de son entrain. Aucunement consciente de l’effet qu’elle produisait sur le petit groupe, Ludivine, sereine, aimable, parlait de sa vie à Paris, de ses voyages avec sa mère et son beau-père.

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    Isabelle avait ainsi un aperçu de l’existence mondaine qu’ils menaient tous trois. Elle apprit que son père était souffrant depuis quelque temps et que le médecin avait conseillé une cure à La Baule où il se trouvait en ce moment avec sa femme. Ludivine était tout à son avantage de pouvoir annoncer que bientôt, le château serait habité.

    Ils arriveront à Monteuroux vers la mi-Juillet. Cela fait un peu tôt ; mais après, nous partirons pour Aix les bains.

    Isabelle pensa : "La d’Argenson, alors qu’à la mi-juin il n’y a personne à Monteuroux ? Quelle Bizarrerie ! Il me semble qu'il y a anguille sous roche..."

    Le soir de ce jour, vers dix heures, Isabelle sortit de la vieille tour tentée, à la fois, par un magnifique clair de lune et par une relative fraîcheur venant des montagnes et collines. comme souvent, elle voulait se rendre jusqu’à l’étang en pèlerinage. l'hommage à sa chère mère était important, et elle espérait, sans oser se l’avouer, la revoir : ombre légère dans la nuit claire, elle passa dans le parterre, descendit les vieux degrés de pierre qui menaient au parc.

    L’apaisante luminosité de cette nuit de juin détendit ses nerfs mis à rude épreuve par la présence de sa pire ennemieSe faire violence pour supporter l’idée d’avoir à côtoyer cette peste gênait fortement la jeune comtesse : Il va falloir que je la supporte tout le temps qu’elle va passer à Aïgue-blanche. Pensait Isabelle. Je ne sais si j’y arriverais ? Il faut que je me tienne loin d’elle le plus possible. Il y aura certainement des jours où je ne pourrais l’éviter, pas plus que sa mère ; mais il faudra que je me contienne devant ses insinuations. L’ombre des vieux arbres l’enveloppa, la saine odeur du bois résineux provoqua en elle un frisson de plaisir. Dans le silence, l’eau d’une source cachée s’égouttait le long d’un rocher moussu. Un oiseau de nuit hulula. Isabelle avançait comme dans un songe. Elle pensait à William, à ce visage glacé qu’il opposait aux sourires et aux câlins regards de Ludivine. Que lui avait-elle donc fait pour qu’il ait, à son égard, une telle attitude ? Que lui avait-elle fait pour qu’il cache sa souffrance au fond de son âme ? Malgré lui, elle le voyait, il ne pouvait, s’empêcher de lui montrer de l’animosité ?

    Après tout, la seule obligation de vivre près d’elle, quand on avait une âme loyale et fière, ne suffisait-elle pas à expliquer l’étrange attitude de son cousin ? C'était d'autant plus étrange quand on l’avait vu si différent pour sa famille, et pour elle-même, depuis son retour. Sous sa réserve habituelle, elle avait appris à connaître sa valeur morale, à soupçonner en lui une sensibilité farouchement cachée. Quand il se trouvait en sa présence, aucun mouvement de lassitude, aucune variation dans son regard ou d’intonations de voix, ne lui échappaient. Isabelle ressentait à chaque fois qu’il posait les yeux sur elle, une sorte de curiosité avide qui donnait un sens à sa vie... un goût chaque jour plus vif… elle aimait ses rencontre avec lui, même si elle s’en défendait.

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    Au bord de la petite clairière, apparaissait la petite maison d’Adrien : un rez-de-chaussée tapis sous son toit de chaume en pente raide. Une charmille bordait le jardin, cachant ainsi le vieille homme qui, selon son humeur, ne désirait pas être vu. Sous une des fenêtres, le jardinier fumait sa pipe en se balançant sur son rocking-chair, abrité par une avancée l’abritant du soleil en été. Il murmura un vague : Bonsoir demoiselle, auquel Isabelle répondit distraitement.

    Elle se surprit à penser que, peut-être, avait-il été là, à cette même place, quand la jeune comtesse de Rubens était passée autrefois dans ce chemin, s’en allant vers son destin tragique ? Isabelle n’avait jamais songé à le lui demander, l’humeur taciturne du vieillard, et ses réponses plus que laconiques, n’engageaient guère à la conversation. Quand elle atteignit l’étang, la pâle lumière d’un gris argenté éclairait l’eau immobile. Isabelle s’approcha de la berge, s’arrêta près de l’endroit où Daphné avait trouvé la mort. Les nénuphars, dans cette clarté lunaire, semblaient irréels et comme posés sur l’eau. Du cœur d’Isabelle monta une prière pour sa chère mère trop vite disparue. Elle resta un long moment, les yeux fixés sur ces fleurs aquatiques. Elles étaient vraiment trop peu rapprochées de la berge pour que l’on ait pu facilement les atteindre. Comment Daphné avait-elle put être aussi imprudente pour vouloir en cueillir une, surtout en pleine nuit, même sous une clarté lunaire propice aux promenades ? Cette réflexion la laissa en pleine perplexité et insatisfaite. Les années d’absence n’avaient rien changé à sa façon de voir la scène. Il était clair, pour elle, qu’un geste malveillant partant de la berge, avait délibérément supprimé la vie de sa mère. Ce ne pouvait être que ça. De nouveau, un hululement se fit entendre et sortit Isabelle de sa méditation. Dans le silence de cette heure tardive, l’oiseau de nuit répéta sa plainte. Isabelle s’écarta de la berge sans avoir aperçu l’ombre d’une apparition, pas même une plainte ou le murmure de son prénom. Après tout ce temps passé loin de Monteuroux et de l’étang-aux-ormes, peut-être était-il normal de ne rien voir ni rien ressentir ? La jeune comtesse avait changé, et son état d’esprit n’était plus le même qu’autrefois. Pourtant, sa sensibilité était toujours aussi exacerbée, et elle ne comprenait pas que le moment n’était peut-être pas propice au souhait qu’elle espérait de toute son âme. Isabelle décida d’aller prendre l’ouvrage qu’elle avait oublié l’après-midi même au pavillon. D’un geste vif, elle ouvrit l’une des portes vitrées donnant sur la grande salle face à l’étang. Elle eut soudainement un cri qui s’étouffa dans sa gorge. Une femme, debout au seuil d’une des portes donnant aussi sur l’étang, venait de se retourner brusquement.

    Qui vient là ? Qui...

    Deux yeux irrités, dans un pâle visage, s’attachaient sur la jeune comtesse.

    Oh ! Pardon, ma tante ! J’ignorais…

    Isabelle voulu rebrousser chemin ; mais sa tante la retint de la voix :

    Tu es Isabelle ?

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    C’était bien Victoria de Rubens : elle était vêtue d’une ample robe de satin noir qui la dissimulait jusqu’aux pieds, mais ne pouvait complètement cacher la déformation de son corps qui l’interpellait.

    Sa voix était légèrement rauque, comme celle d’une personne peu habituée à parler. Isabelle se sentait dévisagée, épiée, mise à nue avec une brutalité déconcertante.

    Oui, ma tante.

    Approche-toi, que je te vois mieux.

    Isabelle obéit. Victoria lui saisit la main, l’attira près de la porte, dans la pleine clarté de la lune.

    Antoinette avait raison. Tu me ressembles étrangement, dit-elle. On ne peut pas nier que tu sois ma nièce ! Isabelle la considérait avec une compatissante curiosité. Ces traits amaigris étaient encore beaux, mais les rares attraits de son visage se trouvaient dans ses yeux brûlants d’un feu intérieur, animés d’une vie ardente qui, de nouveau, scrutaient Isabelle.

    Que venais-tu faire ici ?

    Chercher mon sac à ouvrage que j’avais oublié cet après-midi. Veuillez bien excuser mon intrusion dans votre intimité, ma tante, J’ai troublé votre solitude.

    Pourquoi choisir cette heure ? Ton sac, tu l’aurais aussi bien retrouvé demain matin. Qu’est-ce qui t’attire ici ?

    Principalement le plaisir de revoir l’étang au clair de lune, où ma chère mère s’en est allée...

    Ah ! Toi aussi tu aimes cet étang ?

    Il sembla à Isabelle qu’une note se fêlait dans la voix de Victoria.

    Ne te laisses pas aller à ces rêveries, mon enfant. Ce n’est pas bon pour toi. Victoria se détourna vers l’intérieur de la pièce et son visage devint moins distinct pour Isabelle. Sa tante semblait respirer avec difficulté. Isabelle, après une courte hésitation, dit résolument :

    Antoinette m’a appris que vous refusiez de me recevoir, ma tante. Cependant, j’aurais été si heureuse...

    Heureuse ? Heureuse de connaître une réprouvée comme moi ?

    Une sorte de rire douloureux soulevait sa poitrine.

    Vous n’êtes pas une réprouvée, ma tante ! Vous êtes seule comme je l’ai été si longtemps à la mort de maman. J’ai souffert de cette solitude. J’étais bien jeune alors, et l’on m’a, moi aussi, en quelques sortes, relégué aux oubliettes. J’aurais aimé vous connaître à cette époque et avoir votre affection comme je vous aurais donné la mienne. Nous aurions pu nous découvrir, nous apprivoiser, et vous m’auriez communiqué votre savoir qui est si grand. Nous pouvons encore nous connaître mieux, ma tante, si vous le désirez ? Vous souffrez, mais ne pensez-vous pas que mon affection pourrait vous être douce ?

    Je ne mérite guère ton affection.

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    Tout le corps de Victoria sembla se raidir. Isabelle s’en aperçu et insista avec douceur ; mais sa tante refusa net l’affection de sa nièce :

    Je ne veux l’affection de personne !

    Ces mots furent jetés comme un cri de désespoir, qui fit tressaillir Isabelle.

    Ma tante, pourquoi ? Je serais si heureuse que vous m’aimiez un peu et que vous me permettiez de vous aimer !

    Serait-il possible que tu m’aimes, moi ? Tu voudrais m’aimer ? Est-ce que l’on peut aimer un monstre ?

    Sa voix sombrait dans un long sanglot rauque. Ses yeux brûlants de fièvre considérèrent un instant le doux visage ému, et stupéfait de sa nièce, lui lançant sa souffrance avec la force du désespoir :

    Va-t’en, ma fille, va... Laisse cette malheureuse à son tourment, tu ne peux rien pour elle.

    Isabelle, décontenancée par tant de rage contenue dans cet ordre qui ne souffrait aucune réplique, osa quand même lui offrir une aide compatissante avant de s’éloigner du pavillon :

    Eh bien ! Je pars ma tante ; Mais si jamais vous souhaitez me voir, n’oubliez pas que je viendrai à votre premier appel.

    Laisse la solitaire à son destin. Va vers la vie, toi qui est jeune et belle, et qui porte en toi un peu de moi puisque tu as un visage qui ne peut nier sa ressemblance avec le mien. Je suis ta tante, et par cette filiation, à travers toi, je vivrais cette vie qui m’a été refusée.

    La voix se brisait de nouveau. D’un geste tremblant, Victoria ramena sur ses cheveux encore blond, son voile de dentelle noir qui avait glissé.

    Et n’oublie pas ceci : prends garde à ta belle-mère, Isabelle... Prends bien garde ! Elle est capable de tout ! Ne lui laisse pas le moyen de trouver une faille en toi qui pourrait lui permettre de te détruire ! Elle est dangereuse et ne t’aime pas comme elle n’aimait pas ta mère ! Sois méfiante !Victoria se détourna, franchi le seuil du pavillon, cette fois opposé à la berge de l’étang, et parut reprendre sa contemplation qu’avait interrompu Isabelle. La jeune comtesse, toute retournée d’avoir pu, enfin, rencontrer sa tante, s’en alla en oubliant le sac qu’elle était venue chercher. Quel ton étrange avait-elle employé pour lui donner ce dernier avertissement concernant sa belle-mère. Isabelle ne pouvait pas s’empêcher de faire le rapprochement avec sa mère qui lui avait fait part de l’air sensiblement malsain que l’on respirait à Monteuroux avant sa mort. Depuis le remariage de son père avec cette d'Argenson, le mal était toujours là… Pourtant, quel mal pouvait-elle encore lui faire, cette d’Argenson qui, déjà, avait écarté d’elle son père et tenté de la rendre odieuse aux yeux des habitants d’Aïgue-blanche ? Et comment Victoria pouvait-elle bien la connaître, elle qui s’était déjà enfermée dans son mutisme, cloîtrée volontairement dans la vieille tour au moment où Édith d'Argenson était entrée en relation avec les châtelains de Monteuroux ?

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    Cette nuit-là, Isabelle ne put fermer l’œil de la nuit. Elle se sentait encore toute retournée par la rencontre avec sa tante et les recommandations qu’elle lui avait faite concernant sa belle-mère. Isabelle se sentait de nouveau en danger. Il fallait qu’elle reste vigilante quant à l’intégrité de sa personne. Décidément, le mystère autour du château de Monteuroux, et de l’étang-aux-ormes, s’épaississait…

    La présence de Ludivine modifia quelque peu les habitudes bien établies d’Isabelle en ce sens, qu’elle se rendit moins souvent au manoir d’Aïgue-blanche. Mais Juliette venait la voir presque chaque jour, soit à bicyclette, soit à pied. Quand elle ne prenait pas son vélo, elle passait par le sentier de la poterne, celle-ci depuis longtemps demeurait ouverte, car on ignorait ce que la clef était devenue. Parfois, William venait chercher sa sœur en voiture et prenait le thé avec les deux amies, dans la tour ou bien dans le parterre. Son visage assombrit par des tracas inavoués, retrouvait sa gaîté. Il aimait s’attarder une heure ou deux pour causer avec sa sœur, regarder les dessins et les aquarelles d’Isabelle. Ils avaient, d’un accord tacite, renoncé aux promenades à cheval, car Ludivine aurait voulu être de la partie. Or, disait Juliette, c’est une chose bien suffisante que de l’avoir toujours entre nous, autour de nous dans la maison, telle une chatte qui ronronne à longueur de temps, faisant mine d’être prête à offrir son aide et, finalement, ne faire, en sorte, que de s’occuper de sa petite personne...

    Parfois, la jeune comtesse venait à Monteuroux et passait l’après-midi avec son fils dans le parc. Isabelle, jusqu’alors, avait toujours évité de la rencontrer. Elle s’était réjouie de se trouver au village un jour où Ludivine était montée au premier étage de la vieille tour. Mais elle songeait en soupirant que bientôt la jeune femme passerait une grande partie de son temps à château neuf, dès l’arrivée se son de sa mère et de son beau-père. De plus, il était prévu que Mr et Mme de Rubens donneraient une grande fête ou les invités logeraient à Monteuroux. Château neuf était propice aux réceptions, ce qui effarerait la tristesse des lieux, le calme et la solitude des jardins et du parc. La paix et la tranquillité seraient ainsi troublées pendant deux ou trois semaines, avant qu’ils ne s’en aillent à La Baule.

    Vous viendrez plus souvent chez nous, durant ce temps, disait son amie Juliette.

    Le plus souvent possible, ajoutait William avec un sourire qui en disait long sur ce qu’il en pensait de ces fêtes et invitations dont il n’avait que faire.

    Pour ce qui leurs restaient de temps sans être importunées par des obligations mondaines, les deux jeunes amies savouraient le calme des promenades dans la verte campagne. Sachant très bien jouée de l’orgue, Juliette, faisait un détour par la petite église pour demander la permission d'emprunter l’imposant instrument à l’abbé Forges afin de faire écouter à son amie, certaines œuvres dont elle connaissait la partition.

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    Il était très imposant cet orgue qui trônait sur toute la largeur dur mur de l’église, juste au dessus de la grande porte à double battants, qu’un balcon en bois de chêne surplombait. 

    Pendant une petite heure, Juliette jouait, et semblais toute petite, perdue au milieu de cet orgue magnifique. Pensivement, Isabelle écoutait les sons qui sortaient de l’orgue. Juliette était une vraie virtuose et ne pouvait quitter l’église sans avoir joué La Toccata et Fugue en ré Mineur de Jean Sébastien Bach. Isabelle était subjuguée par la profondeur de cette œuvre qui la pénétrait au plus profond de son âme.

    Lorsque Juliette eut terminé, après quelques minutes de recueillement, elles allèrent voir la mère de l’abbé qui n’était plus très jeune non plus, mais qui accueillit les deux jeunes amies avec amabilité, et avec un plaisir non dissimulé. Elle bavarda avec les deux jeunes filles pendant prés de trois quart d’heure. Ensuite, Isabelle et Juliette s’en allèrent rendre visite à Émilie Granchette. Il leurs restaient une bonne demi-heure à papoter avec la vieille servante, puis elles remontèrent ensemble à Monteuroux, et lorsqu’un travail n’attendait pas Juliette, elle se dépêchait de rentrer à Aïgue-blanche. Parfois, en fin d’après-midi, Isabelle allait s’asseoir comme autrefois, dans la baie ogivale de la vieille salle encore debout sur ses fondations. Elle prenait toujours un livre avec elle, et selon son envie, elle lisait ou dessinait, ayant sous les yeux la beauté du paysage qu’elle aimait tant.

    Peut-être que lorsque le château serait envahi par toutes sortes de gens qu’elle ne désirait pas connaître, trouverait-elle, là, une retraite où les élégantes et futiles relations de sa belle-mère ne viendraient pas la déranger ? La jeune comtesse aimait les mois de fin d’été qui étaient propices à l’inspiration, mais ces instants de paix n’était pas encore à l’ordre du jour. Malgré tous ses soucis tourbillonnants dans sa jolie tête blonde, elle avait emporté son album à dessin pour faire quelques ébauches. Vers les seize heures, la lumière éclairait encore l’ensemble du paysage qui commençait à prendre divers teintes de rouge, ambrées et dorées ce qui donnaient à la jeune comtesse, des idées de décoration qu’elle comptait présenter l’hiver suivant à une maison pour laquelle son oncle pouvait lui procurer une introduction. Quand elle fut assise, elle ouvrit l’album et essaya de s’appliquer à son travail. Mais elle manquait d’entrain. Fallait-il l’attribuer à la lourdeur du temps et la chaleur orageuse de cet après-midi, ou bien plutôt, à la perspective de voir arriver, le lendemain dans l’après-midi, son père et sa femme ?

    Ludivine s’était rendue à château neuf afin de faire préparer les appartements par les femmes de chambres. Dominique et Angèle n’étant qu’au service des habitant de château vieux. D’autres domestiques devaient, pour le soir, arriver de Paris. Les de Rubens continuaient de mener grand train, pourtant, d’après ce que Juliette avait entendu dire par son frère, la fortune de sa belle-mère et ainsi que celle de sa fille : héritage reçu du comte de Richemont pour l’une, et du vicomte d'Argenson pour l’autre, avait sensiblement diminué.

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    Menant un train de vie qui n’était pas loin de dépasser les possibilités de leurs avoirs, comme beaucoup d’autres aristocrates de cette époque, les de Rubens n’étaient pas décidés à perdre la face devant leurs relations. Isabelle songeait avec un amusement ironique que les bijoux de la grand-mère hindoue auraient bien fait leur affaire : Elle les avait retrouvé intacts, derrière la plaque de cheminée aux armes des de Rubens. Ils resteraient là pendant combien de temps encore ? Sa grand-mère lui avait fait promettre de ne révéler son secret à personne au monde, sauf à son mari, si elle se mariait un jour. Mais comme elle ne comptait pas convoler en justes noces, ils resteraient dans leur cachette. Néanmoins, quelque chose la tracassait à leurs sujets. Ce trésor devrait bien, à un certain moment de son existence, être le sujet d’une confidence à quelqu’un en qui elle aurait confiance, car elle pourrait mourir subitement, dans quelque accident provoqué, comme celui de sa pauvre mère, avant même qu’il lui fut possible de pouvoir révéler leur cachette et découvrir la personne, cause de son décès. A qui donc pouvait-elle confier son secret ? Pas à sa tante Victoria, retranchée dans sa farouche solitude. Un seul nom lui venait à l’esprit : William. Elle pourrait lui confier ce secret si lourd à porter, lui dire de prendre les joyaux au cas où sa mort interviendrait prématurément, et de les considérer comme son bien ? Son souci était qu’après William, ce serait le fils de Ludivine qui en hériterait si on ne lui en laissait le temps d’en jouir, car la mère et la grand-mère du petit Thierry, bien avant qu’il ait atteint sa majorité, cupides comme elles étaient toutes deux, s’empresseraient de dépenser en futilités cette fortune trop longtemps désirée. En poussant encore plus loin dans son raisonnement, Isabelle se dit que, dès que les joyaux seraient en possession de William, sa machiavélique belle-mère ferait, avec l’aide de sa fille, en sorte qu’il soit victime d’un accident de voiture ou d’un empoisonnement… Si Édith d’Argenson était, d’après Victoria, si venimeuse, elle serait bien capable, pour arriver à ses fins, d’en arriver à l’acte ultime : assassiner le détenteur des joyaux hindoue qu’elle lui aurait confié. Non, il y avait, là, une trahison vis à vis des dernières volontés de la vieille comtesse de Rubens. Il lui fallait trouver autre chose. Presque machinalement, elle traçait sur le papier des contours qui se transformaient en des chauves-souris volantes parmi les arbres aux formes fantasmagoriques. Sur un fond de laque pâle, elle obtiendrait là, une décoration de paravent qui ne manquerait peut-être pas d’originalité. Elle demandera conseil à son cousin qui avait un goût très sûr. Entendant un bruit de pas, elle songea : Voilà sans doute Juliette. Elle tourna la tête vers l’étroite ouverture du couloir qui menait à la poterne. Non, ce n’était pas Juliette, mais William. Il dit avec surprise :

    Ah ! Vous êtes là, Isabelle ? Vous travaillez, je voie.

    J’essaie, mais je ne suis pas en train. Je me suis perdu dans mes pensées qui m’ont emmenées très loin, et c’est presque machinalement, que j’ai fais ces esquisses. Elle souriait en lui tendant la main, tandis que William lui annonçait :

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    Juliette ne viendra pas, aujourd’hui. Ma mère et elle s’occupent de faire des confitures pour l’hiver prochain. Elle m'a demandé de vous prévenir, aussi comme promis, J'en profite vous apporter cet ouvrage de Charles Dickens, dont André et moi vous avions parlé l’autre jour… mais, Isabelle, quelle imprudence de vous asseoir à cet endroit dangereux !

    Isabelle eut un léger rire.

    J’y suis tellement habituée ! C’était mon refuge préféré, autrefois. Ma bonne Adélaïde seule savait où me trouver quand, par hasard, on me demandait au Château... mais puisque vous voilà, donnez-moi donc votre avis sur ce dessin ?

    Elle lui tendit l’album, puis se leva en secouant sa robe quelque peu froissée.

    Qu’en dites-vous pour un paravent, ou un panneau décoratif ?

    Très bien. Ce dessin a du caractère. Rien de mièvre, ou de trop recherché. On reconnaît votre nature dans vos œuvres, Isabelle.

    Il la regardait avec une attention grave, ardente. Les joues mates d’Isabelle prirent soudain une couleur rosée. Ses cils frémirent sur ses yeux verts noisette, aux changeantes couleurs. Une nature que j’ai méconnue autrefois. Pensa William. La bouche du jeune comte eut une crispation d’amertume. Isabelle, reprit l’album d’entre ses mains, et se mit à en tourner nerveusement les pages. Des bouffées de chaleur orageuses entraient dans la vieille salle, soulevait légèrement les boucles blondes qui encadraient le jeune visage frémissant d’une émotion contenue. William s’en aperçu, hésita un peu, puis il osa une question :

    Vous souvenez-vous de ce que vous m’avez répondu un jour, en sortant du presbytère, un peu après que votre père vous eut appris que vous seriez envoyée en Angleterre ? Et Isabelle de répondre :

    Vous avez dit que je ne faisais pas ce qu’il fallait pour que l’on me regrette un jour. Et vous avez ajouté que Mme de Rubens et Ludivine ne souhaitaient sincèrement m’aimer. J’étais très peinée à cause de votre opinion à mon sujet, et je vous ai répondu :

    Quand vous les connaîtrez mieux, William, vous vous souviendrez avec regret de ce que vous me dites là.

    Et le jeune comte de murmurer pour elle seule :

    Oui, ce jour est arrivé bien trop vite, Isabelle. Vous aviez raison de me mettre en garde, alors que vous n’étiez qu’une toute jeune fille. Je n’ai pas voulu voir le piège tendu…

    Vous étiez depuis déjà trop longtemps sous l’influence de votre belle-mère et sa fille. Je suis très peinée pour vous, William, d’avoir été si clairvoyante. 

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    J’avais compris leur jeu depuis bien longtemps concernant mon père, votre mère qui ne voyait que par la mère de Ludivine... et vous…

    La jeune fille promenait ses doigts un peu tremblants entre les feuilles de son album. Dans la voix et le regard de William, se devinait une âpre souffrance qui pénétrait jusque dans son propre cœur où une sourde douleur qu’elle ne devait pas dévoiler au jeune homme sans trahir les sentiments qu’elle éprouvait pour lui, et qui se faisaient de plus en plus forts la troublait plus qu’elle ne le voulait. Hésitante, ne sachant si elle devait toucher à cette profonde blessure qu’elle devinait en lui, Isabelle murmura :

    Pourquoi avez-vous fait cela ? Oh ! William ! Je n’ai jamais compris ! Vous... et elle !

    Il dit brusquement :

    Vous m’avez blâmé ? méprisé, peut-être ?

    Ils se regardaient, les yeux dans les yeux. Leurs lèvres presque à se toucher, leur visage reflétant un amour contenu et interdit.

    Elle répondit avec douceur :

    William, pardonnez-moi : j’ai eu tort de croire que vous faisiez ce mariage par intérêt.

    Mais depuis mon retour ici, j’ai été complètement détrompé sur ce point.

    Alors, pourquoi l’ai-je épousé, d’après-vous ?

    Sa voix était brusque, haletante, presque violente.

    Parce que vous l’aimiez à ce moment-là. Répondit Isabelle.

    Une sorte de rire s’étrangla dans la gorge du jeune homme.

    L’aimer, moi ? Non, certes !

    Alors, on vous y a forcé ? Vous avez fais un mariage de raison ?

    En quelque sorte : j’avais vingt-deux ans, mon cœur était inexpérimenté au choses de l’amour, et je me suis laissé persuader par ma mère de faire ce mariage de raison. Au premier abord, Ludivine ne me déplaisait pas, je pensais n’avoir aucune peine à être pour elle un bon mari. Cependant, peu de temps avant notre union, j’ai eu comme l’intuition que je me trompais sur cette nature. Je ne l’ai vraiment connue qu’un peu plus tard. Ma femme est un abîme de fausseté, Isabelle.

    Oui. Je le sais depuis toujours, William. Elle est telle que sa mère l’a éduquée. C’est pour toutes ces raisons que je ne peux souffrir la subtilité de son langage déguisé. J’ai beaucoup de mal à me contrôler en sa présence. Alors que je n’étais qu’une adolescente ayant déjà tout compris à leurs jeux de séduction, j’avais énormément de mal à garder mon calme en leur présence pour ne pas répliquer autant que j’aurais voulu le faire.

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    Il était préférable que je m’éclipse à chaque fois que l’occasion m'en était donnée. J’avais tellement de mal à les regarder faire leurs simagrées, et de voir que vous, ainsi que mon père, étiez complètement subjugués par leurs charme trompeur, me rendait folle de rage.

    Chère, très chère Isabelle ! Comme vous avez dû souffrir d’être si peu considérée ? Comme je m’en veux aujourd’hui d’avoir abondé dans leur sens et cru en leur manigances au point de vous négliger ! Si j’avais pu deviner le piège qui m’était si habilement tendu...

    William parlait bas, sa voix était empreint d’une colère qu’il voulait cacher, mais qui suintait à travers ses mots.

    J’ai maintenant un fils : mon fils... cet enfant n’est en rien fautif de l’éducation que sa mère et sa grand-mère lui donne ; mais il est sous leur coupe et tout leur portrait. Peut-être... Peut-être est-il déjà trop tard... pourtant, je ferai tout pour le garder près de moi afin de lutter contre ses instincts qu’il tient malheureusement de ma femme. J’aimerais mieux le voir mort, s’il devait, plus tard, devenir semblable à elle !

    Sa voix âpre, et douloureuse, fit tressaillir Isabelle. Là était peut-être, comme elle l’avait pressenti en remarquant certains regards chargés d’angoisse attachés sur le visage angélique de son fils, le plus cruel tourment de William. D’un geste spontané, elle prit la main de son cousin.

    Espérez, William ! Près de vous, soustrait à cette influence, il peut apprendre la sincérité.

    La loyauté est très importante et vous pouvez encore le faire changer. Il est très jeune ! Ce n’est encore qu’un petit arbuste et si vous devenez son tuteur, son caractère, loin de l’influence de sa mère, va changer en grandissant. Ne vous désespérez pas William !

    Isabelle le regardait avec une émotion si vive que des larmes noyaient ses beaux yeux.

    William se pencha et posa ses lèvres sur ses doigts tièdes et tremblants.

    Merci Isabelle, dit-il à mi-voix.

    Il se redressa, son regard comme éclairé d’une flamme toute intérieure. Puis celle-ci, brusquement, s’évanouit, disparut du moins sous les paupières à demi abaissées. William retira sa main qui venait de se raidir dans celle d’Isabelle et dit avec un étrange accent un peu rauque :

    Veuillez m’excuser d’avoir évoqué devant vous toute cette misère. Mais je voulais que vous sachiez combien nous avons tous été trompés, naguère, à votre sujet.

    Ce passé est oublié. Bien souvent, j’ai cru vous détester, William. Elles ont réussi à m’enlever votre affection, et celle de mon père. Il me fut très pénible, je l’avoue, de vous voir vous détourner de notre amitié. Isabelle le regardait avec une émotion qui faisait battre son cœur plus vite. Mais il était distrait par la vue de la vieille tour qui lui inspirait subitement un vif intérêt.

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    Je vous ai dérangée dans votre travail. Maintenant je vous laisse, et vais retrouver ma bicyclette que j’ai laissé au bas du sentier. Il s’interrompit en fronçant les sourcils. Suivant la direction de son regard, Isabelle vit le petit Thierry vêtu de blanc, qui s’avançait vers le seuil de la salle.

    Que viens-tu faire ici ? Demanda sèchement William.

    Avant que l’enfant eût répondu, Ludivine apparaissait derrière son fils.

    Ah ! Cher ami, vous êtes là ! Et vous aussi, Isabelle !

    Écartant son fils, elle entra, toute rose et blanche sous ses cheveux savamment bouclés, tenant sous son bras, un de ces petits chien à la mode, semblable à un petit chat à la fourrure d’une blancheur neigeuse lui aussi, qu’elle traînait partout avec elle. Son regard, d’un bleu plus céleste que jamais, souriait à William, et glissait doucement vers Isabelle, un instant saisi par la surprise.

    Je ne supposais pas que je vous trouverai dans ces ruines... tous deux.

    Isabelle, piquée au vif, rétorqua :

    Je suis à ma place habituelle. C’est vous qui n’y êtes pas. Et si William est venu me voir, je vous rappelle qu’il est mon cousin et qu’il n’y a rien de répréhensible quant à vos allusions mal venues.

    Oh ! Mais qu’allez-vous chercher, là, dans mes propos, chère Isabelle ! Ce n’est qu’une constatation, sans plus ! Je cherchais mon époux que je retrouve avec vous... dans ces ruines...

    C’est une constatation de trop qui laisse supposer par votre esprit mal tourné quelques tromperies nul et injustifiées de notre part.

    Ludivine accusa le coup et fit mine de ne pas tenir compte de la réflexion acerbe d’Isabelle qui avait envie de bondir sur cette peste à l’esprit tortueux. Quant à William, cette suspension légère dans la phrase suavement distillée par les lèvres roses de Ludivine, parut faire sur le jeune comte, l’effet d’un aiguillon. Il y eut dans ses yeux, comme un éclaire bleu acier qui passa et se fixa sur sa femme. Un dur mouvement de mâchoires et les dents serrées ne trompa pas Isabelle sur la colère qui grondait en lui. D’avoir été surpris par cette diablesse soupçonneuse, lui donnait envie de bondir sur elle. Satisfaite de l’effet qu’elle avait produit sur les deux jeunes gens en les dérangeant sciemment. C’est exprès qu’elle avait laissé aller son fils devant elle pour pouvoir les surprendre dans leur petit jeu... à deux, ce qu’elle avait presque réussit en reconnaissant parfaitement les humeurs de son mari lorsqu’il était mécontent de sa venue. William serrait encore les dents en lançant vers sa femme :

    Il suffit maintenant avec vos sous-entendus ! Et pourquoi ne pourrais-je pas admirer le paysage ? La vue est fort belle, d’ici. Vous pouvez l’admirer, si le cœur vous en dit. Cela vous évitera de dire n’importe quoi.

    Ludivine fit quelques pas encore vers les abords dangereux, sans trop s’en approcher. Elle souriait toujours, ingénument tout en remarquant :

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    C’est une raison, en effet ; mais ce lieu manque un peu de confort. Vous n’avez même pas un siège, Isabelle !

    Je m’assieds sur le rebord, essayez d’en faire autant : on y est très bien ! Heureusement qu’il n’y a pas de siège : cela vous évitera de vous attarder dans ces lieux où vous n’avez rien à y faire et encore moins votre fils ! Fit sèchement Isabelle.

    Négligeant la réplique cinglante de la jeune comtesse, Ludivine continua son bavardage insidieux :

    Oh ! C’est terriblement dangereux ! Vous devriez lui dire, William.

    Isabelle sait ce qu’elle fait, répliqua, agacé, le jeune comte.

    Pour clouer le bec de cette pimbêche de Ludivine, et pour donner raison à son cousin, Isabelle asséna une dernière réplique :

    Gardez vos conseils à double sens pour vous, Ludivine. J’ai passé l’âge que l’on me donne des leçons quant aux dangers que je côtoie depuis mes plus jeunes années. Occupez-vous, plutôt, de votre fils qui est nullement à sa place dans cet endroit dangereux, comme vous dites. Pendant que vous distillez votre venin, il est déjà à plus de dix mètres de vous. Il serait judicieux de le surveiller de plus près, au lieu de câliner votre chien de salon.

    La glaciale ironie de sa voix ne parut pas faire impression sur Ludivine qui, pour donner le change, précisa :

    C'est un Bichon Maltais pure race, chère Isabelle. Il est évident que vous ne me semblez pas connaître cette race.

    Sans se soucier plus que cela du bambin qui trottinait un peu partout dans les ruines, et comme une provocation muette à l’intention de la jeune comtesse, Ludivine jeta un coup d’œil vers le paysage que la baie encadrait, et dont elle n’avait rien à faire, puis se tourna vers Isabelle en désignant l’album que celle-ci tenait à la main.

    Vous dessiniez ? Montrez-moi, voulez-vous ?

    Isabelle, hors d’elle, répliqua sur un ton qui se voulait désinvolte :

    Croyez-vous que votre intelligence saurât capter le sens artistique de ce dessin ? Jusqu’où peut aller votre intérêt à ce que vous ne comprenez guère ?

    Vous n’avez pas perdu le sens de la répartie, à ce que je vois, chère amie. Ne seriez-vous pas coupable de quelque chose d’inavouable ?

    A votre place, je me tairais, car des choses inavouables dont vous en êtes coutumière, surpasse, et de loin, ce que vous jugez, à tort, devoir nous reprocher !

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    William, grondant comme un lion en cage, asséna le coup de grâce à sa femme :

    Il suffit, Ludivine ! Vous en avez assez fait pour aujourd’hui ! Votre joute verbale envers ma cousine est exécrable ! Allez-vous faire choyer ailleurs et laissez-nous en paix : d’ailleurs, je n’étais venu que pour lui faire un commission de la part de Juliette et lui porter un livre dont on avait parlé ensemble avec mon frère et ma sœur un jour ou vous n’étiez pas là. Nous avions aimé débattre sur Charles Dickens et je lui avais promis de le lui prêter ce livre. Je n’ai, d’ailleurs, aucun compte à vous rendre ; mais j’aime vous prendre en défaut quand cela s’avère nécessaire, et c’est, malheureusement, que trop souvent ! A présent, je m’en vais. Faites-en autan. Se sentant vexée devant Isabelle, et ne voulant pas en rester sur cette défaite, Ludivine essaya un autre stratagème afin  de détourner la colère de son mari :

    Mais je ne peux partir sans avoir vu les esquisses d’Isabelle puisqu’elle à un don si particulier. Je veux voir ces dessins, mon ami. Dit-elle en souriant ingénument.

    Pour en finir avec cette indésirable colombe qui ne savait que roucouler, qui n’avait que de blanc la tenue qu’elle portait, et l’agrémentant de ce toutou de salon qu’elle affichait, tel un bijoux précieux, le tenant dans ses bras alors qu’à cet instant, elle se désintéressait de son petit garçon qui était sans surveillance. Isabelle, lui tendit son album en lui disant d’un air méprisant :

    Après tout, ça ne me gêne aucunement de vous montrer cet album puisque de toutes façons, il faut de la pratique, de la maîtrise de sois, et un certain talent que vous n’avez pas, pour arriver à en comprendre la signification. Sauriez-vous seulement analyser où j’en suis du don que la providence m’a donné… Quant à vous, à part vous pavaner toute la journée avec votre Bichon Maltais sans même faire attention à votre fils, vous n’en avez aucun. Il n’y a pas de doute : vous êtes bien le portrait de votre mère !

    Ludivine accusa le coup, mais ne dit mot. Juste un sourire ironique traduisait sa vexation concernant ce qu’Isabelle insinuait continuellement sur elle, dès qu’elle en avait l’occasion. La jeune comtesse lui tendit l’album d’un air presque brutal. Ludivine le feuilleta, et s’arrêta sur le dessin des chauves-souris.

    Oh ! Très joli ! Vous avez vu, William ?

    Vous savez très bien que je les ai vu ! Quel plaisir avez vous d’appuyer sur des mots inutiles à prononcer puisque vous nous espionniez depuis un certain temps ! Mais laissons maintenant Isabelle travailler. Nous ne l’avons que trop déranger.

    Oh ! Moi, très peu ! Vous, peut-être, mon ami, si vous étiez là depuis longtemps.

    — Vous insinuez : être là depuis peu de temps, mais suffisamment longtemps pour nous mettre hors de nous !  Que vous importe, puisque la plupart du temps, vous êtes absente du foyer conjugal ! Je suis libre de mes mouvements, comme vous l’êtes des vôtres pratiquement toute l’année.

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    Est-ce que vous me tenez au courant de vos flirts au milieu de votre cour masculine dont vous aimez la compagnie ! A chacun sa vie ! C’est vous qui l’avez voulu ainsi, il me semble ! Continuez donc de vous occuper de vos affaires et arrêtez vos sarcasmes qui ne servent à rien ! Vous n’êtes vraiment pas vivable et je remercie le ciel que vous ne soyez pas à  Aïgue-blanche toute l’année !

    Ne sachant que répondre, Ludivine esquissa un sourire suave, un peu puérile ! Ce ce fameux sourire d’innocence feint de Ludivine... Quelle hypocrisie ! Pensa Isabelle... en observant son cousin, Hors de lui, serrer encore une fois les dents pour ne pas s’étendre plus avant sur cette comédie de mariage dévoilée devant sa cousine. Ses yeux devinrent indescriptiblement d’un noir sombre et brûlant. Ludivine, avec ses insinuations, le mettait hors de lui ; mais il fallait qu’il garde son calme pour ne lui donner aucune emprise sur la façon dont il menait sa vie. Il fallait qu’il la laissât parler dans le vide, et faire, le moins possible attention à ses babillages sans importance ?

    Au revoir, ma chère Isabelle fit William en baisant la main qu’elle lui tendait en s’y attardant tout exprès , sachant l’effet que ce geste ferait sur sa femme.

    Ce geste agaça fortement Ludivine, et William n’en attendait pas moins...

    Vous êtes venue en voiture cher ami ? Demanda t-elle pour faire diversion ?

    Non.

    Eh bien ! J’ai la mienne, nous pouvons partir ensemble !

    Merci, mais je retournerai à bicyclette.

    Comme vous voudrez... Chère Isabelle, qu’y a-t-il de plus capricieux que les hommes ?

    Vous ! Lança Isabelle.

    Vous aimez plaisanter, je voie ! Mais je ne vous en tiens pas rigueur.

    Ludivine avait pris un ton plaintif et rieur à la fois pour se faire plaindre. Sa main saisit celle d’Isabelle et la pressa longuement, comme-ci elle voulait lui témoigner une toute récente sympathie. Elle ajouta :

    A bientôt ! Nous nous verrons plus souvent, maintenant que je passerai une partie de mes journées à Monteuroux.

    Sur ces paroles qui se voulaient avenantes, elle s’en alla vers la cour, suivie du petit Thierry, mais sur le seuil, elle se retourna, jeta un regard vers la svelte jeune fille debout près de la baie, un regard qui détaillait cette souple silhouette vêtue d’une robe légère parsemée de petites fleurs blanches, et ce visage d’une grâce et d’une beauté parfaite, encadré de boucles blondes aux reflets satinés : ce qui la rendait jalouse.

    Isabelle la suivait des yeux avec une expression de mépris. Sur les lèvres de la jeune femme, le sourire devint un rictus tandis qu’elle murmurait pour elle-même :

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    Que de choses intéressantes l’on découvre parfois dans des ruines…

    Quand elle eut disparue de sa vue, Isabelle retourna s’asseoir de nouveau sur le rebord de la baie et, les coudes aux genoux, appuya son visage contre ses mains croisées. Elle songea : Il ne l’a jamais aimé. Son âme se remplit d’allégresse. Avec quelle brusque franchise, et quelle confiance, il lui avait appris la vérité sur son mariage et laissé voir quelque chose de sa souffrance ! Ah ! Que ne pouvait-elle apaiser celle-ci, l’en délivrer... Son regard errait sur les collines assombrit par un ciel d’orage menaçant sans vraiment les voir. Le paysage était plombé sur la vallée engourdie dans cette lourde chaleur de cet après-midi de fin juillet. Elle ne savait pourquoi, mais elle sentait qu’un malaise s’insinuait en elle. Des événements allaient certainement changer le cours des choses. Il y avait un air malsain qui n’augurait rien de bon pour les jours à venir… Isabelle repensait à sa mère qui avait prononcé ces paroles de méfiance envers les habitants de Monteuroux. Sa tante Victoria l’avait également prévenu des possibles agissements de sa belle-mère. Peut-être bien que Ludivine pourrait être l’instigatrice de féroces agissements contre sa propre personne, et qui viendrait sournoisement de sa belle-mère ? La méfiance devait habiter son âme et Isabelle devait demeurer sur ses gardes. Depuis la surprenante visite de Ludivine qui les avait surpris en pleine conversation intime qu’elle n’avait pas à savoir les concernant, une soudaine angoisse habitait son âme. Oh ! ce doux visage de Ludivine, son câlin et puéril sourire... Pendant une seconde, Isabelle se remémora, la bouche de sa grand-mère qui, en s’en allant vers le seigneur, avait eu ce rictus, ce rire silencieux et plein de haine envers Édith d’Argenson qui n’aurait jamais les bijoux qu’elle convoitait tant. Elle frissonna, saisie, décidément, d’un obscur pressentiment. La jeune fille se redressa, la poitrine oppressée, en songeant : Cette Ludivine a vraiment quelque chose de maléfique en elle ! Mais je ne suis plus l’adolescente d’autrefois, et que peut-elle maintenant contre moi ? Après tout, nous n’avons que quatre ans de différence. Elle ne m'impressionne pas avec ses sous-entendus. Lui tenir tête m’est facile. Je verrais bien jusqu’où peut aller sa méchanceté... 

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