•  Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34- 

    Chapitre XII

    Pour la matinée du surlendemain, Isabelle alla rendre visite à son père. Cette entrevue lui pesait fort. En ses six années, elle n’avait échangé avec lui que de rares lettres insignifiantes. Cette indifférence paternelle, ajouté au souvenir de la scène qui avait précédé la mort de son aïeule, blessaient trop profondément son cœur pour qu’elle n’éprouva pas une pénible gêne à l’idée de revoir son père. Par Dominique qu’elle avait chargé de lui demander quand il pourrait la recevoir, il lui avait fait dire qu’il l’attendrait vers onze heure dans la bibliothèque. Elle le trouva assis devant une table, occupé à écrire. Son changement physique la frappa. Cette apparence de jeunesse, longtemps conservée, avait disparue. Pourtant, il ne s’était guère écoulé que six ans entre son départ, et son retour à Monteuroux. Cependant, son père semblait las et souffrant, mais, il conservait, néanmoins, son habituelle élégance de tenue qu’on les aristocrates. Isabelle attendit silencieusement qu’il lui adressa la parole, mais intérieurement, elle se réjouissait de voir sa stupéfaction quand il lèverait les yeux sur elle, en l’entendant dire : Bonjour, père. La réaction ne se fit pas attendre longtemps. Le comte de Rubens, l’air perplexe, la considéra un moment, avant de murmurer :

    Isabelle ? Tu es Isabelle ?

    Et bien, oui, ce n’est que votre fille.

    Se levant, il mit une main sur son épaule, la regarda encore, puis se pencha pour lui mettre un baiser sur le front.

    Et bien ! Ma fille ! Je suis obligé de reconnaître que nous avons eu raison de t’envoyer chez ton oncle ! Tu nous reviens complètement transformée, extérieurement, du moins. J’espère que le caractère à suivi ?

    Cela dépend de quel point de vue l’on se place. Je ne suis plus une enfant : Ainsi, j’ai toujours conservé l’habitude de la sincérité, l’horreur du mensonge et de l’hypocrisie.

    Ce n’est pas un mal... pas un mal du tout…

    Pourtant il fut un temps ou vous n’aimiez pas ma franchise.

    Il laissa retomber sa main, en détournant légèrement les yeux du regard droit et fier de sa fille.

    Assieds-toi... Raconte-moi ce que tu as fait là-bas...

    Brièvement, Isabelle lui donna un aperçu de son existence à Verte-cour, lui apprit ses projets pour se faire une situation. Il l’approuva, en déclarant :

    Tu ne pourras compter que sur tes avoirs mon enfant, car je n’aurai rien à te donner. Il fallait que tu saches que je n’aurai rien à te donner après ma mort. Il te faudra vendre Monteuroux, la seule chose que je te léguerais, en admettant que je ne sois pas obligé de l’hypothéquer ou de m’en défaire d’ici là…

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    Vendre Monteuroux ?

    Ces mots faisaient sortir Isabelle de son impassibilité apparente. Elle répéta, la voix chargée d’angoisse :

    Vendre notre Monteuroux ? Oh ! Mon dieu !

    Il passa sur son front une main aux veines saillantes et gonflées qui tremblaient un peu.

    Je ne m’y résoudrais pas sans déchirement. Mais je ne puis l’entretenir qu’avec les revenus de ma femme. Or, ceux-ci, par la suite d’événements fâcheux, ont été sensiblement réduits. Il me faut donc envisager cette perspective pénible, et bien à contre cœur, pour l’année à venir. Je n’ai pas le choix.

    Ainsi donc, serait-il possible que ce fût le dernier été passé dans ce cher vieux domaine, les dernières semaines où elle pourrait se promener dans ce parc sauvage ? Cette pensée lui fut si douloureuse que des larmes lui montèrent aux yeux.

    A ce moment, elle revit le feu éblouissant des pierreries cachées derrière la plaque armoriée, les perles chatoyantes et les royales émeraudes du collier de la princesse hindoue. La vente de tels joyaux permettrait d’assurer l’entretien de Monteuroux pendant des années. Hélas ! Impossible d’y songer ! Il faudrait les laisser là, où ils sont, sans qu’ils aient leur utilité, et cela, par la faute de son père et cette d’Argenson car, sans elle, l’aïeule n’aurait sans doute jamais eut l’idée, sur la fin de sa vie, de les dérober aux convoitises de cette belle-fille qu’elle méprisait sans jamais l’avoir entrevue, et son fils qui lui avait désobéi sciemment en épousant cette affreuse femme. Accablée par cette révélation, Isabelle regardait son père avec un mélange d’irritation et de pitié. Assise en face de lui, elle remarquait mieux son teint blême, les boursouflures sous ses yeux, et la fatigue de son regard. Elle fut soudain envahit par cette idée qu’elle avait eu six ans en arrière, d’un empoisonnement à l’arsenic distillé très lentement dans les boisons qu’il devait consommer. Elle osa cette question :

    Vous n’êtes pas bien ? Vous venez de faire un traitement thermal m’a dit Ludivine ?

    Oui, mais je n’en sentirai les effets que dans quelques jours. Ici, je viens me reposer un peu…

    Il s’interrompit. Dans la haute porte sculptée, s’ouvrait une portière qu’une souple silhouette venait de pousser. C’était Édith de Rubens qui apparaissait dans une soyeuse robe d’intérieur couleur bleu indigo. Elle s’avança, un sourire détendant ses lèvres, les yeux pleins d’accueillante douceur qui sonnait faux.

    Chère Isabelle, nous te revoyons enfin !

    Elle tendit les deux mains à sa belle-fille qui se contenta d’y poser mollement une des siennes.

    Rudolph, comment la trouvez-vous ? Un peu changée, n’est-ce pas ? Il va nous falloir la marier, cette grande fille-là.

    Elle n’y songe nullement. Elle veut travailler, et garder sa liberté. Se marier ne l’intéresse guère. Isabelle nous est revenu très indépendante, mon amie. Vous n'arriverez pas à la convaincre.

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    Oui, Ludivine me l’a dit. Mais quand un aimable prétendant lui sera présenté, elle changera peut-être d’avis.

    Elle continuait de parler et de sourire, en attachant sur la jeune fille ces étranges yeux gris-vert dont le jeu habile de ses longs cils noir savait si bien augmenter la séduction, tout en cachant sa fausseté. Comme elle était encore jeune, son teint était parfait : sans une ride qu’aucun fard ne cherchait à dissimuler !

    Certainement non, dit Isabelle d’un ton net.

    Célibataire alors ? La dernière des de Rubens ?

    Des de Rubens de cette branche, oui, car par ailleurs, il y a William.

    William et puis Thierry. Il est gentil notre Thierry, qu’en dites-vous ?

    Il ressemble à sa mère.

    La voix d’Isabelle se faisait mordante, presque involontairement. Comme naguère, elle devenait semblable à un jeune coq de combat devant cette femme dont elle sentait la sournoise volonté de malveillance sous la douceur menteuse de son sourire et de sa voix.

    Oui, et c’est pourquoi il est si charmant, dit Mr de Rubens acquit aux idées de sa femme.

    Mais il paraît que son père veut le conserver avec lui à Aïgue-blanche, comme Ludivine nous l’a appris hier.

    C’est inconcevable ! fit la d’Argenson. Il ne peut décemment pas prétendre obliger une jeune femme comme elle à vivre toute l’année à la campagne !

    Alors, pourquoi ce mariage qui ne rime à rien ? Ne put s’empêcher de lancer Isabelle.

    La comtesse accusa le coup et ne sut que répondre à cette question frondeuse. Sans en tenir compte, elle passa sur l’interrogation qu’avait posé la jeune comtesse, en s’adressant directement à son mari.

    Il ne peut l’y obliger, mon ami. Tout d’abord parce que Ludivine ne le laissera pas faire. Il lui suffirait de vouloir garder Thierry qu’il veut avoir sous sa coupe pour l’élever à son idée ! Mais cela ne se passera pas ainsi ! Nous ne lui laisserons certainement pas notre enfant chéri.

    Cependant, légalement, il a le droit... répondit le comte. Ludivine ne veut pas vivre près de lui sous prétexte qu’elle n’aime pas rester à la campagne parce qu’elle s’y ennuie. Ce mariage, à proprement dit, est une mascarade au regard de la loi. L’enfant à besoin de ses deux parents pour se construire.

    Comme moi j’aurais eu besoin des miens... pensa Isabelle.

    William peut faire valoir également la santé fragile de son fils et argumenter sur l’air de Paris qui n’est pas bon pour ses jeunes poumons. La d’Argenson secoua la tête, très déterminée à ne pas laisser gagner son beau-fils.

    Nous trouverons bien un moyen de tourner la difficulté.

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    Voyez, chère enfant, quels soucis apporte un mariage ! Au fond, vous avez peut-être bien raison de ne pas vouloir vous marier. Intérieurement, et pour une fois, Isabelle donna raison à son père, mais ne répondit pas à sa belle-mère afin de ne lui laisser aucune prise sur ce qu’elle aurait à faire valoir. Après tout, elle n’avait jamais eu son mot à dire sur les sujets abordés par sa belle-mère ! Elle ne désirait pas davantage en avoir aujourd’hui sur leur façon de vivre qu’elle n’appréciait pas. Elle prit congé, après avoir dû, à contre cœur, accepter de venir dîner ce soir-là.

    En rentrant à la vieille tour, Isabelle trouva une lettre de son cousin Renaud, en ce moment dans les Pyrénées. Il l’informait de son intention de venir à Monteuroux ces jours prochains. Cette nouvelle effaça quelque peu l’impression désagréable due à son entrevue avec son père, et surtout sa belle-mère. Elle soupira en pensant qu’il lui faudrait plus d’une fois encore supporter la présence de sa belle-mère. Isabelle dû informer la bonne Adélaïde consternée par cette nouvelle, que bientôt, peut-être, Monteuroux n’appartiendrait plus aux de Rubens. C’était là, pour elle le coup le plus rude qu’elle venait de prendre en plein cœur, d’autant plus qu’il était inattendu. Jamais elle n’avait songé que son père pût ne pas conserver le vieux domaine, car elle savait que sa belle-mère, tout en y séjournant guère, tenait à ce témoin du passé qui consacrait l’ancienneté, la lointaine noblesse de la famille dans laquelle son mariage l’avait fait entrer. Il fallait donc une raison majeure pour qu’elle y renonçât.

    Juliette, qui vint la voir l’après-midi, la trouva tristement songeuse. Quand elle en connue la raison, elle lui dit que, depuis quelque temps, son frère craignait que Mr de Rubens ne fût obligé d’en arriver là d’après les propos de Ludivine au sujet de sa situation financière.

    Et ce n’est malheureusement pas William qui pourra le racheter, ce Monteuroux ! Il le ferait pourtant si volontiers ! D’autant plus que les terres touchent les nôtres, et qu’elles sont fort bonnes, paraît-il. Avec une direction ferme, elles seraient d’un excellent rapport. Mais les possibilités manquent, et c’est, hélas, ce qui le chagrine. Isabelle glissa un coup d’œil vers la plaque de cheminée. Voilà qu’elle se prenait à détester ces bijoux qui ne pouvaient même pas lui permettre de conserver Monteuroux. A quoi lui serviraient-ils si elle ne pouvait même pas les utiliser du moins, tant que vivrait son père ?

    Le jour fatidique où les invités du château devaient envahir Monteuroux approcha. Quelques hôtes arrivèrent dès le lendemain à Monteuroux. Isabelle, en allant sortir sa voiture, en vit deux nouvelles dans le vaste garage.

    Au retour de la ville où elle s’était rendue avec Adélaïde, elle croisa le cabriolet de Ludivine. Près de celle-ci se tenait une élégante jeune femme qui jeta, au passage, un regard curieux sur Mlle de Rubens.

    C’est la fille de mon beau-père la renseigna Ludivine. Vous ferez bientôt sa connaissance.

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    Tu viendras quand tu le voudras, Isabelle ! Je te présenterai à nos invités, avait dit la d’Argenson à sa belle-fille, au cours du dîner de la veille.

    Mais Isabelle ne se souciait guère de connaître les amis de son père et de sa femme, pas plus qu’elle ne désirait prendre part à leurs distractions. La société des habitants d’Aïgue-blanche lui suffisait, d’autan mieux que Ludivine passait à peu près toutes ses journées à Monteuroux. Catherine de Rubens, André et Juliette paraissaient beaucoup plus à leur aise depuis le changement de programme de Ludivine, et ils ne s’en portaient pas plus mal. Quant à William, Isabelle le voyait beaucoup moins souvent. Il avait, disait-il, beaucoup de travail à cette époque de l’année. En tout cas, sa mine était assez sombre et il reprenait son air lointain, songeur, que sa cousine ne lui voyait plus depuis son retour. Le regard lumineux d’André, le considérait parfois longuement et la physionomie du jeune infirme devenait pensive, se voilait de tristesse.

     

    Malgré ce que Isabelle connaissait de leurs finances par l’intermédiaire de Juliette, sa belle-mère et son père continuaient à mener grand train. Au château, se préparait une grande réception qui devait avoir lieu avant que Mr et Mme la comtesse de Rubens partent pour un séjour en Italie : le lieu de leur séjour, décidé, au départ, par la d’Argenson, avait subitement changé sans que la raison de ce changement n’est été annoncé. D’autres invités étaient attendus et la comtesse envoyait des invitations aux châtelains des alentours. Isabelle se tenait loin de toutes ces mondanités : elle ne voulait pas être mêlée à toute cette effervescence. Elle n’avait plus revu la d’Argenson ni sa fille, et se croyait délivrée de leur détestable présence jusqu’à leur départ. Or, la veille de la soirée, elle eut la surprise de recevoir la visite de son père. Il venait lui signifier qu’il comptait bien la voir y assister. Aux premiers mots de refus, il dit, avec assez de force, d’une voix qui ne souffrait aucune protestation de la part de sa fille :

    J’y tiens, Isabelle. Il ne convient pas que tu te mettes ainsi à l’écart. As-tu une toilette pour la circonstance ?

    Oui, celle qui m’a servi l’année dernière pour les réceptions où j’assistais avec ma cousine. Ce que j’ai est bien suffisant. Mais, vraiment, je ne vois pas l’utilité... je n’ai pas été habitué à ces grande réceptions…

    Et bien moi, je la vois. Il me serait désagréable que l’on te croie traitée en Cendrillon, laissée de côté par une marâtre et un père indifférent.

    Ah ! C’est donc cela ! Dit Isabelle sur un ton doublé d’un sourire ironique. D’un certain point de vue, ce n’est pas faux! Il me semble bien que vous avez su m’ignorer pendant de longues années ! Une marâtre et un père indifférent ! c’est vous qui le dites… pas moi. Je ne vous encombre plus ? Suis-je devenue, à votre satisfaction… présentable ?

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    Le comte, gêné d’être pris en défaut par sa fille, se disculpa de ce manque d’attention envers elle par cette excuse trop facilement trouvée.

    Vous étiez entre bonnes mains auprès d’Adélaïde qui, je vous le rappelle, à été la préceptrice de votre mère. Vous étiez si jeune ! Nous avions un train de vie à mener, et vous deviez être éduquée.

    Il me semble que votre belle-fille qui n’a que trois ans de différence d’âge avec moi, ne vous a pourtant pas gêné dans votre nouvelle vie... avec votre nouvelle femme ? J’aurais pu être élevée avec Ludivine et auprès de vous. J’ai grandi dans l’isolement, et vous n’avez rien fait pour changer cela. Que vous auraient coûté quelques visites régulières à une petite fille à qui vous manquiez ? Le comte ne répondit pas. Isabelle regardait son père assis en face d’elle près de la fenêtre du triste appartement si bien arrangé par ses soins, mais si longtemps rejeté lorsqu’elle n’était qu’une enfant, et qu’elle n’éveillait, à ses yeux aucun intérêt pour se donner la peine de gravir les quelques marches menant jusqu’à la chambre de cette vieille tour qui l’avait vu grandir sans l’affection de son père. Le comte avait cet air autoritaire qui, auparavant, l’aurait intimidé, mais que, démentait, à présent, la faiblesse de sa bouche. Sa voix à peine audible, fit entendre un faible oui... c’est vrai. Il n’était plus qu’un fantoche entre les mains de sa femme et cela la désolait.

    Cependant, reprit le comte, j’ai une fille de ma propre lignée et je désire que tu assistes à cette soirée Isabelle. Là est ta place à présent. Tu es majeure et ton rang veut que tu sois auprès de moi et de ta belle-mère.

    Disons que je ne suis plus si encombrante aux yeux de votre femme, et que je suis, en quelque sorte, présentable... Si cela doit vous contenter, soit ! Je serai à cette réception puisque là est votre souhait.

    Le comte ne voulut pas analyser la nuance qu’Isabelle venait de mettre dans cette réponse. Il se racla la gorge et il continua :

    C’est très bien. Maintenant, autre chose : J’ai reçu ce matin un mot de Maître Beauverger, notre notaire, à qui j’avais écrit au sujet des comptes de tutelle. Il nous attend demain à dix heures. Le plus simple sera que tu m’emmènes dans ta voiture.

     Certainement... Puisque vous êtes là, je vous demande l’autorisation de loger mon cousin Renaud dans la chambre de grand-mère.

    Je n’y vois pas d’inconvénient. Mais il trouvera l’installation bien... antique !

    Peu importe l’antiquité de la vieille tour, puisqu’elle est encore bonne pour Adélaïde et moi, comme elle l’a été pendant ma petite enfance, et par la suite, mon adolescence. Elle sera toute aussi bonne pour lui. Je lui ai fait une description si enthousiaste de notre château vieux, qu’il sera enchanté d’y loger. Encore une boutade que, mine de rien, devait encaisser le comte, ce qui risquait d’envenimer davantage les rapports père-fille qui n’étaient déjà pas au beau fixe.

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    Il ne jugea pas opportun de répondre. Il était conscient qu’isabelle lui en voulait de l’avoir négligé. Il dit pour détendre l’atmosphère.

    Il ne sera peut-être pas du même avis que toi, ma fille. Mr de Rubens souriait, l’air un peu penaud en regardant Isabelle avec une certaine complaisance mêlée d’un soupçon d’émotion, regrettant même de s’être si peu occupé de sa jeune existence.

    Tu es la dernière des de Rubens, et pas seulement de nom. C’est étonnant comme tu me rappelles ma tante Maggie, la jeune sœur de mon père, qui est décédée à trente ans.

    Et de ma tante Victoria que vous et grand-mère avez laissé de côté comme tous les habitants de château vieux… Votre tante, je ne l’ai pas connu puisque je n’était pas née ; mais ma tante Victoria, elle, je la connais, et elle est heureuse que je sois tout son portrait… Le comte ne voulu pas soulever la réflexion de sa fille, sachant qu’elle ne se gênerait pas pour remettre les choses à leur place, chaque fois qu’elle serait en mesure de le faire. Il se leva en jetant un coup d’œil autour de lui.

    Tu n’es pas si mal installée... mais ce n’est pas très gai, cette chambre dans cette vieille tour malgré que tu ai su parfaitement l’agrémenter. Tu aurais pu... Pourquoi est-ce que tu ne t’est pas installée au château neuf ? Édith ne serait pas contre. Veux-tu que je lui en parle ?

    Pourquoi ? Merci, mais ce n’est nullement nécessaire ! Est-ce que j’ai perdu quelque chose durant mon absence ? Serait-ce votre femme qui décide à votre place ?

    Isabelle, surprise qu’il ne réplique pas à ces réflexions, s’interrompit, et suivit le regard de son père qui n’écoutait plus rien. Son regard venait de tomber sur le portrait de sa première femme. Isabelle vit sa bouche trembler. Il détourna les yeux, les laissa un instant errer autour de la chambre. Puis il reprit :

    Tu aurais pu te loger, avec Adélaïde, à château neuf, tout au moins lorsque nos hôtes n’y seront plus.

    Je me trouve très bien ici, père, et ne suis aucunement dérangée par des présences indésirées. D’ailleurs, y étant demeurée des années pendant que vous viviez pleinement votre nouvelle union, je puis donc y rester encore quelques mois, puisque Monteuroux va être vendu.

    A ta guise, ma fille. Je vois que tu as toujours tendance à avoir un esprit de contradiction. Surveille-toi sur ce point, je te le conseille.

    Encore un petit coup de patte de sa femme par procuration ! Pensa Isabelle avec une amertume mêlée d’ironie, ce qui la fit réagir :

    Je me trouve tout à fait accomplie dans ce domaine, et n’ai nul besoin de ma surveiller, père. Je ne compte pas changer de façon de faire.

    Depuis son retour, Isabelle n’était pas en reste pour envoyer quelques bons piques en réponse à son père. Mr de Rubens se leva, fit quelques pas dans la pièce, puis il prit congé de sa fille.

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    Avant de franchir la porte, il s’enquit en levant la main vers le plafond :

    Ta tante est assez sérieusement souffrante, paraît-il ?

    Oui, Antoinette m’a dit que ma tante avait ce qui s’apparentait à une congestion pulmonaire. Le docteur ordonne beaucoup de précaution. Mais il est très dur de lui faire observer ses conseils, particulièrement pour les sorties du soir.

    Pauvre Victoria ! Quelle existence ! Son cerveau est atteint, je le crains. Elle a toujours été d’un caractère assez difficile, assez fantasque. Nous l’avons toujours attribué, en partie, à son infirmité qui a été, pour elle, la cause d’une grande souffrance morale. Je soupçonne chez elle, une très forte déception sentimentale. Un de mes amis, Pierre-Auguste de La vannière, venait fréquemment chez nous. C’était un garçon charmant à tout point de vue. Victoria, d’une intelligence très brillante, d’esprit vif et original, avait avec lui de longues conversations. Il l’admirait du point de vue intellectuel, il se plaisait à rester auprès d’elle rien que pour échanger sur des tas de sujets, et admirer la beauté si particulière de son visage dont le charme était Il est incontestablement vrais que tu lui ressembles beaucoup ! Il s’interrompit, les yeux fixés sur Isabelle qui écoutait  son père avec une vive attention. Il hésita un instant, puis continua. 

    Cette beauté ne le laissait pas non plus indifférent. Tu ressembles vraiment beaucoup à ma sœur, ma fille. Je puis te le dire à présent : tu es vraiment une de Rubens et tu en as le charme indéniable...

    Isabelle ne répondit rien à cette remarque qui la surprit venant de son père qui reprit son monologue.

    Mon ami me dit dans une lettre qu’il m’écrivit pendant un séjour dans le midi :

    Quel dommage que son pauvre corps soit si terriblement déformé ! Sans cela, mon cher, je demanderais aussitôt sa main à Mme de Rubens.

    Peu de temps après, Victoria, dont l’humeur devenait très sombre, se mit à passer presque toutes ses journées dans cette tour, où elle finit par y demeurer complètement.

    A cette époque, mon ami Pierre-Auguste de La Vannière venait de se fiancer à une jeune parisienne, et nous pensâmes que la retraite de ma sœur avait quelque rapport avec cet événement.

    C’est fort possible. Pauvre tante ! Dit Isabelle avec compassion.

    Quand son père, qui n’avait jamais autant parlé avec elle, fut partit, elle resta un long moment immobile, les yeux tournés vers le portrait de sa mère qui souriait. Avait-il du remord de l’avoir laissé aller seule jusqu’à l’étang-aux-ormes ? S’il l’avait accompagné comme il le faisait habituellement, elle serait certainement encore de ce monde ? Qu’avait éprouvé, tout à l’heure, Mr de Rubens quand son regard s’était arrêté sur le portrait de sa première femme ? Isabelle avait remarqué l’émotion qui avait étreint son père. Le trouble de ses yeux et de sa bouche ne lui avait pas échappé.

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    Après tant d’années, éprouvait-il encore du remord d’avoir repris femme après un deuil très court ? Le regret d’avoir trahi autrefois la confiance de Daphné, brisé son cœur en se laissant prendre aux filets de cette Édith d’Argenson ? Était-ce vraiment du remord, des regrets de n’avoir pas su aimer sa femme comme elle le méritait ? Avait-il toujours, après toutes ces années, des sentiments pour elle ? Car, à la réflexion, certaines réticences d’Adélaïde, un mot laissé échapper par Catherine de Rubens, amenaient peu à peu Isabelle à soupçonner que la vicomtesse d'Argenson avait mis la désunion dans le couple que formait ses parents…

     

    Isabelle eut la confirmation de la soirée quelques jours plus tard. Le soir de la réception où elle devait paraître, l’ennuyait au plus haut point. Adélaïde vint jeter un coup d’œil à sa toilette et, avec un hochement de tête signifiant qu’elle était tout à fait satisfaite de son apparence, elle déclara :

    Vous êtes très belle, ma petite Isabelle... très, très bien, votre toilette ! Votre pauvre mère, qui avait tant de goût, et s’habillait si parfaitement, n’aurait, je crois, rien à redire sur cette tenue.

    Isabelle passa une main nerveuse sur ses cheveux qui bouclaient autour de son front. D’un mouvement vif, elle se tourna vers sa vieille amie qui la considérait avec complaisance.

    Adélie, mère était une femme charmante, n’est-ce pas ?

    Tout à fait charmante ! D’une beauté blonde, discrète, mais sans fadeur, un esprit délicat, une élégance très fine. Oh ! Oui, délicieuse, ma Daphné !

    Mon père et elle, s’aimaient beaucoup ?

    Certes oui !

    Jusqu’à ce que cette briseuse de ménage paraisse dans l’entourage de leurs connaissances… je ne sais... je...

    Si, vous savez Adélie...

    Isabelle posa sa main sur son épaule. Elle répéta d’une voix qui frémissait :

    Vous le savez très bien, Adélie, que mère à été malheureuse à cause de cette femme ?

    Et bien… oui.

    A-t-elle beaucoup souffert ?

    Je le crois… oui.

    Pourquoi ne m’en avoir rien dit ? Pourquoi m’avoir caché sa souffrance ?

    Mais ma Daphné n’était pas femme à se plaindre. Elle ne se confiait pas facilement, même à moi dont elle connaissait pourtant tout le dévouement que je lui portais. Elle était d’une nature très secrète, et cachait sa peine avec le courage d’une âme fière. Cette souffrance était très dur à porter. pour elle. Mais comment lutter avec une femme habile, terriblement séduisante comme cette Édith d’Argenson.

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    Et votre mère aimait tant son mari ! Votre mère avait une âme dénuée de méchanceté et si sensible… Isabelle laissa retomber sa main, prit sur un siège, son petit sac de satin perlé, une écharpe de dentelle blanche qu’elle jeta sur ses épaules, puis elle se pencha pour mettre un baiser sur le front de sa vieille amie.

    Bonsoir, Adélie. Je n’espère pas rentrer trop tard. En tout cas, dormez tranquillement, et ne m’attendez pas.

    Adélie jeta un coup d’œil inquiet sur le visage un peu tendu de sa jeune protégée, dont les yeux s’allumaient d’une lueur de douloureuse colère.

    Ne vous tourmentez pas trop pour ce que je vous ai confié, ma chérie. Ce fut une très grande épreuve pour votre pauvre mère, mais Dieu lui a donné la récompense éternelle, et elle désapprouverait que vous gardiez du ressentiment à l’égard de ceux qui l’ont fait souffrir.

    Isabelle répondit d’une toute petite voix :

    Après avoir enduré tant de souffrance, aller mourir si jeune, noyée dans les eaux froides de l’étang. Vous appelez cela une récompense ? Et qui oserait me dire que c’est bien un accident dont ma mère à été victime ? Personne. Ne serait-ce pas plutôt une malveillance de la part de cette femme pour prendre la place de ma mère auprès de mon père ? Qui me dit que cette mort est bien accidentelle ? Vous savez ce que j’en pense, et ce, depuis mes seize ans, Adélie.

    Sur cette phrase, Isabelle quitta la pièce en laissant son amie sans voix. Elle se sentait encore trop imparfaite pour ne pas en vouloir un peu plus à cette Édith de malheur qui avait fait souffrir sa mère en brisant son couple. Ses parents s’aimaient avant qu’elle n’apparaisse dans leur vie.

    Isabelle venait de comprendre bien des choses, et trouver la raison soulevant une interrogation qui, désormais, ne la quitterait plus. Un coin du voile entourant la mort prématurée de sa pauvre mère, venait de se lever. A présent, elle comprenait les avertissements de sa tante Victoria, ainsi que les recommandations de sa mère, au bord de l’étang-aux-ormes.

    Elle descendit l’escalier de la tour et s’arrêta dans l’armurerie. Catherine avait convenu qu’elle serait avec William auprès d’elle, afin qu’elle ne soit pas seule pour être présentée à cette société où elle ne connaissait personne.

    Le frère et la sœur apparurent presque aussitôt. Dans la pénombre de cette pièce mal éclairée, ils échangèrent quelques mots. Puis, par la galerie, tous trois gagnèrent le vestibule du rez-de-chaussée transformé, pour l’occasion, en vestiaire où les invités abandonnaient leurs écharpes ou leur capes.

    Dans la vive lumière des lampadaires, Juliette, vêtue de rose, apparut fraîche, vivante et rieuse comme à son ordinaire, quoi qu'elle attendît peu d’agrément de cette soirée à laquelle il lui avait paru difficile de ne pas faire, au moins, une apparition. Juliette se tourna vers Isabelle et considéra la souple silhouette vêtue de crêpe blanc. Ce soir, son visage un peu pâle trahissait une profonde peine.

     

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    Ses yeux mordorés, qu’une ombre semblait cerner, laissaient lire une angoisse difficile à dissimuler. William, malgré sa réserve, avait remarqué cette douloureuse expression qui assombrissait le beau visage d’Isabelle.

    Pour détendre l’atmosphère, Juliette la complimenta sur sa tenue :

    Vous êtes exquise, ma chère amie, cette toilette, d’une simplicité raffinée, vous va à ravir. N’est-ce pas William ?

    En effet.

    Cette voix brève, indifférente, ce regard qui l’effleurait à peine et se détournait aussitôt... Le cœur d’Isabelle s’arrêta un instant sous l’afflux d’une soudaine gêne. Elle avait une envie folle de s’éclipser.

    D’autres invités entraient. Les jeunes filles et le comte de Rubens-Gortzinski s’en allèrent vers les salons.

    En présence d’Édith, Isabelle dut se raidir pour ne pas reculer. Souriante, affable, ne paraissant pas voir la subite rétraction de sa belle-fille, Mme de Rubens la présentait à ses hôtes.

    En dépit de sa froideur dont elle voulait se faire un masque, ce soir, Isabelle fut aussitôt très remarquée, tout particulièrement par un homme d’une trentaine d’années, de belle prestance et de mine intelligente. Il se montrait très empressé auprès d’elle. C’était ce peintre Autrichien, Frantz Müller, dont la notoriété, dans toute l’Europe, était très grande. Après avoir dansé avec lui, elle écouta, sans grand intérêt, ses dissertations sur les maîtres de l’école Flamande dont il était un grand admirateur. Ils étaient assis dans la bibliothèque, à l’écart des danseurs. Isabelle en avait assez de cet homme visiblement très imbu de lui-même, et ne savait pas comment se dégager de son emprise. En levant les yeux, Isabelle aperçut tout à coup William, debout dans l’embrasure de la porte. Les bras croisés, droit dans ses bottes, et mince dans le smoking qu’il portait avec une rare élégance. Il regardait... Quoi, au fait ? Il semblait fixer le haut de la bibliothèque où Isabelle était assise avec le peintre.

    Ludivine vêtue d’une toilette d’un blanc vaporeux, plus divine et plus colombe que jamais, ne lâchait pas son mari d’un pas. Sa voix roucoulante parvint jusqu’aux oreilles d’Isabelle :

    Vous ne dansez pas, cher ami ?

    Je ne danse pas. Répondit sèchement William. Trouvez-vous un cavalier pour vous trémousser. N’avez-vous pas une cour à séduire ?

    Cher William, mon ami, comme vous pouvez être désagréable en ce moment. Pourquoi êtes-vous si rustre ?

    La danse ne me dit plus rien, et d’ailleurs, je n’avais guère envie de venir. Demain je me lève tôt, et je n’ai pas de vie mondaine à assumer.

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    Que voulez-vous que je vous dise, ma chère : Vous avez dû vous rendre compte que vous aviez épousé un paysan ! Il vaut mieux ne rien attendre de moi, comme je n’attends rien de vous... Du reste, comme je ne connais personne ici, je ne vais pas m’éterniser. Je laisserai la voiture pour Juliette, et rentrerais à pied. Ça me fera le plus grand bien. J’ai un mal de tête que l’air frais de la nuit pourra certainement calmer.

    Il s’écarta de la porte et s’éloigna, suivit de Ludivine qui, décidément ne se décollait pas de lui...

    Isabelle n’écoutait plus le peintre que d’une oreille distraite. Au bout d’un instant, elle se leva en disant qu’elle allait retrouver Juliette. L’Autrichien l’accompagna jusqu’au salon où sa jeune amie, au milieu d’un groupe de jeunesse, causait gaiement. Elle s’assit près d’elle et demanda :

    William est parti ?

    Oui. Il m’a dit qu’il ne s’attarderait pas et retournerait à pied chez nous, puisqu’il ne veut pas danser, et que cette soirée ne représente pour lui qu’une corvée. Il a fait une apparition, c’est tout ce que l’on peut attendre de lui.

    Évidemment. Et j’ai bien envie de l’imiter, puisque je ne suis pas non plus ici pour mon plaisir, dit Isabelle : je ne se sent pas bien.

    Le cœur étreint par un malaise dont elle connaissait la source, elle regarda du côté de son père. A l’autre extrémité du salon, Édith était entourée d’une petite cour à sa dévotion. Sa robe de soie lamée d’argent, la mettait en valeur ainsi que l’admirable collier de topazes bleues, depuis deux siècles dans la famille des de Rubens, agrémentant agréablement son cou d’un galbe parfait. L’étroit bandeau de diamants glissé entre les ondulations de ses cheveux brun, composaient un ensemble savamment étudié. Elle aimait faire valoir sa beauté ! Frisant ses quarante-cinq ans que les effets du temps ne semblaient pas avoir touché. La d’Argenson rayonnait, se sentant la reine de la soirée. On ne pouvait le nier : sa beauté encore intacte que bien des femmes de l’assemblée devaient lui envier, était sa fierté. A ses côtés, son père, très élégant dans son smoking, portant haut le titre des de Rubens, n’arrivait pas à lui faire de l’ombre. Il était, en quelque sorte, le cher époux de Mme la comtesse qui avait l’air de sérieusement s’ennuyer. Isabelle l’observait à la dérobée, se disant qu’il ne donnait pas l’impression d’être très à son aise au milieu de tout ce monde, pas plus qu’il n’affichait, un évident plaisir à suivre sa femme, et faire bonne figure à cette réception. La jeune comtesse le savait fatigué et cette fête ne devait pas lui faciliter le repos qu’une cure nécessite après chaque séjour. Une tempête s’éleva dans le cœur d’Isabelle. Cette femme avait prit la place de sa mère, et avait éclipsé Daphné dans le cœur de son époux tant aimé ! Elle devait : elle en était sûr, y être pour quelque chose dans sa disparition...

    C’était trop insoutenable de la voir là, triomphante, admirée de toute cette assemblée frivole, heureuse d’être une de Rubens.

     

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    Son père, pensif, venait de peut-être, se rendre compte de la futilité de cette vie trépidante qu’il menait avec sa deuxième femme, au lieu de se reposer, auprès de sa première épouse si elle avait encore été de ce monde. Son père n’avait guère une vie saine avec cette maudite femme.

    Pendant que la jeune femme était plongée dans ses tristes pensées, un danseur vint inviter Juliette et un autre proposa à Isabelle de danser. Isabelle, prétextant une migraine et une fatigue subite, s’éclipsa en passant dans le petit salon pour sortir par une des portes vitrées qui donnaient sur la terrasse. Des invités se promenaient dans le parterre où se formaient des groupes et où l’on causait en fumant. Quelques lampes aux verres de couleurs répandaient une discrète lumière. Ludivine, silhouette claire au bord de la terrasse, gloussait entourée d’un groupe de jeunes femmes jacassantes, et de jeunes hommes à sa dévotion.

    Isabelle se glissa dans la pénombre, le long de la charmille qui bordait le parterre inférieur. Elle sentait dans tout son être comme une grande confusion, et une fatigue inaccoutumée. Fallait-il l’attribuer à cette chaleur étouffante ? La lourdeur de l’air l’empêchait de respirer correctement. Son souffle était court. L’orage n’était pas loin. Ne ferait-elle pas mieux de regagner la vieille tour au plus vite ? Cette atmosphère moite ne dissipait pas son malaise.

    Elle avançait d’un pas hésitant, le long du petit miroir d’eau où se reflétait la lumière voilée d’une lampe au verre de couleur qui tirait sur le rouge orangé. Une autre du côté du temple de l’amour, éclairait légèrement le jeune cupidon potelé et son carquois chargé de flèches.

    Isabelle contourna la petite colonnade de marbre rose et s’avança vers la balustrade qui terminait le parterre ou elle retrouva un peu de souffle. Mais quelqu’un s’y trouvait déjà. Un homme se tenait debout, les bras croisés, face à la campagne qui s’étalait dans la nuit.

    Il se détourna, eut une légère exclamation en apercevant Isabelle qui s’était immobilisée. Pour se donner une contenance, elle osa ces quelques mots :

    Ah ! C’est vous, William ! J’ai eu peur en apercevant une hombre masculine sans réussir à distinguer qui ce pouvait être la personne. J’étais prête à m’en retourner...

    Sa voix avait une intonation d’allégresse.

    Vous en avez eu assez comme moi ? Fît le jeune comte.

    Elle s’approcha de lui, un sourire détendant ses lèvres qui, l’instant d’avant, étaient crispées par cette mystérieuse angoisse qui l’étreignait.

    Ah ! Tout à fait assez ! Je l’ai dit à Juliette, et j’ai filé à l’Anglaise.

    Je comptais descendre par le sentier, mais il m’a pris l’idée de venir ici...

    Quel étrange accent avait pris sa voix ! Et ce ton d’insouciance affecté... Isabelle cessa de sourire. Un frisson la parcourut suivit d’une inquiétude, dont le mystère se faisant de plus en plus précis, venait, tel un coup d’aile, de passer sur son âme.

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    Je venais chercher un peu d’air dans ce lieu ombragé le jour, et je crois que c’est bien utile ce soir, car dans les salons, l’air est irrespirable avec tout ce monde, le bavardage de ce peintre, cette chaleur étouffante, et les gens qui fument... Du coup, je me retrouve avec une atroce migraine. Le plus raisonnable serait que j’aille me coucher.

    Certainement. Je vais en faire autant. Bonsoir Isabelle.

    Elle lui tendit sa main brûlante, moins encore peut-être que celle qui la serra d’une brusque étreinte.

    Bonsoir. Vous voudrez bien dire à Juliette que j’ai dû me retirer plus tôt, me sentant souffrante.

    Oui... Mais qu’avez-vous, Isabelle ? Votre voix n’est plus la même.

    Il pencha son visage vers le siens pour tâcher d’apercevoir ses yeux si expressifs au milieu de cette pénombre.

    Vous souffrez, dites-vous ?

    J’ai éprouvé une vive émotion très pénible en entendant confirmer par Adélie ce que je soupçonnais déjà depuis longtemps.

    Vous soupçonniez quoi ?

    Que ma mère a souffert par la faute de votre belle-mère... et de mon père.

    William dit à mi-voix, avec une douceur compatissante :

    Pauvre Isabelle !

    Vous le saviez, William ?

    Ma mère m’avait parlé de tout ce passé douloureux. Elle aimait beaucoup votre mère, et tout d’abord, tint quelque rigueur à la nouvelle comtesse de Rubens. Mais elle se laissa prendre ensuite par cette habile et astucieuse femme... et j’ai été assez fou pour en faire autant, acheva-t-il entre ses dents.

    J’étais la seule à y voir clair, dit pensivement Isabelle. Je ne mis guère de temps à deviner leur petit jeux machiavéliques. Que je me sois rendue compte, si jeune, de quelque chose concernant leurs comportements, ni la d’Argenson, ni sa fille, ne me l’aurait jamais pardonné si je leurs avais donné matière à soupçonner que je les avais percé à jour...

    Oh ! Certes ! Vous êtes une âme trop droite, trop pure pour que la perfidie ne s’acharne pas contre vous. J’aimerais mieux vous savoir loin d’elles, Isabelle.

    Isabelle leva les épaules.

    Que peuvent-elles me faire ? D’ailleurs, elles n’ont plus que peu de temps à demeurer et vivre ici, puisque le château va être vendu.

    Cette phrase, annonciatrice d’un quelconque départ prévu... ou imprévu, s’était imposée à elle sans qu’elle n’ait pu en prévoir la signification exacte qui allait survenir dans les jours prochains... Une prémonition, sans doute, l’avait poussé à prononcer ces mots sans qu’elle en soit consciente.

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    Votre belle-mère, oui. Mais Ludivine, ne serait-ce que pour nous gêner avec sa présence impromptue, a décidé de rester encore à Aïgue-blanche.

    Ludivine ? Quoi, elle renoncerait au séjour en Italie au lieu de la Baule ?

    Oui... et c’est précisément ce qui me…

    Il n’acheva pas sa phrase. Dans son accent, de l’angoisse passait. Son regard accoutumé à cette demi-obscurité, contemplait avec une ferveur mêlée de désespoir ce beau visage de femme si expressif. Toute frémissante, Isabelle dont les yeux nimbés d’un rayons lunaires dévoilaient, en cet instant, une forte émotion d’être aussi prêt de William.

    Isabelle ! Partez de ce château ! Je vous en supplie !

    Il y avait une supplication passionnée dans cette voix d’homme qui la fit tressaillir. Leur visage était si proche, qu’elle tremblait de tous ses membres.

    Elle protesta vivement :

    Partir ? Quitter Monteuroux ? Je ne le veux pas… je…

    Les lèvres brûlantes de William, irrésistiblement, se posèrent sur celles de la jeune comtesse, L’empêchant de terminer sa phrase. Il l’avait prise dans ses bras alors qu’elle était prête de défaillir. Ce baiser chaste la bouleversait.

    Il relâcha son étreinte en prenant soin de retenir Isabelle qui ne tenait plus sur ses jambes. Jamais la jeune femme n’avait été embrassée ? Elle était troublée, défaillante, et ne comprenait plus le revirement de son cousin.

    William, pourquoi ?

    Pardonnez-moi pour mon geste ! Mes sentiments ont submergés ma volonté. J’ai deviné vos sentiments à mon égard. Je sais très bien qu’il ne peu rien y avoir entre nous deux à cause de ce simulacre de mariage ; mais je vous aime, et c’est très dur de vous voir, de ne pas vous parler librement ! Hélas, je vous sais en danger Isabelle. Il vous faut partir ! Ludivine peut vous nuire, Isabelle. Elle le peut…

    Les lèvres de William avaient, de nouveau, rejoint les siennes, les caressant tendrement, amoureusement. Elle ne pouvait plus se séparer de celui dont le regard perçant, dans ce clair-obscur, l’hypnotisait. Toute retournée, essayant de retrouver ses esprits, Isabelle osa :

    William, je… que faites-vous ? Vous… vous savez bien... pour nous, que c’est impossible !

    Douce Isabelle ! Je préfère vous voir partir ; mais, au fond de moi, je ne le veux pas. Ne plus vous voir serait trop dur, et pourtant, il le faut ! Pardonnez-moi pour cet instant d’égarement ! J’ai perdu la tête à votre contact. Cela fait si longtemps ! Vous sentez que ce que nous éprouvons l’un pour l’autre, est très fort ! Il est dur de se voir et de ne pas succomber à notre attirance mutuelle ! J’ai tant lutté pour ne plus vous rencontrer autant qu’avant, Isabelle.

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    C’est très dur de vous savoir à Monteuroux, et de ne pas vous approcher de peur d’être surprit comme l’autre jour par Ludivine. Ne pas pouvoir vous prendre dans mes bras, m’est insupportable ! Depuis que vous êtes revenu d’Angleterre changée en une magnifique jeune femme, si belle, si douce... je ne pense qu’à vous.

    Il ne faut plus William. Il y a un gros obstacle que nous ne pouvons franchir, et nous sommes en faute vis à vis de votre femme.

    Je le sais très bien, et c’est aussi pour cette raison qu’il faut que vous partiez afin que nous ne soyons plus tentés de nous revoir loin des regards indiscrets… Pardonnez-moi pour ma faiblesse de ce soir. William se détourna d’Isabelle pour ne plus être tenté de caresser son joli visage. Il s’appuya sur la balustrade comme pour aider son corps à rester debout. Son émotion était trop vive. Il aimait la jeune fille ; mais il était marié.

    Leur conversation s’arrêta net. Ils entendirent des pas qui se rapprochaient d’eux, ce qui les fit sursauter.

    Quelqu’un vient, murmura Isabelle.

    William scruta vivement la pénombre, ayant peur que Ludivine ne les découvre ; mais ce n’était qu’un homme qui contournait les colonnades, et s’avançait vers les jeunes gens. Quand il fut à quelques pas d’eux, ils reconnurent la comte de Rubens.

    Ah ! Tu es là, Isabelle ?... Toi aussi, William ?

    Il appuya légèrement sur le toi aussi.

    Oui, je suis en conversation avec ma cousine. Ce n’est pas défendu, que je sache ! Dit William sur un ton de défi railleur.

    Non mon cher. Mais qu’avez-vous donc de si confidentiel à vous dire, pour choisir principalement ce coin retiré ?

    Rien qui ne puisse être entendu par quiconque passerait pas là. Je ne pensais as que nous étions surveillés ? Serait-ce ma femme ou ma belle-mère qui vous envoie… ou l’initiative ne vient-elle que de vous ?

    Pour votre information, nous avons tout simplement eu la même idée de venir y trouver un peu d’air plus agréable que dans les salons où l’on fume et l’on danse au point que l’air et la chaleur en sont devenus irrespirables. Apparemment, vous avez eu la même idée, vous aussi, mon cousin.

    Sur ces mots prononcés sur le même ton mordant que le comte, William se tourna vers sa cousine, lui prit la main et la baisa avant de s’en aller.

    Bonsoir, ma cousine, fit-il avec une subite inflexion de douceur dans la voix.

    Il salua froidement Mr de Rubens et s'éloigna d'un pas ferme.

    Pourquoi n'es-tu pas resté là-bas, comme Juliette ? Demanda le comte.

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    D’un ton mordant, Isabelle recadra son père :

    Il me semble que mon cousin vient de vous en donner la raison.

    Et tu y as trouvé William ?

    Quelque chose de singulier, dans le ton de son père, surprit Isabelle.

    Mais oui. Je le croyais reparti pour Aïgue-blanche.

    De quoi avez-vous parlé ?

    Isabelle, manquant de patience, rétorqua sur un ton vif qui n’admettait pas de réplique, même de la part de son père. Après tout, elle était majeure, et libre de ses mouvements. Sérieusement agacée, elle répondit :

    Pourquoi me posez-vous toutes ces questions sur ce ton bizarre ? Sommes-nous encore sous l'inquisition ?

    Soudain surprit par le ton que prenait sa fille, le comte insista :

    Je ne vois pas la raison pour laquelle je ne pourrais pas m’intéresser à ce que vous faisiez ici ?

    Les nerfs tendus de la jeune comtesse depuis son entretien avec Adélaïde, firent monter en elle une soudaine irritation.

    Je pense que cela ne vous regarde pas et ne vous intéressera guère de le savoir... mais pour votre tranquillité d’esprit, nous parlions de ma mère, dit-elle presque durement. Cela vous va-t-il comme réponse ?

    De... de ta mère ?

    Oui... de ma mère. Auriez-vous quelque chose à dire à son sujet ?

    Isabelle ne pouvait voir distinctement la physionomie de son père, mais elle perçut l'altération de sa voix.

    Quelque chose à dire à son sujetque vous ne devriez pas savoir ?

    Vous seul le savez… mais qu’aurais-je donc à m’inquiéter que je ne sache déjà ? Vous paraissez si surpris que je vous pose cette question ? Cela est dérangeant lorsque l’on se sent soupçonné injustement ! N’est-ce pas ? N’auriez-vous pas encore des sentiments pour ma mère ? Je la retrouve partout ici, dans ce parc, dans ces parterres où elle est si souvent passé, dans ces salons où je me la figure, telle qu'elle est sur son portrait au pastel, recevant ses hôtes avec cette une grâce parfaite dont me parlait un jour Catherine de Rubens. Ma chère mère ! Ma pauvre chère mère partie en pleine jeunesse... si douce, si aimante, et sans aucune méchanceté ! J’étais petite, mais j’ai grandis depuis, et j’ai appris que le soir de l’accident, vous n’étiez pas, comme à l’accoutumé, avec elle ! Pour quelle raison ? Son accident vous paraît t-il si normal ? Qu’elle ait voulu cueillir ces fleurs en pleine nuit sans votre présence, sans même prendre de précautions alors qu’elle n’y allait jamais sans se servir de la vieille barque, et principalement de jour… Cela ne vous trouble t-il pas ?

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    Ne trouvez-vous pas que c’est très troublant que l’on croît à un banal accident, et ne vous sentez-vous pas coupable de ne pas avoir accompagné maman ce soir-là ?

    Isabelle parlait avec une ardeur concentrée dans la voix, un peu âpre. Elle entendait près d'elle la respiration précipitée de son père. Après un court silence, Mr de Rubens murmura :

    Que dis-tu ? Pourquoi me dire ces choses ? Me rends-tu responsable de l’accident de ta mère ?

    En quelque sorte… OUI ! C’est mon point de vue !

    Isabelle eut un rire bas, douloureux :

    Et vous osez me demander la raison, à moi qui suis censée n’être au courant de rien ? Oh ! Épargnez-moi cette feinte ! Vous savez très bien de quoi je parle ! J’ai eu pendant toutes ces années de solitude, le loisir d’apprendre beaucoup de choses sur votre compte ! Bonsoir.

    Elle s'écarta brusquement de la face de son père, et sa forme blanche contourna les colonnades, pour disparaître derrière le petit temple d'amour. Mr de Rubens resta un moment immobile, abasourdit par les soupçons dont sa fille venait de parler ouvertement sur ce qu’elle lui reprochait.

    De la Musique parvenaient jusqu'à lui. Là-bas, on dansait, on s'amusait... et le comte, dans la pesante atmosphère d'orage, se sentait alourdi, abattu. Tout son être, moral et physique, venait d’en prendre un coup. Il fit quelques pas, appuya, à son tour, ses mains contre la balustrade et demeura là, face à la nuit, perdu dans ses pensées, enveloppé de remords et de regrets. Sa poitrine était oppressée. Il revoyait en pensée la blonde Daphné qu'il avait tant aimé. Il se savait responsable d’avoir refusé d’accompagner sa femme que venait d'évoquer sa fille, ardente et fière, prompte à la riposte, à la défense, et qui se faisait accusatrice.

    Depuis toutes ces années, cette faute le torturait secrètement sans que sa deuxième femme ne s’en rende compte. Il prétextait une santé fragile : ce qui n’était pas faux, surtout ces dernier mois. De retour d’Angleterre, sa fille n’arrangeait guère son état. Il était rongé par l’irresponsabilité de son geste en laissant aller seule sa femme se promener seule sur les berges de l’étang.

    Sa fille d’une clairvoyance intuitive, ne le tranquillisait pas : elle était d’une franchise, prompte à la répartie, ne laissant aucunement la place au mensonge ou à la dissimulation… Isabelle avait tant de charme, un regard si franc et si merveilleux en même temps… Il soupira et courba les épaules en songeant : mais que veut-elle que je lui avoue ? Que veut-elle me faire dire ? Pour quelle raison soupçonne-t-elle autre chose que ce qu’il s’est réellement passé, à part mon absence aupré de sa mère, ce qui aurait, assurément, évité l’accident... de cela, je suis fautif, mais je ne puis lui avouer ce dont je ne suis pas responsable ! Y à-t-il quelque chose qu’elle soupçonnerait et dont je ne serais pas au courant ? Cette Isabelle vers laquelle il venait tout à l'heure, pénétré du soupçon versé en son esprit par Édith et Ludivine, n’était qu’ imagination de femmes, sans doute, jalousie de Ludivine, que son mari délaissait puisqu’elle refusait la vie de couple, ce qui devait être le but d’un mariage... même arrangé.

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    Une femme aimante se devait de vivre aupré de son époux ! Trop gâtée, sa belle-fille n'acceptait pas la vie commune à la campagne : cela menait forcément son couple inexistant à la dérive et à de futures complications concernant le petit Thierry dont ils devraient, tôt ou tard, non pas se partager la garde ; mais se l’arracher... De plus, le comte devait se rendre à l'évidence que dans l’esprit de sa belle-fille, une réalité, sans doute erronée, que seule une femme à l'esprit possessif faisait jour, et la rendait jalouse de sa propre fille. Le rapprochement des deux cousins germains la dérangeait. Le comte, troublé par tous ses événements, pensa tout haut :

    Il ne nous manquait plus que cette complication !

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