•  Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34- 

    Chapitre XII

    Dans la matinée du surlendemain, Isabelle alla rendre visite à son père. Cette entrevue lui pesait fort. En ses six années, elle n’avait échangé avec lui que de rares lettres insignifiantes. Cette indifférence paternelle, ajouté au souvenir de la scène qui avait précédé la mort de son aïeule, blessaient encore très profondément son cœur pour qu’elle n’éprouva pas une pénible gêne à l’idée de le revoir. Par Dominique qu’elle avait chargé d'intercéder pour elle afin de connaître le moment ou il pourrait la recevoir, le comte lui avait fait dire qu’il l’attendrait vers onze heure dans la bibliothèque de château neuf qu'elle connaissait, d'ailleurs, très bien. Elle le trouva assis devant une table, occupé à écrire. Son changement physique la frappa. Cette apparence de jeunesse longtemps conservée avait disparue. Pourtant, il ne s’était guère écoulé que six ans entre son départ et son retour à Monteuroux. Cependant, son père semblait las et souffrant. Néanmoins, il conservait son habituelle élégance de tenue qu’on les aristocrates. Isabelle attendit silencieusement qu’il lui adressa la parole, mais intérieurement, elle se réjouissait de voir sa stupéfaction quand il lèverait les yeux sur elle en l’entendant dire :

    Bonjour, père. La réaction ne se fit pas attendre longtemps. Le comte, l’air perplexe, la considéra un moment avant de murmurer :

    Isabelle ? Tu es Isabelle ?

    Et bien, oui ! Ce n’est que votre fille !

    Se levant, il mit une main sur son épaule, la regarda encore, puis se pencha pour lui mettre un baiser sur le front.

    Et bien ! Ma fille ! Je suis obligé de reconnaître que nous avons eu raison de t’envoyer chez ton oncle ! Tu nous reviens complètement transformée, extérieurement, du moins ! J’espère que le caractère à suivi ?

    Cela dépend de quel point de vue l’on se place. Je ne suis plus une enfant ! Ainsi, j’ai toujours conservé l’habitude de la  franchise et la sincérité. J'ai toujours en horreur le mensonge et l’hypocrisie.

    Ce n’est pas un mal... pas un mal du tout… Il n'y a rien de répréhensible à cela, à condition que cela soit justifié !

    Pourtant il fut un temps ou vous n’aimiez pas que je sois directe.

    Il laissa retomber sa main en détournant légèrement les yeux du regard droit et fier de sa fille.

    Assieds-toi... Raconte-moi ce que tu as fait là-bas.

    Brièvement, Isabelle lui donna un aperçu de son existence à Verte-cour et lui apprit ses projets pour se faire une situation. Il l’approuva en déclarant :

    Tu ne pourras compter que sur tes avoirs mon enfant, car je n’aurai rien à te laisser lorsque je ne serais plus. Il faut que tu le saches ! La seule chose que je te léguerais, en admettant que je ne sois pas obligé de l’hypothéquer encore, ou de m’en défaire d’ici là… sera Monteuroux, et dans un bien mauvais état ! A ton tour, tu devras le vendre pour régler les dettes et les frais de notariat. S'il reste quelques avoirs, tu auras, peut-être, la chance de pouvoir voir venir un certain temps... Tu es ma seule héritière, si je puis encore affirmer cela... néanmoins, je ne te laisserais qu'une infime partie de la vente du château, ce qui n'est pas du tout sûr.

    Cette soudaine nouvelle fit tressaillir la jeune comtesse :

    — Vendre Monteuroux ? Oh ! Mon dieu ! Non !

     

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    Son père passa sur son front une main aux veines saillantes et gonflées qui tremblaient un peu.

    Je ne m’y résoudrais pas sans déchirement ; mais je ne puis l’entretenir qu’avec les revenus de ma femme. Or, ceux-ci, par la suite d’événements fâcheux, ont été sensiblement diminués. Il me faut donc envisager cette perspective pénible et bien à contre cœur pour l’année à venir. Je n’aurais, peut-être, pas le choix. Le château, même dans l'état où il se trouve, les terres attenantes, ainsi que l'étang-aux-ormes, ont de la valeur. Je vais pouvoir en tirer un bon prix, payer les reliquats et assainir mes dettes de façon à me retirer avec ma femme, sans avoir le soucis de ce poids qu'est devenu le domaine.

    Ainsi donc, serait-il possible que ce fût le dernier été passé dans ce cher vieux domaine, les dernières semaines où elle pourrait se promener dans ce parc redevenu presque entièrement sauvage ? Cette pensée lui fut si douloureuse que des larmes lui montèrent aux yeux. Elle se rappela subitement le feu éblouissant des pierres cachées derrière la plaque armoriée de la cheminée, le trésor constituées des royales émeraudes du collier de la princesse hindoue des rubis et saphirs constituant les reste de la somptueuse collection. La vente de tels joyaux permettrait d’assurer l’entretien de Monteuroux pendant des années, cependant, la promesse qu'elle avait faite à son aïeule, l'empêchait même d’y songer. Ces joyaux devraient dormir là où ils sont, sans qu’ils aient leur utilité par la faute de son père et de cette d’Argenson. Sans elle, l’aïeule n’aurait sans doute jamais eut l’idée, sur la fin de sa vie, de les dérober aux convoitises de cette femme qu’elle méprisait sans jamais l’avoir vue. Quant à son fils, il lui avait désobéi bravant son autorité en épousant cette affreuse femme sans tenir compte de ses menaces. 

    Accablée par cette révélation, Isabelle regardait son père avec un mélange d’irritation et de pitié. Assise en face de lui, elle remarquait mieux son teint blême, les boursouflures sous ses yeux et la fatigue de son regard. Elle fut soudain envahit par cette idée qu’elle avait eu six ans au paravent. Ne serait-ce pas les prémisses d’un empoisonnement à l’arsenic que sa marâtre distillerait très lentement dans ses boissons, ainsi que les plats qu’il devait consommer à chaque repas ? Elle osa cette question :

    Vous n’êtes pas bien, père. Vous venez de faire un traitement thermal m’a dit Ludivine. Ne devriez-vous pas être en meilleurs santé ?

    Oui, mais je n’en sentirai les effets que dans quelques jours. Ici, je viens me reposer pour reprendre un peu de vigueur... Il s’interrompit tout en tournant la tête vers l'entrée de la pièce et son regard s'illumina. 

    Dans la haute porte sculptée, s’ouvrait une portière qu’une souple silhouette venait de pousser. C’était la  d'Argenson qui apparaissait dans une soyeuse robe d’intérieur couleur bleu indigo. Elle s’avança, un sourire détendant ses lèvres trop fines, et ses yeux pleins d’une accueillante douceur qui sonnait faux.

    Chère Isabelle, nous te revoyons enfin !

    Elle tendit les deux mains à sa belle-fille qui se contenta d’y poser mollement une des siennes, le dégoût  de cette femme en était la cause. Sa marâtre fit mine de ne pas s'en apercevoir et continua de feindre une sympathie  loin d'être ressentie.

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    — Rudolph, comment la trouvez-vous ? Un peu changée, n’est-ce pas ? Il va nous falloir la marier cette grande fille-là !

    — Elle n’y songe nullement. Elle veut travailler et garder sa liberté. Se marier ne l’intéresse guère. Isabelle nous est revenu très indépendante, mon amie. Vous n'arriverez pas à la convaincre.

     

    Oui, Ludivine me l’a dit. Mais quand un aimable prétendant lui sera présenté, elle changera peut-être d’avis.

    La d'Argenson continuait de parler et de sourire, en attachant sur la jeune fille ces étranges yeux gris-vert dont le jeu habile de ses longs cils noir savait si bien augmenter la séduction tout en cachant sa fausseté. Comme elle était encore jeune, son teint était parfait, sans une ride qu’aucun fard ne cherchait à dissimuler !

    Certainement non, dit Isabelle d’un ton net.

    Célibataire alors ? La dernière des de Rubens ?

    Des de Rubens de cette branche, oui, car par ailleurs, il y a William.

    William et puis Thierry. C'est un beau petit notre Thierry, qu’en dites-vous ?

    Il ressemble à sa mère.

    La voix d’Isabelle se fit involontairement mordante. Comme naguère, elle devenait semblable à un jeune coq de combat devant cette femme dont elle sentait une sournoise volonté de mal faire sous la douceur menteuse de son sourire et de sa voix.

    Oui, et c’est pourquoi il est si charmant, dit Mr de Rubens acquit aux idées de sa femme. Il paraît que son père veut le conserver avec lui à Aigue-blanche. Ludivine nous l’a appris hier.

    — Bien sûr, son idée est inconcevable ! fit la d’Argenson. Il ne peut décemment pas prétendre obliger une jeune femme comme notre Ludivine, à rester aupré de lui toute l’année sans qu'elle ne dépérisse ! Elle n'est pas habituée à vivre de la sorte !

    Alors, pourquoi ce mariage qui ne rime à rien ? Ne put s’empêcher de lancer Isabelle.

    La comtesse accusa le coup et ne sut que répondre à cette question frondeuse. Sans en tenir compte, elle passa sur l’interrogation qu’avait posé la jeune comtesse en s’adressant directement à son mari.

    Il ne peut l’y obliger, mon ami. Tout d’abord parce que Ludivine ne le laissera pas faire. Il lui suffirait de vouloir garder Thierry qu’il veut avoir sous sa coupe pour l’élever à son idée ! Mais cela ne se passera pas ainsi, car nous ne lui laisserons certainement pas notre enfant chéri.

    — Vous n'êtes que sa grand-mère ! Ne put s'empêcher d'objecter Isabelle.

    — Vos droits sur l'enfant ne sont pas la priorité vis à vis de la loi ! Le comte William est son père ! Ses droits sont aussi importants que ceux de sa femme qui devra faire contre mauvaise fortune, bon cœur, et accepter un compromis ! 

    — Légalement, il a le droit... acquiesça le comte. La loi est ainsi faite ! Ludivine ne veut pas vivre près de lui sous prétexte qu’elle n’aime pas rester à la campagne parce qu’elle s’y ennuie. Ne pouvait-elle pas s'en rendre compte avant les noces ? Ce mariage, à proprement dit, est une mascarade au regard de la loi. L’enfant à besoin de ses deux parents pour se construire.

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    — Comme moi j’aurais eu besoin des miens... si on ne m'avais pas privé de ma mère, à ce jour, j'aurais eu mes deux parents... pensa Isabelle.

    Sans faire attention à la triste mine de sa fille, le comte ajouta :

    — William peut faire valoir également la santé fragile de son fils et argumenter sur l’air de Paris qui n’est pas bon pour ses jeunes poumons fragiles.

    La d’Argenson secoua la tête, très déterminée à ne pas laisser gagner son beau-fils.

    — Nous trouverons bien un moyen de tourner la difficulté...Voyez, chère enfant, quels soucis apporte un mariage ! Au fond, vous avez peut-être bien raison de ne pas vouloir vous marier.

    Intérieurement et pour une fois, Isabelle donna raison à son père, mais ne répondit pas à sa belle-mère afin de ne lui laisser aucune prise sur ce qu’elle aurait à faire valoir. Après tout, elle n’avait jamais eu son mot à dire sur les sujets abordés par sa belle-mère, à part concernant les reproches que celle-ci aimait lui infliger par l'intermédiaire de son père ! Elle ne désirait pas davantage en avoir aujourd’hui sur leur façon de vivre qu’elle n’appréciait pas. Elle prit congé après avoir dû, à contre cœur, accepter de venir dîner le soir même au château.

    En prenant le chemin de la vieille tour, Isabelle trouva dans sa chambre une lettre de son cousin Renaud qui se trouvait en ce moment dans les Pyrénées. Elle était posée sur le petit bonheur du jour qu'elle avait récupéré dans un des greniers des deux château jumelé. Renaud l’informait de son intention de venir à Monteuroux pour le mois d’août prochains. Cette nouvelle effaça quelque peu l’impression désagréable due à son entrevue avec son père et la venue de sa femme toujours aussi sournoise, l'obligeant à accepter une invitation pour le soir même dont elle se serait bien passée. Isabelle soupira en pensant qu’il lui faudrait encore plus d’une fois endurer la présence de la d'Argenson.

    Après l'entrevu avec son père ou elle avait apprit son projet de vendre Monteuroux dans le courant de l'année, Isabelle dû prendre sur elle pour informer Adélie de la nouvelle. Adélaïde fut consternée par ce projet. Cet endroit était plein de souvenirs qu'elles allaient, toutes deux, être obligées de laisser derrière elles. Ainsi, Monteuroux n’appartiendrait plus aux de Rubens ? C’était là, pour elle, comme pour Isabelle, le coup le plus rude qu’elles venaient de prendre en plein cœur, d’autant plus que la vente probable de Monteuroux était inattendu. Jamais Isabelle n’avait songé une seule seconde que son père pût ne pas conserver le vieux domaine, car elle savait que sa belle-mère, tout en y séjournant guère, tenait à ce témoin du passé qui la consacrait comtesse de par l'ancienneté de cette lointaine noblesse concernant la famille dans laquelle son mariage l’avait fait entrer. Il fallait donc une raison majeure pour qu’elle y renonçât, et c'était le manque de liquidité. Sa fortune personnelle était encore conséquente, mais son mari ne pouvait se passer des avoirs de sa femme, ce qui les réduisait à diminuer leur train de vie dans ce qui était le moins indispensable à leurs yeux, puisqu'ils n'y venaient guère que les quelques semaines les mois d'été, et que les dépenses causées par l'entretient du château étaient bien trop conséquentes. D'après ce que Isabelle avait comprit, la d'Argenson tenait à son train de vie loin de Monteuroux pensant, à juste titre, que l'argent de la vente pourrait les remettre à flot. Son père était complètement à la merci de cette femme. Isabelle ne pouvait décidément pas accepter sa belle-mère comme étant la  dernière comtesse de Rubens mariée à son père...

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    Juliette vint la voir l’après-midi de ce fameux jour ou elle venait de reprendre contact avec son père et sa femme. Elle la trouva tristement songeuse. Quand elle eut connue la raison de cette tristesse consécutive à la nouvelle de cette vente, elle lui avoua que depuis quelque temps, son frère craignait que Mr de Rubens ne fût obligé d’en arriver à cette extrémité. Les propos de Ludivine au sujet de la situation financière de son beau-père avaient été clair sur le sujet. Juliette soupira :

    — Et ce n’est malheureusement pas William qui pourra racheter tout le domaine ! Il le ferait pourtant volontiers puisque que les terres de Monteuroux touchent pratiquement les nôtres et qu’elles sont fort bonnes pour la culture, paraît-il. Avec une direction ferme et savamment conduite, elles seraient d’un excellent rapport cependant, les possibilités manquent et c’est hélas, ce qui le chagrine. Isabelle glissa un coup d’œil vers la plaque de cheminée. Voilà qu’elle se prenait à détester ces bijoux qui ne pouvaient même pas lui permettre de conserver Monteuroux. A quoi pourraient-ils bien servir si elle ne pouvait même pas les utiliser, du moins, tant que vivrait  le couple diabolique que formait son père et la d'Argenson... 

    Le jour fatidique où les invités du château devaient envahir Monteuroux approcha. Quelques hôtes arrivèrent dès le lendemain matin sur les lieux des festivités. En allant sortir sa voiture, Isabelle vit deux nouvelles berlines de luxe dans le vaste garage mit à la disposition des invités, ce qui la renseigna. Au retour de la ville où elle s’était rendue avec Adélaïde, elle croisa le cabriolet de Ludivine. Près de celle-ci se tenait une élégante jeune femme qui jeta au passage un regard curieux sur Isabelle et son accompagnatrice. Comme pour dévaloriser sa rivale, Ludivine prit un air désinvolte en renseignant sa passagère : 

    — Ce n’est que la fille de mon beau-père et sa préceptrice. Vous ferez bientôt sa connaissance.

    Lors du dîner de la veille, la d'Argenson lui avait dit : 

    Tu viendras quand tu le voudras, Isabelle ! Je te présenterai à nos invités.

    Mais Isabelle ne se souciait guère de connaître les amis de cette femme et de son père, pas plus qu’elle ne désirait prendre part à leurs distractions. La société des habitants d’Aigue-blanche lui suffisait d’autan mieux que Ludivine passait à peu près toutes ses journées à Monteuroux. Marie-Catherine de Rubens, André et Juliette paraissaient beaucoup plus à leur aise depuis le changement de programme de la femme de William, et tous ne s’en portaient pas plus mal. Isabelle voyait son cousin beaucoup moins souvent, mais elle acceptait qu'il s'écarte d'elle. La raison invoquée était qu'il avait beaucoup de travail à cette époque de l’année. La jeune comtesse n'était pas dupe car sa mine assez sombre en disait long sur son état d'esprit. Il  avait reprit son air lointain et songeur que sa cousine, depuis son retour, ne lui voyait plus. Elle avait également capté le regard lumineux d’André qui observait parfois longuement son grand frère, et la physionomie du jeune infirme quand celui-ci devenait pensif, se voilait de tristesse, ce qui ne la rassurait guère.

    Malgré ce que Isabelle connaissait de leurs finances par l’intermédiaire de Juliette, sa belle-mère et son père continuaient à mener grand train à Paris, ne voulant rien changer à leurs habitudes. Au château se préparait une grande réception qui devait avoir lieu avant que Mr et Mme la comtesse de Rubens partent pour un séjour en Italie. 

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    Il était prévu que d’autres invités devaient arriver  dans les jours prochains et la comtesse envoyait des invitations aux châtelains des alentours. Pour mettre le château en valeur, elle ne ménageait pas pour la décoration. Isabelle se tenait loin de toutes ces mondanités. Elle ne voulait pas être mêlée à toute cette effervescence. Elle n’avait plus revu la d’Argenson ni sa fille, et se croyait délivrée de leur détestable présence jusqu’à leur départ. Or, la veille de la soirée, elle eut la surprise de recevoir la visite de son père. Il venait lui signifier qu’il comptait bien la voir y assister. Aux premiers mots de refus, il dit d’une voix qui ne souffrait aucune protestation de la part de sa fille :

    J’y tiens, Isabelle. Il ne convient pas que tu te mettes ainsi à l’écart. As-tu une toilette pour la circonstance ?

    Oui, j'en ai plusieurs. Nous étions conviés à des réceptions où mon oncle, mon cousin, ma cousine et moi-même allions. Je mettrais celle qui m’a servi l’année dernière. Je n'ai besoin de rien d'autre. Père, vraiment, je ne vois pas l’utilité de cette invitation... 

    Et bien moi, je la vois. Il me serait désagréable que l’on te croie traitée en Cendrillon, laissée de côté par une marâtre et un père indifférent.

    Ah ! C’est donc cela ! Dit Isabelle sur un ton doublé d’un sourire ironique. D’un certain point de vue, ce n’est pas faux! Il me semble bien que vous avez su m’ignorer pendant de longues années, que je fus traitée en cendrillon par une marâtre et un père indifférent... c’est vous qui le dites… pas moi ! A présent, je ne vous encombre plus parce que je suis, devenue, à votre satisfaction… présentable ?

    Le comte, gêné d’être pris en défaut par sa fille, se disculpa de ce manque d’attention envers elle par cette excuse trop facilement trouvée.

    — Tu étais entre de bonnes mains auprès de ta marraine qui, je te le rappelle, à été la préceptrice de ta mère et c'était la seule personne à pouvoir adoucir ta peine. Tu étais si jeune ! De mon côté, j'ai été dévasté par la disparition de Daphné, que je me sentais incapable de pouvoir te consoler. Je n'aurais pas trouvé les mots comme à su le faire ta marraine. Et puis, je me suis remarié et le sort à voulu que j'ai une petite belle-fille qui petit à petit, a comblé le vide que tu avais laissé. J'ai préféré te laisser à la garde de ta marraine pour ne pas trop te dérouter. De plus, nous avions un train de vie à mener et des obligations qui ne permettaient pas de te prendre avec nous... et puis, tu devais être éduquée.

    — Vous trouvez que je fut éduquée par ma marraine le mieux du monde comme vous semblez le penser ? Et bien, non ! Adélaïde à fait ce qu'elle à pu et m'a élevé avec ses propres deniers, beaucoup d'affection et de tendresse... l'attention et l'amour dont j'avais le plus besoin ne pouvait venir que de vous, père... j'ai été été sacrifiés au profit d'intruses pour lesquelles vous m'avez négligé. ce monde qui aurait du être le miens, j'en ai été tout bonnement exclue ! Il me semble que votre belle-fille qui n’a que deux ans de différence d’âge avec moi, ne vous a pourtant pas gêné dans votre nouvelle vie... avec votre nouvelle femme ? J’aurais pu être élevée avec Ludivine et auprès de vous. Aujourd'hui... et bien aujourd'hui... que puis-je dire... le mal est fait. 

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    Pour ne pas perdre le peu d'autorité qu'il croyait avoir encore sur sa fille, son père rétorqua :

    — En dépit de tout ce que tu me reproches, tu est de ma ligné, tu es la dernière des de Rubens et pas seulement de nom. C’est étonnant comme tu me rappelles ma tante Magalie, la jeune sœur de mon père qui est décédée à trente ans.

    — Il n'y a pas besoin de remonter si loin dans notre arbre généalogique pour trouver une ressemblance avec une personne bien plus près de vous ou de moi-même, que cette tante que je n'ai pas connu et à laquelle vous dites que je ressemble ! Plus prés de nous, il y a votre sœur donc, ma tante... je ressemble à ma tante Victoria... grand-mère et vous-même l'avez négligés lorsqu'elle s'est retirée du monde. Vous avez adopté la même façon d'agir avec tous les habitants de château vieux, d’ailleurs... peu m'importe votre tante que je n'ai pas connu puisque je n’était pas née. par contre, je connais bien ma tante Victoria pour avoir eu la chance de la rencontrer il n'y a pas si longtemps... je la connais depuis peu, c'est vrais, mais j'ai eu le bonheur de me rendre compte, par moi-même, de la finesse des traits de son visage. Nous avons parlé un certain soir près de l'étang, dans le vieux pavillon. elle se félicite que je sois tout son portrait, elle qui n'a connu qu'indifférence et mépris de la part de votre mère ainsi que la votre... 

    Le comte, surprit, ne voulu pas relever la réflexion de sa fille sachant qu’elle ne se gênerait pas pour remettre les choses à leur place chaque fois qu’elle serait en mesure de le faire. Il se leva en jetant un coup d’œil autour de lui, et changea une fois encore de sujet :

    — Tu n’es pas si mal installée ! Il est vrai que ce n’est pas très gai ! Cette chambre dans cette vieille tour  malgré que tu aies parfaitement su l’agrémenter,  n'est pas ce qu'il y a de mieux pour y vivre ! 

    — C'est à présent que vous vous en rendez compte ? Soyez honnête avec vous même, père ! Avec la froidure des murs de cette tour datant de plus de trois cents ans, l'humidité qui s'en dégage malgré la cheminée qui brûle en continu, il est sûr que vous auriez pu me faire vivre dans de meilleurs conditions !

    — Pourquoi est-tu tant dans la rancune, ma fille ? Tout ceci et le passé.

    — Pas pour moi. Le manque de tendresse d'un père absent, complètement dévoué à sa nouvelle femme et à cette jeune enfant à chérir qui n'est pas la votre, ne s'oublie pas si facilement ! Pensez-vous, vous être bien comporté envers moi qui suis, comme vous l'affirmez ce soir, votre véritable fille et votre seule descendance ? Vous ne pouvez comprendre que cette vieille tour est la gardienne de tous mes chagrins de petite fille, de tous mes souvenirs d'adolescente... Je m'y plaît parce qu'elle m'a vu grandir, sans un père qui m'a volontairement oubliée, sacrifiée sans aucun remord depuis mes six an jusqu'à mes seize ans, au profit d'une nouvelle famille que vous vous êtes créés. Je suis bien, ici... et cela me suffit. De plus, je n'ai de compte à rendre à personne.

    Son père ignorant encore une fois la diatribe de sa fille, se borna à détourner, pour la énième fois le débat pour lui conseiller :

    — Pourquoi est-ce que tu ne t’est pas installée à château neuf ? Tu aurais pu si tu l'avais désiré... Édith ne serait pas contre de t'avoir aupré de nous. Veux-tu que je lui en parle ?

     Merci, mais ce n’est nullement nécessaire ! Je viens de vous en donner la raison. Cependant, il me semble que depuis que je suis revenue d'Angleterre, quelque chose m’échappe ? 

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    Que vous auraient coûté quelques visites régulières à une petite fille à qui vous manquiez ? En quoi, voulez-vous me le dire, vous aurai-je gêné ? Mais si, bien sûr, vous ne désiriez pas faire plus, c'est  là, tout autre chose ! Vous père ! Qu'est ce que cela vous aurait coûté de venir rendre visite une petite fille seule et inconsolable... une petite fille Orpheline de sa maman...  Quelques visites régulières à votre enfant à qui vous manquiez  beaucoup, vous aurait il empêché de vivre votre vie avec la  fille de votre nouvelle femme ? 

    Le comte ne répondit pas. Isabelle regardait son père assis en face d’elle près de la fenêtre du triste appartement si bien arrangé par ses soins depuis peu, mais si longtemps abandonné lorsqu’elle n’était qu’une enfant rejetée qui n’éveillait, à ses yeux, aucun intérêt pour se donner la peine de gravir les quelques marches menant jusqu’à la chambre de cette vieille tour qui la voyait grandir sans l’affection de son père. Le comte avait cet air autoritaire qui, auparavant, l’aurait intimidé, mais que, démentait, à présent, la faiblesse de s a bouche... Sa voix à peine audible, fit entendre un faible : 

    — Oui... c'est vrai... tu as raison, isabelle.

    La jeune comtesse se rendit compte que son père n'était plus qu'un pantin entre les mains de cette harpie prétentieuse, et cela la désolait. Pour ne pas rester sur une conversation qui lui montrait une très mauvaise image de lui-même, le comte reprit : 

    — Néanmoins, j’ai une fille de ma propre lignée et c'est toi. Je désire que tu assistes à cette soirée Isabelle. Là est ta place à présent. Tu es majeure et ton rang veut que tu sois auprès de moi.

    — Disons que je ne suis plus si encombrante à vos yeux, et que je suis, en quelque sorte, présentable aux regard de votre femme... si ce n'était que pour sa satisfaction personnelle, je n'accepterais pas cette invitation ; mais si cela doit vous contenter, je veux bien faire l'effort. Je serai à cette réception si tel  est votre souhait. Cependant, je désire avoir la possibilité de me retirer lorsque bon me semblera...  Il n'y a rien à dire de plus ! Je ne suis guère friande de ces grandes réceptions...

    Le comte ne voulut pas analyser la nuance qu’Isabelle venait de mettre dans cette réponse. Il se racla la gorge et continua :

    — C’est très bien. Maintenant j'ai autre chose à te dire. J’ai reçu ce matin un mot de Maître Beau-verger qui est notre notaire. Je lui avais écris au sujet des comptes de tutelle. Il nous attend demain à dix heures. Le plus simple sera que tu m’emmènes dans ta voiture.

     Certainement, père... puisque vous êtes là, je vous demande l’autorisation de loger mon cousin Renaud dans la chambre de grand-mère.

    — Je n’y vois pas d’inconvénient. Mais il trouvera l’installation bien... antique !

    — Peu importe l’antiquité de la vieille tour, puisqu’elle est encore bonne pour Adélaïde et moi, comme elle l’a été pendant ma petite enfance, et par la suite, mon adolescence jusqu'à ce que vous m'envoyiez en Angleterre. Elle sera toute aussi bonne pour lui. Je lui ai fait une description si enthousiaste de notre château vieux, qu’il sera enchanté d’y loger pour un mois !

    Encore une boutade que, mine de rien, devait encaisser le comte, ce qui risquait d’envenimer davantage les rapports père-fille qui n’étaient déjà pas au beau fixe. Le comte ne jugea pas opportun de répondre. Il était conscient que sa fille lui en voulait terriblement de l’avoir négligé toutes ces années, allant même jusqu'à lui faire regretter de s’être si peu occupé de sa jeune existence. Il essaya pourtant de détendre l’atmosphère en détournant le sujet de conversation sur le fils du frère de sa femme Daphné qu'il ne connaissait pas :

    — Ton cousin ne sera peut-être pas du même avis que toi, ma fille. Rudolph de Rubens souriait l’air un peu gêné en regardant Isabelle avec une certaine complaisance mêlée d’un soupçon d’émotion.  

     

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    Est-ce que depuis mon retour, un détail concernant le château m'a été délibérément caché ? Est-ce que ce changement s'est produit durant mes six années d'absence ? Serait-ce votre femme qui aujourd'hui, prend les décisions à votre place à Monteuroux ? Silence complet  sur le sujet. Surprise que son père ne réplique pas à ses attaques, Isabelle s’interrompit et suivit le regard de celui-ci qui n’écoutait plus rien. Son regard venait de tomber sur le portrait de sa première femme. Isabelle vit sa bouche trembler. Il détourna les yeux, les laissa un instant errer autour de la chambre. Puis il reprit :

    — Tu aurais pu te loger, accompagnée d'Adélaïde, à château neuf lorsque nous n'y sommes pas ! Rien ne t'en empêchait... et tu le pourras encore, tout au moins lorsque nos hôtes n’y seront plus, si tel est ton désir.

    — Je te répète que je me trouve très bien ici. Je ne suis aucunement dérangée par des présences indésirées. D’ailleurs, pour y être restée à demeure des années pendant lesquelles vous viviez pleinement votre nouvelle union, je ne vois pas la raison pour laquelle je devrais vivre à château neuf. Je puis donc rester encore quelques mois dans la vieille tour à laquelle je suis habituée, puisque Monteuroux va être vendu.

    — A ta guise ma fille. Je vois que ta rancœur est tenace, que tu as la répartie facile en plus de ton esprit de contradiction. Surveilles-toi sur ce point, je te le conseille.

    — C'est un petit coup de patte griffue de votre femme par procuration ? Lança Isabelle avec une révolte non déguisée mêlée d’ironie. Je me trouve tout à fait accomplie dans ce domaine. Je n’ai nul besoin que ma belle-mère me donne son point de vue par votre intermédiaireJe ne compte pas changer ma façon de faire, ne vous en déplaise !

    Depuis son retour, Isabelle n’était pas en reste pour envoyer quelques bons piques en réponse à son père. Mr de Rubens se leva, fit quelques pas dans la pièce, puis il prit congé de sa fille en pensant qu'elle avait une répartie  qui le mettait très mal à l'aise, ce qui ne facilitait pas le contact avec elle.  

    Avant de franchir la porte, il s’enquit en levant la main vers le plafond :

    — Ta tante Victoria est assez sérieusement souffrante, paraît-il ?

    — Oui, Antoinette m’a dit que ma tante Victoria avait ce qui s’apparentait à une congestion pulmonaire. 

    Le docteur ordonne beaucoup de précaution et de repos, mais il est très dur de lui faire observer ces conseils, particulièrement pour les sorties du soir, au bord de l'étang. Je ne sais ce qui l'attire en cet endroit ?

    — Pauvre Victoria ! Fît son père. Quelle existence ! Son cerveau est atteint, je le crains. Elle a toujours été d’un caractère assez difficile, assez fantasque. Nous l’avons toujours attribué, en partie, à son infirmité qui a été, pour elle, la cause d’une grande souffrance morale. Je soupçonne, chez elle, une très forte déception sentimentale. Un de mes amis, Pierre-Auguste de Lavallière venait fréquemment chez nous. C’était un garçon charmant à tous points de vue. Victoria, d’une intelligence très brillante, d’un esprit vif et original, aimait beaucoup converser avec cet ami que je ne voie plus depuis qu'il s'est établit à Paris. Intellectuellement, elle avait avec lui de longues conversations. Il l’admirait beaucoup son intelligence et il se plaisait à rester auprès d’elle rien que pour échanger sur des tas de sujets en plus d'admirer la beauté si particulière de son visage dont le charme était, d'après-lui, indéfinissable. Il est incontestablement vrais que tu lui ressembles beaucoup, ma fille ! 

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  •  Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Le comte s’interrompit, les yeux fixés sur Isabelle qui écoutait son père avec une vive attention. Il hésita un instant, puis continua. Cette beauté le subjuguait et ne le laissait pas non plus indifférent. Tu ressembles vraiment beaucoup à ma sœur, ma fille. Je puis te le dire à présent. Tu es vraiment une de Rubens et tu en as le charme indéniable...

    Isabelle ne répondit rien à cette remarque qui la surprit venant de son père. Reprenant son monologue, il fît part à sa fille que son ami de l'époque lui avait confié dans une lettre alors qu'il séjournait dans le midi de la France. Il y était stipulé que l'attirance qu'il ressentait pour sa sœur, était plus que de l'amitié. Il avait ajouté :  

    — Quel dommage que son pauvre corps soit si terriblement déformé ! Sans cela, mon cher ami, je demanderais aussitôt sa main à Mme votre mère. 

    Peu de temps après, Victoria dont l’humeur devenait très sombre, se mit à passer presque toutes ses journées dans cette tour où elle finit par y demeurer complètement. A cette époque, mon ami Pierre-Auguste de Lavallière venait de se fiancer à une jeune parisienne, et nous pensâmes que la retraite de ma sœur avait quelque rapport avec cet événement.

    — Cela est fort possible. Pauvre tante ! Dit Isabelle avec compassion. Mais pourquoi l'avoir laissé si seule ? Grand-mère et vous, avez bien des choses à vous reprocher en ce qui la concerne...

    — J'en suis conscient, mais elle n'acceptait aucune visite. Mère est intervenue plusieurs fois afin de la raisonner, mais il n'y avait rien à faire. Victoria ne voulait rien entendre et restait sur ses positions. Je n'ai pas voulu non plus troubler sa retraite. Ma sœur a un très fort caractère... un peu comme toi, ma fille.

    — Je vois que nous nous ressemblons sur plusieurs points !  J'en suis très flattée, et très heureuse.

    Lorsque son père qui n’avait jamais autant parlé avec elle fut partit, elle resta un long moment immobile, les yeux tournés vers le portrait de sa mère qui souriait. Avait-il du remord de l’avoir laissé aller seule jusqu’à l’étang-aux-ormes ? Qu’avait t-il éprouvé en regardant fixement son portrait ? Isabelle avait bien remarqué l’émotion qui avait étreint son père. Le trouble de ses yeux et de sa bouche ne lui avait pas échappé une seule seconde. Après tant d’années, éprouvait-il encore du remord d’avoir repris femme après un deuil très court ? Isabelle se le demandait. Le regret d’avoir trahi autrefois la confiance de son épouse, brisé son cœur en se laissant prendre aux filets de cette Édith d’Argenson, était-ce vraiment du remord, des regrets de n’avoir pas su aimer sa femme comme elle le méritait ? Avait-il toujours, après toutes ces années, des sentiments pour elle ? Car, à la réflexion, certaines réticences d’Adélaïde à lui confier la souffrance de son élève et amie, lui faisait penser à tout ce qu'on lui avait caché. Un mot laissé échapper par Marie-Catherine de Rubens, avait peu à peu amené Isabelle à soupçonner la vicomtesse d'Argenson d'être active dans la désunion du couple que formait ses parent.

    Isabelle eut la confirmation de la soirée quelques jours plus tard. Le soir de la réception où elle devait paraître, l’ennuyait au plus haut point. Adélie vint jeter un coup d’œil à sa toilette et avec un hochement de tête, elle lui signifia qu’elle était tout à fait satisfaite de son apparence. De la voir si élégamment vêtue et toute à son avantage dans cette jolie robe de crêpe d'un blanc légèrement crémeux, l'émut plus qu'elle ne l'aurait voulu. 

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  •  Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Elle déclara les larmes aux yeux :

    — Vous êtes très belle, Isabelle ! Très très bien votre toilette ! Je ne la connaissait pas ?

    — Rappelez-vous Adélie ? Vous l'avez vu une fois. Je l'ai porté à un bal donné pour des fiançailles. J'étais accompagnée de mon oncle, ma cousine et mon cousin Renaud.

    — Oh ! mon enfant, Pardon ! Je ne me souviens plus vous avoir vu porter cette toilette. Votre pauvre mère qui avait tant de goût pour s’habiller, n’aurait, je crois, rien à redire sur cette tenue. Vous avez, vous même, un goût exquis ! Qu'elle jolie robe ! Et cette dentelle ! Qu'elle merveille !

    Isabelle passa une main nerveuse dans sa chevelure qui bouclaient autour de son front, et retombait élégamment sur son dos.  

    La magnifique robe qu'elle portait était agrémenté d'une ouverture dans le dos, fermée par une perle de nacre imposante. Le devant de sa robe autorisait un décolleté discret qui laissait deviner une peau laiteuse sous la transparence de la dentelle de Calais qui laissait entrevoir ses ravissantes épaules. D’un mouvement vif, Isabelle se tourna vers sa vieille amie qui la considérait avec complaisance.

    — Adélie, Dites-moi... je veux savoir ! maman était une femme très belle et charmante de caractère, n’est-ce pas ?

    — Tout à fait charmante ! Elle était d’une beauté blonde discrète, mais sans fadeur, d'un esprit délicat et d'une élégance très raffinée. Oh ! Oui, délicieusement belle ma Daphné !

    — Mon père et elle s’aimaient beaucoup ?

    — Certes oui ! 

    — Jusqu’à ce que cette briseuse de ménage paraisse dans l’entourage de leurs connaissances.

    — Je ne sais... je...

    — Si, vous savez Adélie !

    Isabelle posa sa main sur son épaule. Elle répéta d’une voix qui frémissait :

    — Vous savez très bien, Adélie, que maman à été malheureuse à cause de cette femme !

    — Et bien… oui. Dit sa marraine en baissant les yeux.

    Adélaïde se trouvait très gênée devant les questions insidieuses de sa filleule.

    — A-t-elle beaucoup souffert ?

    — Je le crois… oui.

    — Pourquoi ne m’en avoir rien dit ? Pourquoi m’avoir caché sa souffrance ?

    — Mais ma Daphné n’était pas femme à se plaindre. Elle ne se confiait pas facilement, même à moi dont elle connaissait pourtant tout le dévouement que je lui portais. Elle était d’une nature très secrète et cachait sa peine avec le courage d’une âme fière. Cette souffrance était très dur à porter pour elle ! Malgré moi, je respectait ses silences pourtant, je comprenais ce qu'ils laissaient paraître de sa souffrance. J'étais peinée de voir ma Daphné souffrir autant ; mais qu'aurais-je pu faire ? J'ai bien essayé de fendre l'armure dans laquelle ma Daphné s'était enfermée avec sa souffrance, mais comment lutter contre une femme habile et ambitieuse comme la d’Argenson sachant séduire les hommes qu'elle convoitait ! Je m'était rendu compte de son jeu diabolique et ne pouvais rien y changer.

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     Qui étais-je pour intervenir dans la vie intime de ma chère Daphné et son époux ? Celle qui m'avait été confié jeune fille, m'interdisait du regard d'intervenir et de chercher à ce qu'elle se libère du poids de sa souffrance qu'elle désirait endurer seule... Cette Édith d’Argenson est une diablesse insatiable, ne reculant devant rien pour atteindre son but  Votre mère aimait tant son mari ! Elle avait une âme pure, dénuée de méchanceté et si sensible…

    Isabelle laissa retomber sa main, prit sur un siège son petit sac de satin perlé, une écharpe de dentelle du même ton que sa robe qu’elle jeta sur ses épaules, puis elle se pencha pour mettre un baiser sur le front de s

    — Bonsoir, Adélie. Je ne vous en veux pas, mais je m'aperçois que j'ai encore beaucoup de choses à découvrir que l'on m'a sciemment caché, à commencer par mon père... Je n’espère pas rentrer trop tard. En tout cas, dormez tranquillement et ne m’attendez pas.

    Adélie jeta un coup d’œil inquiet sur le visage un peu tendu de sa jeune protégée dont les yeux reflétaient une  douloureuse colère. Elle ajouta pour la tranquilliser :

    — Ne vous tourmentez pas trop pour ce que je vous ai confié, ma chérie. Ce fut une très grande épreuve pour votre pauvre mère, mais Dieu lui a donné la récompense éternelle, et elle désapprouverait que vous gardiez du ressentiment à l’égard de ceux qui l’ont faite souffrir.

    Isabelle répondit d’une toute petite voix :

    — Après avoir enduré tant de souffrance, aller mourir si jeune, noyée dans les eaux froides d'un étang ! vous appelez cela une récompense ? Et qui oserait me dire que c’est bien un accident dont ma mère à été victime ? Personne pour l'instant ! Ne serait-ce pas plutôt une malveillance de la part de cette femme pour prendre la place de ma mère auprès de mon père ? Qui me dit que cette mort est bien accidentelle ? Vous savez ce que j’en pense, et ce, depuis mes seize ans ! Je n'en démord toujours pas ! Sur cette phrase, Isabelle quitta la pièce en laissant son amie sans voix. Elle se sentait encore trop imparfaite pour ne pas en vouloir un peu plus à cette Édith de malheur qui avait fait souffrir sa mère en brisant délibérément son couple. 

    Ses parents s’aimaient avant que la d'Argenson n’apparaisse dans leur vieIsabelle venait de comprendre bien des choses. Désormais, le doute ne la quitterait plus. Un coin du voile entourant le décès prématurée de celle qui lui manquait tant, venait de se lever. A présent, elle comprenait les avertissements de sa tante Victoria, ainsi que les recommandations de sa mère au bord de l’étang-aux-ormes. Elle descendit l’escalier de la tour et s’arrêta dans l’armurerie. Catherine avait convenu qu’elle serait avec William auprès d’elle afin qu’elle ne soit pas seule pour être présentée à cette société où elle ne connaissait personne et dont elle n'avait que faire... Le frère et la sœur apparurent presque aussitôt. Dans la pénombre de cette pièce mal éclairée, ils échangèrent quelques mots, puis, par la galerie, tous trois gagnèrent le vestibule du rez-de-chaussée transformé, pour l’occasion, en vestiaire où les invités abandonnaient leurs écharpes ou leur capes.

    Dans la vive lumière des lustres à pampilles, Juliette, vêtue de rose, apparut fraîche, vivante et rieuse comme à son ordinaire, quoi qu'elle attendît peu d’agrément de cette soirée à laquelle il lui avait paru difficile de ne pas faire, au moins, une apparition. Juliette se tourna vers Isabelle et considéra la souple silhouette vêtue de cette merveilleuse robe d'un crêpe satiné orné de dentelle. Elle remarqua aussi son visage un peu pâle qui trahissait une profonde peine.

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    Ses yeux mordorés qu’une ombre semblait cerner, laissaient lire une angoisse difficile à dissimuler. William, malgré sa réserve, avait remarqué cette douloureuse expression qui assombrissait le beau regard d’Isabelle. Pour détendre l’atmosphère, Juliette la complimenta sur sa tenue :

    — Vous êtes exquise ma chère et douce amie ! Cette toilette d’une simplicité raffinée, vous va à ravir ! N’est-ce pas William ?

    — En effet.

    Cette voix brève, indifférente, ce regard qui l’effleurait à peine et se détournait aussitôt... 

    Le cœur d’Isabelle s’arrêta un instant sous l’afflux d’une soudaine gêne. Elle avait une envie folle de s’éclipser, mais d'autres invités entraient. Les deux jeunes filles et le comte de Rubens-Gortzinski s’en allèrent vers les salons. En présence de sa belle-mère, Isabelle dut se raidir pour ne pas reculer. Souriante, affable, ne paraissant pas voir la subite  hésitation de sa belle-fille à la saluer, Mme de Rubens la présenta à ses hôtes.

    En dépit de sa froideur dont elle voulait se faire un masque, Isabelle fut aussitôt très remarquée, tout particulièrement par un homme d’une trentaine d’années. Il avait une belle prestance et semblait très fier de sa personne. Il se montra aussitôt très empressé auprès d’elle. Frantz Müller était un peintre Autrichien dont la notoriété dans toute l’Europe était très grande. Après avoir dansé une première danse avec lui, elle écouta, sans grand intérêt, ses dissertations sur les maîtres de l’école Flamande dont il était un fervent admirateur. Sans en avoir l'air, ils avait entraîné la jeune fille qui, par politesse, l'avait suivit, et ils avaient prit place sur un des sofas se trouvant à disposition pour les invités désirant se reposer dans la bibliothèque, à l’écart des danseurs. Isabelle en avait assez de cet homme visiblement très imbu de lui-même, et elle ne savait pas comment se dégager de son emprise. En levant les yeux, elle aperçut tout à coup William, debout dans l’embrasure de la porte, les bras croisés, droit dans ses bottes et mince dans le smoking qu’il portait avec une rare élégance. Il regardait... Quoi, au juste ? Il semblait fixer le fond de la bibliothèque où Isabelle était assise avec le peintre. 

    Ludivine cherchant son époux, le trouva à l'entrée de la bibliothèque. Câline, elle s'crocha à son bras et lui demanda :

    Vous ne dansez pas, mon ami ?

    — Je ne danse pas. Répondit sèchement William. Trouvez-vous un cavalier pour vous faire valoir sur la piste de danse. N’avez-vous pas une cour à séduire ?

    — William, mon ami ! Comme vous pouvez être désagréable en ce moment. Pourquoi êtes-vous si rustre ?

    — La danse ne me dit plus rien et d’ailleurs, je n’avais guère envie de venir. Demain je me lève tôt, et je n’ai pas de vie mondaine à assumer. 

    — Vous pourriez au moins me faire honneur ! Vous être mon époux !

    — Quand cela vous arrange ! Que voulez-vous que je vous dise, ma chère ! Vous avez dû vous rendre compte que vous aviez épousé un paysan ! Il vaut mieux ne rien attendre de moi, comme je n’attends rien de vous... du reste. Je ne connais personne ici. De ce fait, je ne vais pas m’éterniser. Je laisserai la voiture pour Juliette, et rentrerais à pied. 

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    Ça me fera le plus grand bien. J’ai un mal de tête que l’air frais de la nuit pourra certainement calmer.

    Il s’écarta de la porte et s’éloigna, suivit de Ludivine qui, décidément, ne se décollait pas de lui.

    Isabelle n’écoutait plus le peintre que d’une oreille distraite. Au bout de quelques instants, elle se leva en s'excusant, par politesse, aupré de son cavalier qui l'ennuyait au plus haut point. S'en se préoccuper le moins du monde de sa réaction, elle lui tourna le dos et s'en alla retrouver son amie Juliette. Ne voulant guère lâcher ce qu'il croyait être sa proie, l’Autrichien l’accompagna jusqu’au salon où sa jeune amie bavardait gaiement au milieu d’un groupe de jeunes qui s'amusaient et riaient de tout et n'importe quoi. Voyant qu'il n'arriverait pas à attirer son attention, l'Autrichien prit congé d'Isabelle qui s'asseya près d’elle et lui demanda discrètement :

    — William est parti ?

    — Oui. Il m’a dit qu’il ne s’attarderait pas et retournerait à pied chez nous puisqu’il ne veut pas danser, et que cette soirée ne représente pour lui qu’une corvée. Il a fait une apparition, c’est tout ce que l’on peut attendre de William.

    — Évidemment... d'ailleurs, j’ai bien envie de l’imiter puisque je ne suis pas non plus ici pour mon plaisir. Et puis, je ne se sent pas bien.

    Le cœur étreint par un malaise dont elle connaissait la source, elle regarda du côté de son père. A l’autre extrémité du salon, Édith était entourée d’une petite cour à sa dévotion. Sa robe en lamé argenté, mettait en valeur sa carnation de brune. Elle portait un admirable collier de topazes bleues, qui était depuis deux siècles dans la famille des de Rubens, et qui agrémentait agréablement son cou d’un galbe encore parfait pour son âge. Ce bijoux avait échappé par miracle à une vente afin de régler des factures en retard. L’étroit bandeau de diamants glissé entre les ondulations de ses cheveux, était un cadeau d'un de ses anciens maris. Il composaient un ensemble savamment étudié. Elle aimait faire valoir sa beauté ! Frisant ses quarante-cinq ans que les effets du temps ne semblaient pas avoir offensé, la d’Argenson rayonnait, se sentant la reine de la soirée. On ne pouvait le nier. Son éclat et sa jeunesse apparente, pour ceux qui aimaient ce genre de beauté, semblait encore intacte. Bien des femmes de l’assemblée auraient aimé lui ressembler, et cela faisait sa fierté. A ses côtés se trouvait son père très élégant dans son smoking, portant haut le titre des de Rubens, mais qui, pourtant, n’arrivait pas à lui faire de l’ombre. Il était, en quelque sorte, le cher époux de Mme la comtesse, et il avait l’air de sérieusement s’ennuyer. Isabelle l’observait à la dérobée, se disant qu’il ne donnait pas l’impression d’être très à son aise au milieu de tout ce monde, pas plus qu’il n’affichait un évident plaisir à suivre sa femme et faire bonne figure devant toutes ces personnes dont il ne devait pas en connaître le quart. Isabelle savait son père fatigué, et cette fête ne devait pas lui faciliter le repos qu’une cure nécessite après chaque séjour. Une tempête s’éleva en son cœur. Sa belle-mère avait éclipsé sa mère dans le cœur de son père et avait prit sa place, aucunement gênée d'avoir détruit le couple que formaient ses parents. Isabelle était sûr que cette harpie devait être pour quelque chose dans la tragique disparition de sa mère, et cette idée la hantait. C’était trop insoutenable de la voir là, triomphante, admirée de toute cette frivole assemblée, heureuse et satisfaite d’être une de Rubens.

     

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    Isabelle trouvait son père pensif.  Peut-être se rendait-il compte de la futilité de cette vie trépidante qu’il menait avec sa deuxième femme au lieu de se reposer auprès de sa première épouse si elle avait encore été de ce monde. De son avis, il n’avait guère une vie saine avec cette maudite femme. Isabelle ne pouvait s'empêcher de penser à la d'Argenson qui, sans doute, s'ingéniait à empoisonner à petite dose son époux, d'où son air fatigué, si peu  disposé à paraître à son avantage... Pendant qu'elle était plongée dans ses tristes pensées, un danseur vint inviter Juliette, puis un autre invita la jeune comtesse à danser. Prétextant une migraine et une fatigue subite, Isabelle refusa poliment pour s’éclipser de ces lieux qui l'ennuyaient au plus haut point, sans éveiller l'attention de son père. Discrètement, elle se faufila derrière les tentures, se retrouva dans ce que l'on pouvait nommer pour un temps le vestiaire.

    Le petit salon lui permit enfin de sortir pour de prendre l'air. Par une des portes vitrées qui donnaient sur la terrasse, des invités se promenaient dans le parterre où se formaient des groupes et où l’on causait en fumant. Quelques lampes magnifiées par différentes couleurs, répandaient dans la nuit, une discrète lumière. Ludivine, silhouette claire au bord de la terrasse, gloussait, entourée d’un groupe de jeunes femmes jacassantes, et de jeunes hommes à sa dévotion.

    Isabelle se faufila sans bruit recherchant la pénombre et se glissa le long de la charmille qui bordait le parterre inférieur. Elle sentait dans tout son être comme une grande confusion. Soudainement elle se rendit compte qu'une fatigue inaccoutumée l'affaiblissait au point de s'évanouir si elle ne résistait pas à l'envahissement de cette désagréable sensation. Fallait-il l’attribuer à cette chaleur étouffante ? La lourdeur de l’air l’empêchait de respirer correctement. Son souffle était court. L’orage n’était pas loin. Ne ferait-elle pas mieux de regagner la vieille tour au plus vite ? Cette atmosphère moite ne dissipait pas son malaise. Elle avançait d’un pas hésitant le long du petit miroir d’eau où se reflétait la lumière voilée d’une lampe à la teinte orangée. Elle se dirigea vers la statue du jeune cupidon potelé et son carquois chargé de flèches, puis elle contourna la petite colonnade de marbre rose et s’avança vers la balustrade qui terminait le parterre ou elle retrouva un peu de souffle. Quelqu’un s’y trouvait déjà. En effet, un homme se tenait debout, les bras croisés, face à la campagne qui s’étalait dans la nuit devant lui.

    Il se détourna, eut une légère exclamation en apercevant Isabelle qui s’était immobilisée. Pour se donner une contenance, elle osa ces quelques mots :

    — Oh ! C’est vous, William ! J’ai eu peur en apercevant une hombre masculine sans réussir à distinguer qui pouvait être la personne. J’étais prête à m’en retourner...

    Sa voix avait une intonation d’allégresse.

    — Vous en avez eu assez comme moi ? Fît le jeune comte.

    Elle s’approcha de lui, un sourire détendant ses lèvres qui, l’instant d’avant, étaient crispées par cette mystérieuse angoisse qui l’avait étreint jusqu'à cet instant.

    — Ah ! Tout à fait assez ! Je l’ai dit à Juliette, et j’ai filé à l’Anglaise.

    — Je comptais descendre par le sentier, mais il m’a pris l’idée de venir ici...

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    Quel étrange accent avait pris sa voix ! Et ce ton d’insouciance affecté... Isabelle cessa de sourire. Un frisson la parcourut suivit d’une inquiétude dont le mystère se faisant de plus en plus précis, venait de planer sur son âme. 

    Elle craignait que William ne s'aperçoive de son trouble et pour donner le change, elle s'excusa de se trouver au même endroit que lui :

    — Je venais chercher un peu d’air dans ce lieu toujours ombragé, et je crois que c’est bien utile ce soir, car dans les salons, l’air est irrespirable avec cette chaleur étouffante dû à tout ce monde et surtout aux hommes qui fument leur cigare ou leur pipe et puis, le bavardage de ce peintre qui ne voulait plus me lâcher ! Je n'en pouvais vraiment plus ! Du coup, je me retrouve avec une affreuse migraine. Le plus raisonnable serait que j’aille me coucher.

     

    — Certainement. Je vais en faire autant. Bonsoir Isabelle.

    Elle lui tendit sa main brûlante, moins encore peut-être que celle qui la serra d’une brusque étreinte.

    — Bonsoir William. Vous voudrez bien dire à Juliette, lorsque vous la verrez, que j’ai dû me retirer plus tôt, me sentant souffrante.

    — Ce sera fait. Mais qu’avez-vous, Isabelle ? Votre voix n’est plus la même.

    Il pencha son visage vers le siens pour tâcher d’apercevoir ses yeux si expressifs au milieu de cette pénombre.

    — Vous souffrez, dites-vous ?

    — J’ai éprouvé une vive émotion très pénible en entendant confirmer par Adélie ce que je soupçonnais déjà depuis longtemps.

    —  Que soupçonniez-vous  ?

    — Que maman a souffert par la faute de mon père et de sa maîtresse qui est aujourd'hui... notre belle-mère.

    William dit à mi-voix, avec une douceur compatissante :

    — Pauvre Isabelle !

    — Vous le saviez, William ?

    — Je n'étais pas au courant de l'adultère de votre père.

    — Ma mère m’avait vaguement parlé de votre mère,  de son air triste, mais sans en connaître la raison. Elle aimait beaucoup votre mère, et tout d’abord, tint quelque rigueur à la nouvelle comtesse de Rubens de s'être faite épousée sans attendre la fin du deuil de votre père ; mais elle se laissa prendre ensuite par cette habile et astucieuse femme... malheureusement, j’ai été assez fou pour en faire autant, acheva-t-il entre ses dents.

    — J’étais la seule à y voir clair, dit pensivement Isabelle. Je ne mis guère de temps à deviner son petit jeu machiavéliques. Que je me sois rendue compte si jeune de quelque chose concernant le comportements de la mère et de la fille, m'a toujours étonné. Quelque part dans mon inconscient, j'ai sentis un inconfort à les fréquenter. Je n'arrivais pas à leurs faire confiance... ni la d’Argensonni votre femme, à l'époque encore très jeune, ne me l’aurait jamais pardonné, si je leurs avais donné matière à soupçonner que je les avais percé à jour. Je suspecte bien des horreurs concernant la d'Argenson, que je ne peux pas encore vous dévoiler  ni prouver ; mais croyez-moi, l'affaire est très grave et concerne l'accident de maman qui est aussi... votre tante ! 

    — Cela est-il si grave, douce Isabelle ?

    — Oui, mon ami. Seulement, je n'ai pas encore de preuves. Oh, William !  Si vous saviez ?

    — Vous m'inquiétez... un jour, vous m'informerez de ce que vous avez découvert lorsque cela vous sera possible, ma cousine ?

    — Je vous confirais ce que je sais lorsque vous ne serez plus en danger... ainsi que moi-même. 

    Chère Isabelle ! Vous êtes une âme trop droite, trop pure pour que la perfidie ne s’acharne pas contre vous. J’aimerais mieux vous savoir loin de notre belle-mère et de sa fille. Isabelle leva les épaules et conclu :

    —  Je ne crains rien tant qu'elles ne savent pas ce que j'ai découvert et dont je me doutais depuis mes seize ans.  J'attendrais l'instant propice afin de me protéger le plus possible de leurs attaques. Pour l'heure, que peuvent-elles me faire, vu le temps qu'il reste à séjourner à Monteuroux ? 

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    D’ailleurs, elles n’ont plus que peu de temps à demeurer ici, pour l'une comme pour l'autre, puisque le château va être vendu. Que va faire de plus Ludivine en restant à Monteuroux ou à Aigue-blanche, sinon nous harceler avec ses caprices et ses réflexions alambiquées. La simplicité n'est pas une de ses qualités. Espérons simplement que bientôt, elle ne sera plus là puisqu'elle n'accepte pas de vivre aupré de vous.

    Cette phrase, annonciatrice d’un quelconque départ prévu... ou imprévu, s’était imposée à Isabelle sans qu’elle n’ait pu se rendre compte de la signification exacte de ce qui allait survenir dans les jours prochains... Une prémonition, sans doute, l’avait-elle poussé à prononcer ces mots sans qu’elle en soit consciente. 

    — Isabelle, j'ai peur pour votre vie ! J'ai...

    William n’acheva pas sa phrase. Dans sa voix, de l’angoisse passait. Son regard accoutumé à cette demi-obscurité, contemplait avec une ferveur mêlée de désespoir ce beau visage de femme si expressifToute frémissante, Isabelle dont les yeux nimbés d’un rayons lunaires dévoilaient, en cet instant, une forte émotion d’être aussi prêt de William, ne savait quelle attitude prendre. Son visage  s'approchait insensiblement du siens  lorsqu'il lui dit :

    — Isabelle ! Partez de ce château ! Je vous en supplie !

    Il y avait une supplication passionnée dans cette voix d’homme qui la fit tressaillir. Leurs visages étaient si proches, l'un de l'autre, qu’elle tremblait de tous ses membres.

    Haletante, elle protesta vivement :

    — Partir ? Quitter Monteuroux ? Je ne le veux pas… je…

    Les lèvres brûlantes de William se posèrent irrésistiblement sur celles d'Isabelle, l’empêchant de terminer sa phrase. Il l’avait prise dans ses bras alors qu’elle était prête de défaillir. Ce chaste baiser l'avait bouleverser.

    Il relâcha son étreinte en prenant soin de retenir Isabelle qui vacillaitJamais la jeune femme n’avait été embrassée ? Elle était troublée, défaillante, et ne comprenait plus le revirement de son cousin.

    — William, pourquoi ?

    — Pardonnez mon geste ! Mes sentiments ont submergés ma volonté. J’ai deviné ce que vous ressentez à mon égard et je sais très bien qu’il ne peu rien y avoir entre nous à cause de ce simulacre de mariage qu'est le miens. Je vous aime, Isabelle ! C'est très dur de vous voir, de ne pas vous parler librement ! Hélas, je vous sais en danger Isabelle. Il vous faut partir ! Ludivine peut vous nuire, Isabelle. Elle le peut… il faut vous méfier de sa mère autant que d'elle ! 

    Oh ! Mon tendre amour !

    Les lèvres de William avaient, de nouveau, pris les siennes, les caressant tendrement, amoureusement. Isabelle ne pouvait plus se séparer de celui dont le regard perçant, dans ce clair-obscur, l’hypnotisait. Toute retournée,  elle essaya de retrouver ses esprits en le suppliant :

    — William, je… que faites-vous ? Vous… vous savez bien... pour nous... que... que c’est impossible ! Soyez raisonnable ! je vous en supplie ! je ne saurais vous résister si... vous-même... vous n'avez pas la force de... combattre cet amour pour nous deux... il ne faut plus nous voir, William !

     

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    — Ma douce  ! Je préfère vous voir partir ; mais au fond de moi, je ne le veux pas. Ne plus vous voir serait trop dur et pourtant, il le faut ! Pardonnez-moi pour cet instant d’égarement ! J’ai perdu la tête à votre contact. Cela fait si longtemps ! Vous sentez que ce que nous éprouvons l’un pour l’autre est très fort ! Il est dur de se voir et de ne pas succomber à notre attirance mutuelle ! J’ai tant lutté pour ne plus vous rencontrer autant qu’avant, Isabelle...  C’est très dur de vous savoir à Monteuroux, et de ne pas vous approcher de peur d’être surprit par Ludivine, comme l’autre jour. Ne pas pouvoir vous prendre dans mes bras m’est insupportable ! Depuis que vous êtes revenu d’Angleterre changée en une magnifique jeune femme, si belle, si douce... je ne pense qu’à vous.

    — Il ne faut plus William. Il y a un gros obstacle que nous ne pouvons franchir... et nous sommes en faute vis à vis de votre femme.

    — Je ne le sais  que trop, et c’est aussi pour cette raison qu’il faut que vous partiez afin que nous ne soyons plus tentés de nous revoir loin des regards indiscrets… Pardonnez-moi pour ma faiblesse de ce soir. William se détourna d’Isabelle pour ne plus être tenté de caresser son joli visage. Il s’appuya sur la balustrade comme pour aider son corps à rester debout. Son émotion était trop vive. Il aimait sa cousine germaine ; mais il était marié.

    Leur conversation s’arrêta net. Ils entendirent des pas qui se rapprochaient d’eux, ce qui les fit sursauter.

    — Quelqu’un vient, murmura Isabelle encore toute tremblante.

    William scruta vivement la pénombre, ayant peur que Ludivine ne les découvre ; mais ce n’était qu’un homme qui contournait les colonnades et s’avançait vers les jeunes gens. Quand il fut à quelques pas d’eux, ils reconnurent la comte de Rubens.

    — Ah ! Tu es là, Isabelle ? Toi aussi, William ?

    Il appuya légèrement sur le toi aussi.

    — Oui, je suis en conversation avec ma cousine. Ce n’est pas défendu, que je sache ! Dit William sur un ton de défi railleur.

    — Non mon cher. Mais qu’avez-vous donc de si confidentiel à vous dire pour choisir, principalement, ce coin retiré ?

    — Rien qui ne puisse être entendu par quiconque passerait pas là. Je ne pensais pas que nous étions surveillés ? Serait-ce ma femme ou ma belle-mère qui vous envoie… ou l’initiative ne vient-elle que de vous ?

    — Mais mon cher cousin ! Je ne vois rien de répréhensible à me trouver au même endroit que vous. 

    Mon intention était de prendre l'air... comme vous, je suppose...

    Pour votre information, nous avons, en effet, eu la même idée de venir trouver, tout simplement, un peu de fraîcheur plus respirable que dans les salons où l’on fume et l’on danse au point que l’air en est devenu irrespirable ! Quant à la chaleur, avec tout ce monde, l’atmosphère était devenue malsaine ! Apparemment, vous avez eu la même idée, vous aussi, mon cousin...

    Ses mots furent prononcés sur le même ton mordant que le comte.

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     William se tourna vers sa cousine, lui prit la main et la baisa avant de s’en aller.

    — Bonsoir, ma cousine, fit-il avec une subite inflexion de douceur dans la voix.

    Il salua froidement Mr de Rubens et s'éloigna d'un pas ferme. Il ne s'était pas éloigné plus que cela, que le père  d'Isabelle la questionna :

    — Pourquoi n'es-tu pas resté là-bas, comme Juliette ? 

    D’un ton mordant, Isabelle recadra son père immédiatement :

    — Il me semble que mon cousin vient de vous en donner la raison.

    — Et tu y as trouvé William ?

    Quelque chose de singulier dans le ton de son père, surprit Isabelle.

    — Mais oui. Je le croyais reparti pour Aigue-blanche.

    — De quoi avez-vous parlé ?

    Isabelle, manquant de patience, rétorqua sur un ton vif qui n’admettait aucune réplique, même de la part de son père. Après tout, elle était majeure, et libre de ses mouvements ! Sérieusement agacée, elle répondit :

    — Pourquoi me posez-vous toutes ces questions sur ce ton bizarre ? Sommes-nous encore sous l'inquisition ?

    Surprit par le ton que prenait sa fille, le comte hésita à obtenir ce qu'il était venu chercher en les apercevant ;

    mais il se reprit, et ne se démonta pas  quand il essaya de lui arracher la réponse qui le préoccupait. Il insista :

    — Je ne vois pas la raison pour laquelle je ne pourrais pas m’intéresser à ce que vous faisiez ici ?

     Depuis son entretien avec Adélaïde, les nerfs tendus de la jeune comtesse, firent monter en elle une soudaine irritation.

    — Je pense que cela ne vous regarde pas et ne vous intéressera guère de le savoir... ceci est ma vie privée !  Pour votre tranquillité d’esprit, je vous indique simplement que nous parlions de ma mère. C'est tout ce que vous avez besoin de savoir ! Cela vous va-t-il comme réponse ? La dureté des paroles d'Isabelle parlant de sa mère, surprit son père qui en bégaya :

    — De... de ta mère ?

    — Oui... de ma mère ! Auriez-vous quelque chose à me dire à son sujet ?

    Isabelle ne pouvait voir distinctement la physionomie de son père, mais elle perçut l'altération de sa voix.

    — Quelque chose à te dire à son sujet que j'aurais omis de t'avouer... que j'aurais à me reprocher ? Je ne pense pas ? 

    — Vous seul savez ce que vous avez à vous reprocher !

     Mais qu’aurais-je donc à m’inquiéter que je ne sache déjà ? Vous paraissez si surpris que je vous pose cette question ? Cela est dérangeant lorsque l’on se sent soupçonné injustement ! N’est-ce pas ? N’auriez-vous pas encore des sentiments pour votre femme, ma mère ? Je la retrouve partout ici, dans ce parc, dans ces parterres où elle est si souvent passé avec vous, dans ces salons où je me la figure telle qu'elle est sur son portrait au pastel, recevant ses hôtes avec cette grâce parfaite dont me parlait un jour la comtesse Marie-Catherine de Rubens. Ma mère si douce, si aimante... sans aucune méchanceté dans l'âme ! 

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    Ma pauvre mère partie en pleine jeunesse ! J’étais petite, mais j’ai grandis depuis, et j’ai appris que le soir de l’accident, vous n’étiez pas, comme à l’accoutumé, avec elle ! Pour quelle raison n'étiez-vous pas là ?! Son accident vous paraît t-il si normal qu’elle ait voulu cueillir ces fleurs en pleine nuit, sans votre présence, sans même prendre de précautions alors qu’elle n’y allait jamais sans se servir de la vieille barque, et principalement le jour… Cela ne vous trouble t-il pas ? Ne trouvez-vous pas que c’est très intriguant que l’on croît à un banal accident ? Ne vous sentez-vous pas coupable de ne pas avoir accompagné maman ce soir-là ? Je vous le dis ! Votre responsabilité est engagée dans cet accident tragique ! Que vous l'acceptiez... ou pas, vous êtes responsable de sa mort ! 

    Isabelle parlait avec une ardeur concentrée dans sa voix devenue un peu âpre. Elle entendait, près d'elle, la respiration précipitée de son père. Après un court silence, Mr de Rubens murmura :

    — Que dis-tu ? Pourquoi me dire ces choses ? Pourquoi me rends-tu responsable de l’accident de ta mère ?

    — C’est mon point de vue et je n'en changerai pas !

    Isabelle eut un rire bas, douloureux et rageur :

    — Et vous osez me demander la raison pour laquelle je vous soupçonne... à moi qui suis censée n’être au courant de rien ?! Oh ! Épargnez-moi cette feinte ! Vous savez très bien de quoi je parle ! J’ai eu pendant toutes ces années de solitude, le loisir d’apprendre beaucoup de choses sur votre compte et celui de votre deuxième femme ! Bonsoir.

    Elle s'écarta brusquement de la face de son père, et sa forme blanche contourna les colonnades pour disparaître derrière le petit temple d'amour. Mr de Rubens resta un moment immobile, abasourdit par les soupçons  le concernant, et dont sa fille venait de parler ouvertement sur ce qu’elle lui reprochait.

    De la Musique parvenaient jusqu'à lui. Là-bas, on dansait, on s'amusait... mais le comte, dans cette pesante atmosphère d'orage, se sentait alourdi, abattu. Tout son être, moral et physique, venait d’en prendre un coup. Il fit quelques pas, appuya, à son tour, ses mains contre la balustrade, et demeura là, face à la nuit, perdu dans ses pensées, enveloppé de remords et de regrets. Sa poitrine était oppressée. Il revoyait en pensée la blonde Daphné qu'il avait tant aimé et abandonné sans scrupules, la laissant à son triste sort, n'ayant pas la moindre intuition qu'elle pouvait disparaître dans cet étang maudit ? Il se savait responsable d’avoir eu l'aplomb de refusé à sa femme de l’accompagner, par cette belle nuit d'été, à leur promenade habituelle que venait d'évoquer sa fille, ardente et fière, prompte à la défense, à la riposte, et qui se faisait en ce jour néfaste, accusatrice.

    Depuis toutes ces années, cette faute le torturait secrètement, sans que sa deuxième femme ne s’en rende compte. Il prétextait une santé fragile, ce qui n’était pas faux, surtout ces dernier mois. De retour d’Angleterre, sa fille n’arrangeait guère son état. Il était rongé par l’irresponsabilité de son geste en laissant aller seule sa femme se promener sur les berges de l’étang-aux-ormes.

    Sa fille d’une clairvoyance intuitive, ne le tranquillisait pas. Elle était d’une franchise prompte à la répartie, ne laissant aucunement la place au mensonge ou à la dissimulation. 

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