• Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Chapitre 4

    Ce fut dans ce couloir où l’on ne voyait pratiquement rien qu’Isabelle, toujours perplexe sur ce qu’elle devait faire en pareille circonstance, décida d'y pénétrer. Que dirait son père en la voyant paraître ? Pourtant, il lui semblait être de son devoir d’être présente au chevet de son aïeule à l'agonie. Après tout, elle était aussi une de Rubens, même si elle comptait peu pour son père, et encore moins pour son usurpatrice de belle-mère très imbue de sa personne et qui n’attendait que la mort de la vieille comtesse pour, à tout prix, essayer de trouver le fameux trésor. Elle avait toujours entendu parler de ce trésor par Rudolph, mais n’en avait jamais vu la couleur. Sa convoitise au sujet de ces fameux bijoux d’une valeur se chiffrant à des centaines de millions, l’obsédait. Isabelle devina ce que son père essayait de savoir. Elle comprenait très exactement pourquoi il était au chevet de sa mère, et ce n’était pas par affection. Oh ! Non ! Il s’agissait des bijoux de la princesse Orientale dont les origines se trouvaient être les Indes Orientales : à l'époque, Colonie Anglaise.

    Rudolph de Rubens était assis à son chevet, penché vers la mourante, pour lui extorquer ce qu'il désirait savoir avant qu'elle ne rende l'âme. Comme Isabelle approchait doucement, elle entendit la voix de celui-ci, impérative et suppliante à la fois :

    — Ma mère, vous devez me le dire ! Pensez-donc, s’il me faut déclarer la valeur de ces bijoux, que me restera-t-il, une fois les droits payés ? Tandis que si vous me les remettez maintenant…

    Isabelle écarta doucement une des portières, pouvant ainsi voir le lit de sa grand-mère, le visage violacé, les paupières clauses, et les lèvres entrouvertes. Rudolph de Rubens, penché vers la mourante, presque à lui toucher le visage pour mieux l’entendre, insistait lourdement. Allait-elle enfin se décider à ouvrir la bouche pour lâcher les renseignements tant désirés, destinés à le mener à la cachette où devait se trouver le trésor tant convoité ? Isabelle observait attentivement son père qui continuait à lui parler en pressant une de ses mains dans les siennes pour mieux l’amadouer, mais rien ne semblait émouvoir la l'agonisante. Par instant, la jeune comtesse ne pouvait apercevoir le visage de sa grand-mère en entier, mais elle entendait de nouveau cette voix pressé, haletante, supplier :

    — Mère ! Je vous en prie ! Je vous supplie de me confier la cachette de ce trésor ! Voyons, ma mère, vous pouvez me dire un mot... me faire un signe ? Où sont ces bijoux ? J’en remettrai une partie à Victoria, naturellement, si telle est votre volonté, bien qu’elle n’en ait nul besoin, dans sa situation. Mais dites-moi où je les trouverai… Vous n’avez jamais voulu me confier tout ou partie de cet héritage que votre père vous a laissé.

    Entendant cela, la jeune adolescente crispa ses mains sur le battant de cette portière artistiquement sculptée de chimères beaucoup plus petite qu’entourait cette autre immense porte de bois également travaillée avec talentLà-bas, à l’extrémité de la chambre, apparaissait la souple silhouette de la d’Argenson, vêtue d’une robe fourreau de crêpe jaune pâle. Elle semblait glisser sur le vieux tapis d’Orient élimé de toutes parts. Elle avait les lèvres pincées, les yeux chargés d’une âpre inquiétude qui lui durcissaient étrangement les traits. A la vue de sa femme faisant son entrée pour la première fois dans la chambre de sa belle-mère, Rudolph se redressa : Il se retrouva tournant ainsi le dos à sa fille.

    Édith d’Argenson, tout en avançant près du lit de la mourante, demanda d’une voix qui persiflait, animée par l'envie qu'elle avait de tomber sur les fameux bijoux :

    — Vous n’avez pas réussi ?

    — Non ! Je crois du reste qu’elle ne peut plus parler.

    — Elle ne peut plus ? Allons donc, si elle le voulait !

    Jamais Isabelle ne devait oublier la haineuse fureur contenue dans la voix et le regard qui se dirigeait vers celle qui ne l’avait jamais accepté comme belle-filleÉdith d’Argenson lui en voulait terriblement de cet affront et ne la portait pas non plus dans son cœur. Ce qu’elle désirait par dessus tout, c’était de connaître la cachette du fameux trésor pour pouvoir en profiter. Sa cupidité se fichait des convention. Elle n’affichait aucun respect devant le lit mortuaire de sa belle-mère dont elle n’avait rien à faire. Ce qui lui importait était de trouver les bijoux le plus rapidement possible et pour arriver à ses fins, elle devait convaincre son mari de passer outre les convenances :

    — Il ne nous reste plus qu’à espérer les trouver en commençant les fouilles dès maintenant ?

    — Dès maintenant ?

    Isabelle remarqua une hésitation dans la voix de son père :

    — Vous ne respectez donc rien dit-il tout bas. Mieux vaut attendre qu’elle…

    — Il n'y a rien à respecter ! Votre mère m’a t-elle respecté, elle ? Et puis, on ne peut savoir si les domestiques ne prendraient pas les devants. Je sonne Angèle pour qu’elle nous remette les clefs du secrétaire. Je veux pouvoir fouiller cette chambre qui sent la mort à ma guise.

    Cette Édith d’Argenson ne vivait, à cet instant, que pour dénichait ce qu’elle convoitait depuis tant d'années sans pour autant arriver à ses fins. Elle savait que la vielle comtesse était tenace et ne lâcherait rien jusqu'à son dernier soupir. Pousser par la convoitise de sa femme, Rudolph en était quitte pour chercher avec elle la cachette secrète qui abritait les précieux bijoux. Isabelle avait honte  pour son père de le voir réduit aux ordres et caprices de sa femme.

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    Il serait tant, avant d’apparaître devant votre créateurla conscience allégée de ce gros poids qu’est ce secret afin de m'aider à conserver le château qui est votre et que vous avez, pour une grande part, entretenu avec votre fortune. Il y a beaucoup de travaux à faire et je n'ai pas les fonds. Ma mère ! Je vous en supplie ! Avant de vous en aller, aidez-moi pour l’entretien du château... Ces bijoux ne vous servent plus à rien à présent. Ma mère, m’entendez-vous ?

    Rien ne sorti des lèvres de la vieille comtesse. Aux adjurations de son fils, ses paupières restaient hermétiquement fermées, la bouche s’entrouvrait davantage, comme-ci la mourante cherchait un peu d’air, puis se refermait. Il était claire que pour la jeune adolescente, la confiance de Aurélie de Rubens n'allait à aucune autre personne de sa descendance que sa petite fille, connaissant la cupidité qui faisait loi dans ce château depuis des années, et qui s’en allait en décrépitude au fur et à mesure que celles-ci s’écoulaient.

    Sachant ce qu'elle savait au sujet de ce trésor qui lui avait été confié, Isabelle avait le cœur qui battait à tout rompre de voir son père s’acharner ainsi. Cela lui faisait tellement de peine de savoir que c’était sa femme qui le poussait à harceler sa pauvre mère. Isabelle savait les différents qui séparaient les deux femmes. Édith d’Argenson n’avait jamais été acceptée comme belle-fille par la comtesse Aurélie de Rubens, et elle lui en voulait à un point tel qu’elle souhaitait sa mort depuis longtemps. Si près du but, elle n’était entrée dans cette chambre que pour connaître la cachette du fameux trésor afin de pouvoir, enfin, en profiter. Isabelle savait qu’en la voyant paraître dans cette chambre, sa cupidité prendrait le dessus et qu’elle se ficherait des conventionsQu’elle n’afficherait aucun respect devant le lit mortuaire de sa belle-mère dont, elle en était persuadée, elle n’avait que faire. Seul les bijoux seraient sa seule préoccupation et pour ce, elle s’acharnerait à convaincre son mari de passer outre les convenances alors que sa belle-mère n’avait pas encore rendu son dernier souffle.  

    A cet instant, Isabelle, qui regardait sa grand-mère luter avec les minutes qui lui restait à vivre, vit ses paupières se lever l’espace d’une seconde, ses lèvres se fermer pour esquisser un étrange rictus : une sorte d’affreux rire silencieux. La jeune comtesse laissa doucement aller le battant de la petite porte et s’enfuit sans bruit, le cœur étreint par une profonde vision d’horreur qu’elle garderait, le pensait-elle, toute sa vie.

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    Trois jours plus tard, dans la chapelle du château, furent célébrées les obsèques de Marie-Marguerite de Rubens, née comtesse de Brémont. Le curé du village célébra la messe dans la chapelle du château, et un religieux bénédictin, cousin de la défunte, donna l’absoute. L’assistance était peu nombreuse. Quelques châtelains de la contrée, quelques personnes du village, les familles de fermiers depuis longtemps au service des de Rubens constituaient l’assemblée. Devant eux, se tenaient le comte Rudolph de Rubens, Isabelle, Édith et sa fille, Mme de Beau-levant et son fils William de Rubens-Gortzinski.

    La comtesse était renommée pour être une âme orgueilleuse et dure. Elle avait dû paraître devant son juge nimbée de la féroce joie de sa vengeance. Mme de Rubens, cloîtrée dans cet orgueil inflexible, avait toujours dédaigné une religion qui glorifiait les humbles et conseillait le pardon aux injures si l’on voulait être en accord avec les préceptes de l’église qu’elle considérait comme hypocrite. Dans son contraire, elle avait méprisé au plus haut point Édith d’Argenson, et elle était certainement décédée en la haïssant plus encore...

    Mais était-ce donc une grande faute que de haïr cette femme ? Alors, elle, Isabelle ? Elle qui la détestait de toute son âme ? Qui ne pouvait la regarder sans souhaiter sa mort ? Son regard envahit par l’angoisse alla vers l’autel. Un grand Christ très ancien, sur une croix en bois de chêne vermoulu, dominait l’assistance. Isabelle joignit les mains en songeant en elle-même : Peut-être me pardonnerez-vous seigneur, vous qui avez tant souffert des hypocrites pendant votre vie et les avez si bien fustigés en paroles. Mais ne me demandez pas de ne plus détester cette femme ! Tout au plus, je promets de ne plus lui souhaiter de mal... mais c’est tout, mon Dieu, c’est tout ! Il est trop injuste qu’elle puisse profiter de la faiblesse de mon père, du nom qu’elle porte afin d’effacer celui qui était le sien, avant, qu’elle jouisse d’une notoriété non méritée, et d’un titre qu’elle a volé à ma chère mère.

    Isabelle ramena tout contre son visage le voile de crêpe noir pour ne pas sentir le parfum capiteux, hors de prix, dont sa belle-mère raffolait. Vers sa droite, Catherine de Rubens blonde, maigre, fatigué, avec un visage fané, tenait ouvert son livre de messe, mais il restait toujours à la même page.

    Encore une qui se laissait prendre par le charme hypocrite et sournois de la deuxième femme du comte et de Ludivine, sa fille.

    Mr de Richemont avait été le premier mari d’Édith, emporté par une maladie qui s’éternisait. Il avait eu le temps de régulariser son testament et laissé à parts égales entre sa femme qui devenait tutrice de sa fille, un héritage composé de biens immobiliers, de terres cultivables dont les fermages rapportaient bien, ainsi que des liquidités très, très substantielles ! En deuxième noces, Édith de Richemont avait épousé le vicomte d'Argenson avant que celui-ci ne décède deux ans après leur union. Alors seule héritière, elle avait profité de ses biens qui étaient assez conséquents malgré les frais inhérents à cette succession. Voir sa fortune grossir lui apporta une certaine satisfaction. Le comte de Rubens, était donc son troisième époux. Il était moins argenté que ses deux premiers maris ; mais il y avait du potentiel à venir qu’elle ne tenait pas à négliger.

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    L’assistance était peu nombreuse. Quelques châtelains de la contrée, quelques personnes du village, les familles de fermiers depuis longtemps au service des de Rubens constituaient l’assemblée. Devant eux, se tenaient le comte Rudolph de Rubens, Isabelle, Édith et sa fille, Mme de Beau-levant et son fils William de Rubens-Gortzinski.

    Adélaïde qui était une de Brémont comme sa grand-mère avant son mariage avec Stéphan de Rubens, était présente également. Angèle et son frère, strictement au service de la défunte, se trouvaient relégués, avec les autres domestiques, derrière les seigneurs de Monteuroux. Victoria qui s’était abstenue de paraître au lit de mort de sa mère, se trouvait absente de cette cérémonie dernière.

    La chapelle, qui occupait l’extrémité des anciens bâtiments, avait jusqu’alors résisté à la ruine. Elle ne servait plus qu’en de semblables circonstances. Les vieux vitraux subsistaient dans leurs alvéoles de plomb et laissaient passer une clarté indécise entre ces visages de saints auréolées, dans laquelle s’estompaient le visage des assistants. Celui d’Isabelle restait caché sous le voile qu’elle ne songeait pas à écarter. La jeune fille se sentait mal à l’aise entre sa belle-mère et son père. Elle n’aimait pas se retrouver entre cette femme qu’elle sentait fausse et l’auteur de ses jours. Contrairement à son habitude, elle avait une piété sincère et bien dirigée par le curé, mais là, sa pensée ne suivait pas les rites sacrés.

    Depuis le moment où elle avait assisté, invisible, à cette scène révélatrice près du lit où se mourait son aïeule, elle restait sous l’impression d’un écroulement affreux qui l’avait fait si précipitamment fait fuir. Jusqu'alors, bien qu’elle connût l’influence de la d’Argenson sur son père, elle n'aurait jamais osé penser que celui-ci poussa la faiblesse jusqu'à aider à fouiller les quelques meubles anciens sous les yeux de sa mère mourante. Rien, jamais rien, ne pourrait enlever ce souvenir de la mémoire d’Isabelle, pas plus que le sourire diabolique de l’aïeule ; cet atroce sourire qui signifiait, pour elle, la joie haineuse de la vieille dame à la pensée de la déception promise aux héritiers avides. Toute cette scène revenait en boucle dans sa tête, et lui faisait entrevoir un désespoir sans nom devant ce monde décidément trop cruel. Ce sourire, la jeune fille l’avait retrouvé sur les lèvres de la morte quand, avec Adélaïde, elle s’était agenouillée près d’elle. Angèle, impassible, sèche et glacée ainsi qu’à l’accoutumé, se tenait immobile près de sa maîtresse défunte devant le cercueil resté ouvert encore quelques instant.

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    Comme Adélaïde murmurait le cœur remplit d’effroi :

    — Oh ! Pourquoi sourit-elle ainsi ?

    La servante avait répondu avec une étrange intonation de voix à peine audible en direction d’Adélaïde :

    Elle est morte contente, probablement. Sans doute a-t-elle joué un bon tour à ses descendants, à commencé par son fils et sa belle-fille...

    On entendit soudain une voix masculine qui entonnait dies iraeC’était le menuisier du village avec sa belle voix de Baryton. Isabelle frissonna en entendant ce chant magnifiquement interprété...Un jour de colère dans le cœur de la jeune comtesse.

    Isabelle songeait à celle dont le corps inerte, réduit à l’état de cadavre, parti sans regret avec ses secrets juste confiés à sa petite fille qu’elle avait ignoré toute sa vie, mais qu’elle préférait à tout autre personne de sa descendance, connaissant la cupidité qui faisait loi dans ce château qui s’en allait en décrépitude au fur et à mesure que les années s’écoulaient.

    La comtesse avait une âme orgueilleuse et dure. Elle avait dû paraître devant son juge nimbée de la féroce joie de sa vengeance. Mme de Rubens, cloîtrée dans cet orgueil inflexible, avait toujours dédaigné une religion qui glorifiait les humbles et conseillait le pardon aux injures si l’on voulait être en accord avec les préceptes de l’église qu’elle considérait comme hypocrite. Dans son contraire, elle avait méprisé au plus haut point Édith d'Argenson, et elle était certainement décédée en la haïssant plus encore...

    Mais était-ce donc une grande faute que de haïr cette femme ? Alors, elle, Isabelle ? Elle qui la détestait de toute son âme ? Qui ne pouvait la regarder sans souhaiter sa mort ? Son regard envahit par l’angoisse alla vers l’autel. Un grand Christ très ancien, sur une croix en bois de chêne vermoulu, dominait l’assistance. Isabelle joignit les mains en songeant en elle-même : Peut-être me pardonnerez-vous seigneur, vous qui avez tant souffert des hypocrites pendant votre vie et les avez si bien fustigés en paroles. Mais ne me demandez pas de ne plus détester ma belle-mère ! Tout au plus, je promets de ne plus lui souhaiter de mal... mais c’est tout, mon Dieu, c’est tout ! Il est trop injuste qu’elle puisse profiter de la faiblesse de mon père, du nom qu’elle porte afin d’effacer celui qui était le sien avant qu’elle ne jouisse d’une notoriété non méritée, et d’un titre qu’elle a volé à ma chère et tendre mère.

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    Isabelle ramena tout contre son visage le voile de crêpe noir pour ne pas sentir le parfum capiteux, hors de prix, dont sa belle-mère se servait. Vers sa droite, Mme de Beau-levant, maigre et blonde, avec un visage fané, fatigué, tenait ouvert son livre de messe, mais il restait toujours à la même page. Encore une qui se laissait prendre par le charme hypocrite et sournois de la deuxième femme du comte et de Ludivine de Richemont, sa fille.

    Mr de Richemont avait été le premier mari de cette d'Argenson, emporté par une maladie qui s’éternisait. Il avait eu le temps de régulariser son testament et laissé à parts égales entre sa femme et sa fille, un héritage composé de biens immobiliers, de terres cultivables dont les fermages rapportaient bien, ainsi que des liquidités très, très substantielles !

    En deuxième noces, Édith de Richemont avait épousé le vicomte d'Argenson avant que celui-ci ne décède deux ans après leur union. Alors seule héritière, elle avait profité de ses biens qui étaient assez conséquents malgré les frais inhérents à cette deuxième succession dont l’opportunité était plus que bien venue ! Voir sa fortune grossir lui apporta une certaine satisfaction. Le comte de Rubens, était donc son troisième époux. Il était moins argenté que ses deux premiers maris, mais il y avait du potentiel à venir qu’elle ne tenait pas à négliger. Isabelle avait  ressentit et vu de ses propres yeux, sa cupidité alimenté par ce qu’elle avait derrière la tête.

    L’argent... L’argent ! Isabelle en détestait instinctivement le mot, bien qu’elle ne connût pas encore à fond les bassesses dont les gens étaient capables pour en avoir toujours plus.

    La jeune fille aimait sa pauvreté et même, elle en était fière, comme si, en elle, se ressentait une supériorité morale sur sa belle mère et sa fille. Sa marâtre l’avait peut être deviné, car plus d’une fois elle l’avait tentée en lui offrant la possibilité d’avoir les mêmes toilettes élégantes que sa fille  qu'elle lui proposait avec un sourire railleur, critiquant d'un ai hypocrite sa mise très modeste ; mais Isabelle n’était pas tombée dans le piège.

    Ah ! Plutôt mendier son pain que de devoir quelque chose à cette Édith ! Pensait-elle.

    L’obligation de rester auprès de Mme de Rubens pendant la cérémonie funèbre, produisait chez Isabelle un profond malaise qu’elle avait du mal à réprimer. Aussi, éprouva t-elle un vif soulagement quand les assistants quittèrent leur place pour suivre le cercueil que l’on s’apprêtait à descendre dans la crypte.

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    Sous la voûte romane, soutenue par de lourds piliers, s’alignaient des sarcophages de pierre. Les porteurs déposèrent le cercueil sur des tréteaux que la famille et les serviteurs entourèrent tandis que le prêtre disait les dernières prières à la lueur des cierges ancrés dans les anciennes appliques d’argent encastrées, elles mêmes, dans les épais murs de la crypte. Isabelle, deux fois par an, à la Toussaint et le 15 Juillet, anniversaire de la mort de sa mère, descendait avec Adélaïde dans cette lugubre crypte où les anciens défunts et propriétaires du château de Monteuroux reposaient depuis des siècles, suivit, par la suite, des propres ancêtres : ascendants et descendants beaucoup plus près deux, qui s'en étaient allés bien avant l’heure, la cause en étant le plus souvent la maladie pour plusieurs de leurs membres ou la mort les avait emporté vers un autre monde. Isabelle pensait sincèrement qu'ils étaient en paix à présent, mais n’y pénétrait pas sans un serrement de cœur, car l’atmosphère y était pesante et la crypte sombre. Aujourd’hui, la même sensation l’étreignait devant ce cercueil de chêne qui renfermait l’altière comtesse Marie-Marguerite et son sourire haineux qui en disait long sur ce qu'elle emportait dans sa tombe...

    En levant les yeux, elle vit son père devenue presque un étranger pour elle, le visage défait. Son beau visage très fin était pâle et contracté. Ses paupières baissées ne laissaient pas voir son regard. Pensait-il, lui aussi, à ce sourire qui avait quelque chose de néfaste en soit ? Pensait-il à cet instant comme Isabelle ? Jamais il ne pourrait oublier les traits de sa mère au moment de son dernier souffle.

    Elle détourna les yeux de ce père qui l’avait complètement négligé. Maintenant, elle regardait sa belle mère qui prenait le goupillon des mains de son mari. Elle avait un visage de circonstance et sa douceur feinte ne trompait pas la jeune fille revoyant ce visage tel qu’il était, empreint de méchanceté et de cupidité qui, pour la première fois, ne se sachant pas observée, ne dissimulait rien de sa cupidité en se dévoilant, sans s'en rendre compte à la jeune comtesse.

    Elle avait observé ce même visage rendu méconnaissable par l’avidité dans la chambre de son aïeule et elle entendait toujours les paroles pleine de rage que cette harpie avait prononcé sans aucune considération pour la mourante alors qu’elle cherchait les fameux bijoux de la princesse orientale. Isabelle était écœurée et l’envie de prendre la fuite la démangeait. Ne plus voir cette mégère et son père qu’elle avait pourtant tant aimé lorsque, toute petite fille, elle se blottissait contre lui et qu’il l’entourait de ses bras avec tendresse. Il l’appelait en ce temps-là : Ma petite fille chérie, ma petite chérie. Il l’écoutait babiller et s’en enchantait. A ce moment-là, Daphné était en vie. Mais Daphné, à cette heure, n’était plus. La d'Argenson l’avait remplacé très rapidement auprès de ce père tant aimé, mais si faible devant le sourire de cette femme sachant s’y prendre pour le séduire avant qu’elle ne prenne définitivement la place de sa pauvre mère...

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    Isabelle eut un sursaut lorsque le goupillon lui fut tendu par sa belle-mère. Elle le prit et le secoua machinalement sur le cercueil puis, le passa à Ludivine en réprimant avec difficulté un frisson empreint de ce dégoût  qu'elle ressentait chaque fois qu'elle l'apercevait. Soudainement, elle se détourna et s’en alla vers les marches humides de la crypte pour les gravir rapidement, sans se soucier des condoléances à venir.

    Dans la chapelle, la famille s’aligna pour recevoir le salut des assistants, mais sans Isabelle qui s’était glissée au-dehors afin de gagner la vieille tour. Dans l’escalier, elle croisa Antoinette la femme de chambre de Victoria. Elle ne l’avait pas quitté depuis sa naissance. Mince et les cheveux parsemés de gris, habillée très simplement, elle avait une figure fine avec des yeux calmes et très doux. Elle parlait peu, mais entendait et répétait à sa maîtresse, tout ce qui lui venait aux oreilles. Lorsque Isabelle se rendait en semaine à la messe, elle la voyait toujours agenouillée à la même place, dans un complet recueillement. Elle se sentait attirée et intriguée en même temps par cette Antoinette, car elle avait l’impression d’une paix intérieure qui émanait d’elle.

    Elle s’écartait toujours pour laisser passer la jeune comtesse tout en la saluant avec un air doux, empreint d'un respect non feint qu’elle avait toujours eut pour la nièce de sa maîtresse. En la rencontrant dans les escaliers, Isabelle dit machinalement :

    Bonjour Antoinette. Mais cette rencontre l’amenait à repenser à cette tante pratiquement inconnue, farouchement retirée du monde pour cacher sa disgrâce. Après tout, elle avait raison. Il n’y avait partout que méchanceté, fourberie, prétention, et égoïsme. Il n’y avait que désillusion, et mieux valait, toute jeune, se retirer de ce monde trompeur, de ce monde odieux où vivaient les " Édith et Ludivine " : des êtres décevants comme l’était devenu William…

    Cela faisait bien cinq minutes qu’Isabelle était perdue dans ses amères pensées, quand Adélaïde arriva. Elle s’écria dans l’entrée même :

    Pourquoi êtes-vous partie si vite jeune fille ? Il fallait attendre la fin de la cérémonie ! Que les assistants vous eussent salué, comme les autres !

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    Isabelle eut un geste las qui en disait long sur ce qu’elle pensait des ces êtres vils avec une morale tout à fait douteuse comme l’était la famille des de Rubens dans son ensemble. Elle dit d’une toute petite voix :

    Cela n’a aucune importance Adélie, je suis très peu connue ! Je pense que l’on ne s’est même pas aperçu de mon absence. Je fais partie de ceux qui ont si peu d’importance...

    Je crois que vous vous trompez, au contraire, que vous allez avoir droit à des observations, mon enfant.

    Ah ! De ma belle-mère, et sûrement de mon père comme à l’accoutumé ? Je n’en ai que faire. Un sourire méprisant souleva la lèvre supérieur d’Isabelle.

    Et bien ! Je les écouterai, comme d’habitude, et je ne m’en porterai pas plus mal.

    Elle n’aura pas tout à fait tort en la circonstance de vous réprimander. Votre place était à côté de votre père, Isabelle.

    Oh ! Mon père...

    Que vous n’aimiez pas votre belle-famille est une chose, mais vous vous deviez d’être auprès de votre seul parent direct : votre père. Il faut vous habituer à ne plus agir telle une petite sauvageonne.

    A qui la faute si je suis devenue ainsi. Mon père m’a délaissé au profit de sa nouvelle famille sans aucun remord pour l’enfant que j’étais.

    Isabelle montra soudain de la colère en invectivant sa marraine tout en se redressant du fauteuil où elle s’était laissée choir en entrant dans sa chambre.

    Je serai toujours une sauvage, Adélie. Je ne veux pas vivre dans ce monde ! Si j’étais un homme, je me retirerais dans un lieu désert, comme les ermites d’autrefois !

    Adélaïde considérait avec perplexité la mince figure tendue, les beaux yeux d’un vert noisette reflétant un immense désespoir. Elle sentit que quelque chose n’allait pas ; qu’il y avait, dans son attitude, une anormalité dans son comportement ? Elle en avait une vague impression qui lui faisait peur. Une sourde colère avait envahi l’esprit de la jeune fille. Ce quelque chose qui avait certainement un rapport avec la mort de sa grand-mère. Elle trouvait Isabelle changée, d’humeur plus belliqueuse, plus silencieuse aussi, mais elle n’en saisissait pas  encore la raison et se posait bien des questions : Isabelle lui cachait quelque chose. Que lui cachait-elle ? Elle osa le lui demander :

    Qu’est-ce qui vous tourmente ma chère petite ? Qu’avez-vous donc ? Que vous a-t-on fait ?

    Tout en lui posant la question, imperceptiblement, Adélaïde penchait son visage inquiet vers celui d’Isabelle. Sa protégée se leva d’un bon et lui entoura le cou de ses bras.

    Je trouve que le monde est hideux, affreux de méchanceté, mais vous êtes là, ma chère Adélie pour m’aider à le supporter ! Vous ne me quitterez pas, Adélie ? Jamais ! N’est-ce pas ?

    Quelle idée, Isabelle ! Je ne vous quitterais pas de mon plein gré, tout au moins. Il n’y a que si je devais partir pour un ailleurs, ou si l’on vous envoyait en pension pour jeunes filles désargentées...

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    Isabelle esquissa un mouvement de recul signifiant une violente protestation. Le sujet revenait sans cesse dans les propos de son amie.

    — En pension ? Ne me parlez plus jamais de pension, Adélie ! Je ne pourrais pas vivre enfermée parmi ces étrangères. Et puis, cette Édith de malheur serait fort capable de prétendre que c’est elle qui paie mon éducation parce que les revenus de mon père sont absorbés par l’entretien du domaine. Elle a déjà insinué cela un jour, je vous en avais fait part. Je resterai ici jusqu’à ma majorité. Je ferai n’importe quels travaux, et je vous rembourserai ce que vous dépensez pour moi, ma très chère Adélie.

    — Oh ! Quant à cela…

    — Si, si :  De plus, je vous rembourserai tout depuis que vous vous occupez de moi ! Mon père n’a pas l’air de se soucier de comment et de quoi je vis ! Quant à Édith la sorcière... moins ses deniers sont dépensés à mon égard, mieux je me porte !

    Adélaïde considérait avec mélancolie la jeune comtesse au visage résolu. Elle savait, de par son expérience, que ça ne se passerait pas comme Isabelle se l’imaginait avec l’innocence de sa jeunesse encore si loin du fonctionnement de ce monde plus que matérialiste.

    Il allait bien falloir que son père se décide à contribuer à son entretient… Adélaïde devait vraiment avoir une discussion avec cet homme qui ne semblait pas ou ne voulait pas se rendre compte que les besoins que sa fille, depuis dix ans, avaient augmenté sensiblement en vêtements, chaussures et autres, du fait de son âge… Certes, Adélaïde continuerait de dépenser pour Isabelle les revenus de la petite rente qu’elle recevait chaque mois depuis la mort de son frère, mais cette rente arrivait tout juste à lui permettre d’être indépendante et non pas de subvenir complètement à l’entretien de sa protégée. Son père n'était pas au fait de ce que sa fille avait besoin, vu son âge et il ne semblait pas s'en soucier...

    L’intelligence et l’instinct d’Isabelle lui avait permis de découvrir, les fourberies de sa belle-mère, elle connaissait fort bien le mauvaise esprit de Ludivine. Elle n’était pas étrangère non plus à ce qu’était le gouffre financier que représentait le château à entretenir. Ce château était la principale raison pour laquelle son père se souciait si peu, de son devenir. Peu lui importait de laisser sa fille à la surveillance de Adélaïde. L’inquiétude saisissait Adélie à la pensée de l’avenir incertain qui semblait attendre cette enfant sensible et fière dont certains côtés de sa nature lui étaient encore inconnus.

     A cet instant, le son d’un violon arriva par la fenêtre ouverte. Adélaïde eu un léger sursaut et murmura :

    — Le jour de l’enterrement de sa mère, elle aurait quand même pu, il me semble que...

    L’oreille tendue vers le son plaintif de l’instrument, Isabelle écoutait. Ce n’était pas comme à l’ordinaire. La plainte musicale s’élevait, puis un chant grave s’en suivait, laissant percevoir une peine profonde. Isabelle dit pensivement :

    — C’est, peut-être, sa façon à elle de prier pour sa mère ?

    Le violon gémissait, exhalait une pathétique angoisse. Isabelle, les nerfs à vifs, leva son beau visage pâli par cette douleur de vivre, comme pour mieux en recueillir la poignante signification que dispensait l’archet de Victoria. Mais, soudainement, elle se raidit, figée dans une stupéfaction presque horrifiée : une sorte de ricanement s’élevait, un chant diabolique sur un rythme de danse macabre. Puis, brusquement, l’archet grinça, et plus rien. Isabelle eut un long soupir d’angoisse en s’écartant de la fenêtre et détourna les yeux au bord des larmes pour qu’Adélaïde ne puisse pas voir la détresse qui s’y reflétait.

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