• Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Chapitre IV

    Trois jours plus tard, dans la chapelle du château, furent célébrées les obsèques d’Aurélie de Rubens, née comtesse de Brémont. Le curé du village célébra la messe dans la chapelle du château, et un religieux bénédictin, cousin de la défunte, donna l’absoute.

    L’assistance était peu nombreuse. Quelques châtelains de la contrée, quelques personnes du village, les familles de fermiers depuis longtemps au service des de Rubens constituaient l’assemblée. Devant eux, se tenaient le comte Rudolph de Rubens, Isabelle, Édith et sa fille, Mme de Beau-levant et son fils William de Rubens-Gortzinski. Adélaïde qui était une de Brémont comme sa grand-mère avant son mariage avec Stéphan de Rubens, était présente également. Angèle et son frère, strictement au service de la défunte, se trouvaient relégués, avec les autres domestiques, derrière les seigneurs de Monteuroux. Victoria qui s’était abstenue de paraître au lit de mort de sa mère, se trouvait également absente de cette cérémonie dernière.

    La chapelle, qui occupait l’extrémité des anciens bâtiments, avait jusqu’alors résisté à la ruine. Elle ne servait plus qu’en de semblables circonstances. Les vieux vitraux subsistaient dans leurs alvéoles de plomb et laissaient passer une clarté indécise entre ces visages de saints auréolées, dans laquelle s’estompaient le visage des assistants. Celui d’Isabelle restait caché sous le voile qu’elle ne songeait pas à écarter. La jeune fille se sentait mal à l’aise entre sa belle-mère et son père. Elle n’aimait pas se retrouver entre sa belle-mère et l’auteur de ses jours. Contrairement à son habitude, elle avait une piété sincère et bien dirigée par le curé, mais là, sa pensée ne suivait pas les rites sacrés.

    Depuis le moment où elle avait assisté, invisible, à cette scène révélatrice près du lit où se mourait la vieille comtesse, elle restait sous l’impression d’un écroulement affreux qui l’avait fait si précipitamment fuir. Jusqu’alors, bien qu’elle connût l’influence de la d’Argenson sur son père, elle n’aurait jamais osé penser que celui-ci poussât la faiblesse jusqu’à fouiller les quelques meubles sous les yeux de sa mère mourante. Rien, jamais rien, ne pourrait enlever ce souvenir de la mémoire d’Isabelle, pas plus que le sourire de l’aïeule : cet atroce sourire qui signifiait, pour elle, la joie haineuse de la vieille dame à la pensée de la déception promise aux héritiers avides.

    Toutes ces images passaient et repassaient dans sa tête, et lui faisait entrevoir un désespoir sans nom devant ce monde décidément trop cruel. Ce sourire, la jeune fille l’avait retrouvé sur les lèvres de la morte quand, avec Adélaïde, elle s’était agenouillée près d’elle. Angèle, impassible, sèche et glacée, ainsi qu’à l’accoutumé, se tenait près de sa maîtresse défunte.

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    Comme Adélaïde murmurait le cœur remplit d’effroi :

    Oh ! Pourquoi sourit-elle ainsi ?

    Angèle avait répondu avec une étrange intonation de voix à peine audible en direction d’Adélaïde :

    Elle est morte contente, probablement. Sans doute a-t-elle joué un bon tour à ses descendants, à commencer par son fils et sa belle-fille...

    On entendit soudain une voix masculine qui entonnait le Dies irac. C’était le menuisier du village avec sa belle voix de Baryton. Isabelle frissonna en entendant ce chant magnifiquement

    Interprété… Un jour de colère dans le cœur de la jeune comtesse.

    Isabelle songeait à celle dont le corps inerte, réduit à l’état de cadavre, parti sans regret avec ses secrets juste confiés à sa petite fille qu’elle avait ignoré toute sa vie, mais qu’elle préférait à tout autre personne de sa descendance, connaissant la cupidité qui faisait loi dans ce château qui s’en allait en décrépitude au fur et à mesure que les années s’écoulaient.

    La comtesse avait une âme orgueilleuse et dure. Elle avait dû paraître devant son juge nimbée de la féroce joie de sa vengeance. Mme de Rubens, cloîtrée dans cet orgueil inflexible, avait toujours dédaigné une religion qui glorifiait les humbles et conseillait le pardon aux injures si l’on voulait être en accord avec les préceptes de l’église qu’elle considérait comme hypocrite. Dans son contraire, elle avait méprisé au plus haut point Édith D’Argenson, et elle était certainement décédée en la haïssant plus encore...

    Mais était-ce donc une grande faute que de haïr cette femme ? Alors, elle, Isabelle ? Elle qui la détestait de toute son âme ? Qui ne pouvait la regarder sans souhaiter sa mort ? Son regard envahit par l’angoisse alla vers l’autel. Un grand Christ très ancien, sur une croix en bois de chêne vermoulu, dominait l’assistance. Isabelle joignit les mains en songeant en elle-même : Peut-être me pardonnerez-vous seigneur, vous qui avez tant souffert des hypocrites pendant votre vie et les avez si bien fustigés en paroles. Mais ne me demandez pas de ne plus détester cette femme ! Tout au plus, je promets de ne plus lui souhaiter de mal... mais c’est tout, mon Dieu, c’est tout ! Il est trop injuste qu’elle puisse profiter de la faiblesse de mon père, du nom qu’elle porte afin d’effacer celui qui était le sien, avant, qu’elle jouisse d’une notoriété non méritée, et d’un titre qu’elle a volé à ma chère mère.

    Isabelle ramena tout contre son visage le voile de crêpe noir pour ne pas sentir le parfum capiteux, hors de prix, dont sa belle-mère se paraît. Vers sa droite, Catherine de Rubens blonde, maigre, fatigué, avec un visage fané, tenait ouvert son livre de messe, mais il restait toujours à la même page.

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    — Encore une qui se laissait prendre par le charme hypocrite et sournois de sa marâtre et de sa fille. Se dit Isabelle.

    Mr de Richemont avait été le premier mari d’Édith, emporté par une maladie qui s’éternisait. Il avait eu le temps de régulariser son testament et laissé à parts égales entre sa femme et sa fille, un héritage composé de biens immobiliers, de terres cultivables dont les fermages rapportaient bien, ainsi que des liquidités très, très substantielles !

    En deuxième noces, Édith de Richemont avait épousé le vicomte d'Argenson avant que celui-ci ne décède deux ans après leur union. Alors seule héritière, elle avait profité de ses biens qui étaient assez conséquents malgré les frais inhérents à cette succession. Voir sa fortune grossir lui apporta une certaine satisfaction. Le comte de Rubens, était donc son troisième époux. Il était moins argenté que ses deux premiers maris ; mais il y avait du potentiel à venir qu’elle ne tenait pas à négliger. Isabelle avait vu de ses propres yeux, sa cupidité et ce qu’elle avait derrière la tête : l’argent... l’argent ! Isabelle en détestait instinctivement le mot, bien qu’elle ne connût pas encore à fond les bassesses dont les gens étaient capables pour en avoir toujours plus.

    La jeune fille aimait sa pauvreté et même, elle en était fière, comme si, en elle, se ressentait une supériorité morale sur sa belle-mère et sa fille. Est-ce qu’elle l’avait deviné, car plus d’une fois elle l’avait tentée en lui offrant la possibilité d’avoir les mêmes toilettes élégantes que Ludivine, en la raillant hypocritement, et avec un sourire légèrement ironique, sa mise très modeste, mais Isabelle n’était pas tombée dans le piège : C’était à son père de l’entretenir.

    Ah ! Plutôt mendier mon pain que de devoir quelque chose à cette sorcière ! Pensa la jeune comtesse.

    L’obligation de rester auprès de la d'Argenson pendant la cérémonie funèbre produisait chez Isabelle un profond malaise qu’elle avait du mal à réprimer. Aussi, éprouva t-elle un vif soulagement quand les assistants quittèrent leur place pour suivre le cercueil que l’on s’apprêtait à descendre dans la crypte où reposaient depuis quelques siècles les restes de tous les successeurs de Monteuroux, Sous la voûte romane, soutenue par de lourds piliers, s’alignaient des sarcophages de pierre. Les porteurs déposèrent le cercueil sur des tréteaux que la famille et les serviteurs entourèrent tandis que le prêtre commença les dernières prières à la lueur des cierges ancrés dans les anciennes appliques d’argent encastrées, elles-mêmes, dans les épais murs de la crypte. Isabelle, deux fois par an, à la Toussaint et le 16 août, anniversaire de la mort de sa mère, descendait avec Adélaïde dans cette lugubre crypte où les défunts reposaient. Elle n’y pénétrait pas sans un serrement de cœur, car l’atmosphère de la crypte y était pesante et sombre.

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    Aujourd’hui, la même sensation l’étreignait devant ce cercueil de chêne qui renfermait l’altière comtesse Marie-Marguerite et son sourire… En levant les yeux, elle vit son père le visage défait. Son beau visage très fin était pâle et contracté. Ses paupières baissées ne laissaient pas voir son regard. Pensait-il, lui aussi, à ce sourire qui avait quelque chose de machiavélique ? Se disait-il comme Isabelle, qu’il ne pourrait jamais oublier les traits de sa mère au moment de son dernier souffle.

    Elle détourna les yeux de ce père qui l’avait complètement négligé. Maintenant, elle regardait sa belle-mère qui prenait le goupillon des mains de son mari. Elle avait un visage de circonstance, et sa douceur feinte ne trompait pas la jeune fille revoyant ce même visage se montrer tel qu’il était : empreint de méchanceté, et de cupidité. Pour la première fois, Isabelle avait observé ce même visage rendu méconnaissable par l’avidité dans la chambre même de son aïeule ! Elle entendait toujours les paroles que cette harpie, pleine d’avidité, avait prononcé sans aucune considération pour la mourante, alors qu’elle cherchait les fameux bijoux de la princesse hindoue. Isabelle était écœurée et l’envie de prendre la fuite la démangeait.

    Ne plus voir cette mégère et son père qu’elle avait pourtant tant aimé lorsque, toute petite fille, elle se blottissait contre lui et qu’il l’entourait de ses bras avec tendresse. Il l’appelait en ce temps-là, ma petite reine, ma petite chérie. Il l’écoutait babiller et s’en enchantait. A ce moment-là, Daphné était en vie ; mais Daphné, à cette heure, n’était plus. La d’Argenson l’avait remplacé très rapidement auprès de ce père tant aimé, mais si faible devant le sourire d’une femme sachant s’y prendre pour le séduire, avant qu’elle ne prenne définitivement la place de sa pauvre mère...

    Isabelle eut un sursaut. Le goupillon lui était justement tendu par sa belle-mère. Elle le prit, et le secoua machinalement sur le cercueil puis, le passa à Ludivine en réprimant avec difficulté son dégoût. Elle se détourna et s’en alla vers les marches humides de la crypte pour les gravir rapidement, sans se soucier des condoléances à venir.

    Ce fut le moment ou la famille devait s’aligner pour recevoir le salut des assistants, mais sans Isabelle qui s’était glissée au-dehors afin de gagner la vieille tour.

    Dans l’escalier, elle croisa Antoinette, la femme de chambre de Victoria qu’elle n’avait pas quitté depuis sa naissance. Mince et les cheveux parsemés de gris, habillée très simplement, elle avait une figure fine avec des yeux calmes et très doux. Elle parlait peu, mais entendait et répétait à sa maîtresse, tout ce qui lui venait aux oreilles. Lorsque Isabelle se rendait en semaine à la messe, elle la voyait toujours agenouillée à la même place, dans un complet recueillement. Elle se sentait attirée et intriguée en même temps par cette Antoinette, car elle avait l’impression d’une paix intérieure qui émanait d’elle.

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    En s’écartant pour laisser passer la jeune comtesse, la femme de chambre de Victoria, la salua avec un air de doux respect non feint qu’elle avait toujours pour la nièce de sa maîtresse. Isabelle dit machinalement :

    Bonjour Antoinette. Mais cette rencontre l’amenait à repenser à cette tante pratiquement inconnue, farouchement retirée du monde pour cacher sa disgrâce. Après tout, elle avait raison. Il n’y avait partout que méchanceté, fourberie, prétention, et égoïsme. Il n’y avait que désillusion, et mieux valait, toute jeune, se retirer de ce monde trompeur, de ce monde odieux où vivaient des Édith, Ludivine, des êtres décevants comme William…

    Cela faisait bien cinq minutes qu’Isabelle était perdue dans ses amères pensées, quand Adélaïde, arriva. Elle s’écria dans l’entrée même :

    Pourquoi êtes-vous partie si vite jeune fille ? Il fallait attendre la fin de la cérémonie ! Que les assistants vous eussent salué, comme les autres !

    Isabelle eut un geste las qui en disait long sur ce qu’elle pensait des ces êtres vils et sans morale qu’était sa famille. Elle dit d’une toute petite voix :

    Cela n’a aucune importance Adélie, je suis si peu connue ! Je pense que l’on ne s’est même pas aperçu de mon absence.

    Je crois, au contraire, que vous allez recevoir des observations, mon enfant.

    Ah ! De ma belle-mère, peut-être ? Je n’en ai que faire. Un sourire méprisant souleva la lèvre d’Isabelle.

    Et bien ! Je les écouterai, comme à l’accoutumée, et je ne m’en porterai pas plus mal.

    Elle n’aura pas tout à fait tort en la circonstance de vous réprimander. Votre place était à côté de votre père, Isabelle.

    Que vous n’aimiez pas votre belle-famille est une chose, mais vous vous deviez d’être auprès de votre seul parent direct : votre père. Il faut vous habituer à ne plus agir telle une petite sauvageonne.

    A qui la faute si je suis devenue ainsi. Mon père m’a délaissé au profit de sa nouvelle famille sans aucun remord pour l’enfant que j’étais.

    Isabelle montra soudain de la colère en invectivant sa préceptrice tout en se redressant du fauteuil où elle s’était laissée choir en entrant dans sa chambre.

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    Je serai toujours une sauvage, Adélaïde. Je ne veux pas vivre dans ce monde ! Si j’étais un homme, je n'aurais pas autant de complications et je serais libre de me retirer du monde dans un monastère ou l'on fait silence à longueur de journée ! Je sais que cela existe !

    Adélaïde considérait avec perplexité la mince figure tendue, les beaux yeux d’un vert noisette reflétant un immense désespoir. Elle sentit que quelque chose n’allait pas ; qu’il y avait quelque chose d'anormal dans son comportement.

    Une sourde colère avait envahi l’esprit de la jeune fille : quelque chose qui avait certainement un rapport avec la mort de sa grand-mère. Elle la trouvait changée, d’humeur plus belliqueuse, plus silencieuse aussi, mais elle n’en saisissait pas la raison ? Sa filleule lui cachait quelque chose ; mais que lui cachait-elle ? Elle osa lui poser la question :

    Qu’est-ce qui vous tourmente ma chère petite ? Qu’avez-vous donc ? Que vous a-t-on fait ?

    Tout en lui posant la question, imperceptiblement, Adélaïde penchait son visage inquiet vers celui d’Isabelle. La jeune fille se leva d’un bon et lui entoura le cou de ses bras.

    Je trouve que le monde est hideux, affreux de méchanceté, mais vous êtes là, ma chère Adélie, pour m’aider à le supporter. Vous ne me quitterez pas, Adélie ? Jamais ! N’est-ce pas ?

    Quelle idée, Isabelle ! Pas de mon plein gré, tout au moins. Il n’y a que si je devais partir pour un ailleurs, ou si l’on vous envoyait en pension pour jeunes filles désargentées.

    En pension ?

    Isabelle esquissa un mouvement de recul signifiant une violente protestation. Le sujet revenait sans cesse dans les propos de son amie.

    Ne me parlez plus jamais de pension, Adélaïde ! Je ne pourrais pas vivre enfermée parmi ces étrangères. Et puis, cette Édith de malheur serait fort capable de prétendre que c’est elle qui paie mon éducation parce que les revenus de mon père sont absorbés pour l’entretien de la propriété. Elle a déjà insinué cela un jour, je vous en ai fait part.

    Je resterai ici jusqu’à ma majorité. Je ferai n’importe quels travaux, et je vous rembourserai ce que vous dépensez pour moi, ma très chère Adélie.

    Oh ! Quant à cela…

    Si, si : je vous rembourserai tout depuis que vous vous occupez de moi ! Mon père n’a pas l’air de se soucier de comment et de quoi je vis ! Quant à Édith la sorcière... moins ses deniers sont mis à contribution, mieux je me porte !

    Adélaïde considérait avec mélancolie la jeune petite comtesse au visage résolu. Elle savait, de par son expérience, que ce ne se passerait pas comme Isabelle se l’imaginait avec l’innocence de sa jeunesse encore si loin du fonctionnement de ce monde matérialiste. Il allait bien falloir que son père se décide à contribuer à son entretient…

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    Si, si : je vous rembourserai tout depuis que vous vous occupez de moi ! Mon père n’a pas l’air de se soucier de comment et de quoi je vis ! Quant à Édith la sorcière... moins ses deniers sont mis à contribution, mieux je me porte !

    Adélaïde considérait avec mélancolie la jeune petite comtesse au visage résolu. Elle savait, de par son expérience, que ce ne se passerait pas comme Isabelle se l’imaginait avec l’innocence de sa jeunesse encore si loin du fonctionnement de ce monde matérialiste. Pourtant, il allait bien falloir que son père se décide à contribuer à son entretient…

    Adélaïde devait vraiment avoir une discutions avec cet homme qui ne semblait pas ou ne voulait pas se rendre compte des besoins de sa fille. Certes, elle continuerait de dépenser pour Isabelle les revenus provenant de son héritage qui lui permettait tout juste d’être indépendante. Cet héritage ne pouvait indéfiniment subvenir à l’entretien de la jeune fille. L’intelligence et l’instinct d’Isabelle lui avait permis de découvrir, les fourberies de sa belle-mère, elle connaissait fort bien le mauvaise esprit de Ludivine. Elle n’était pas étrangère non plus à ce qu’était le gouffre financier que représentait le château à entretenir. Ce château était la principale raison pour laquelle son père se souciait si peu, de son devenir. Peu lui importait de laisser sa fille à la surveillance d’Adélaïde. L’inquiétude saisissait Adélie à la pensée de l’avenir incertain qui semblait attendre cette enfant sensible et fière dont certains côtés de sa nature lui étaient encore inconnus.

    Le son d’un violon, à cet instant, arriva par la fenêtre ouverte. Surprise, Adélaïde eu un léger sursaut et murmura :

    Le jour de l’enterrement de sa mère, elle aurait quand même pu, il me semble que...

    L’oreille tendue vers le son plaintif de l’instrument, Isabelle écoutait. Ce n’était pas comme à l’ordinaire. La plainte musicale s’élevait, puis un chant grave s’en suivait, laissant percevoir une peine profonde. Isabelle dit pensivement :

    C’est, peut-être, sa façon à elle de prier pour sa mère ?

    Le violon gémissait, exhalait une pathétique angoisse. Isabelle, les nerfs à vifs, leva son beau visage pâli par cette douleur de vivre, comme pour mieux en recueillir la poignante signification que dispensait l’archet de Victoria. Mais, soudainement, elle se raidit, figée dans une stupéfaction presque horrifiée : une sorte de ricanement s’élevait, un chant diabolique sur un rythme de danse macabre. Puis, brusquement, l’archet grinça, et plus rien.

    Isabelle eut un long soupir d’angoisse en s’écartant de la fenêtre et détourna les yeux pour qu’Adélaïde ne puisse pas voir la détresse qui s’y reflétait.

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    Le surlendemain de sa dernière entrevue avec Adélie, alors que l’après-midi était déjà bien avancé, Isabelle s’en alla vers la vieille salle de l’ancien château où elle aimait travailler pendant les jours d’été. Là, elle était sûre de ne pas rencontrer son père, sa belle-mère ou Ludivine. Assise sur l’appui de la baie ogivale, elle regardait la vallée, la noble perspective des hauteurs, en partie couverte de bois et de forêts. Le ciel voilé ne donnait qu’une lumière atténuée dont la douceur détendait quelque peu les nerfs de la jeune fille. Un silence atténué par les effets de ce temps maussade, l’enveloppait. De temps à autre, elle tricotait, mais le plus souvent, elle restait songeuse, ses yeux errant devant le paysage familier. A droite, dans la vallée, un bouquet d’arbres cachait Aigue-blanche : la demeure de Mme de Rubens, veuve de Mr le baron de Beau-levant, mère de William. Elle ne s’occupait plus du tout de l’exploitation agricole. Des deux enfants qu’elle avait eu de son premier mariage, elle n’en n’avait aucun à sa charge. André, son autre fils était infirme et sa fille de quinze ans, Juliette vivait chez une de ses sœurs en Angleterre. L’adolescente ne venait chez sa mère qu’une fois par an pendant les vacances d’été. Isabelle ne les connaissait que très peu, car depuis longtemps, la baronne ne l’invitait plus à accompagner sa belle-mère et sa fille quand celles-ci lui rendaient visite. Sa réputation de jeune fille sauvage et insoumise avait vite fait de dissuader Mme de Beau-levant de s’affliger le spectacle d’une tenue dont le laisser-aller lui aurait fait honte. Il ne lui échappait pas que Mme la baronne de Beau-levant, lors de rencontres fortuites, lui témoignait une malveillance à peine déguisée. Isabelle savait l’influence que sa belle-mère exerçait sur cette femme comme sur son père et William. Ces personnes qui, autrefois, était en très bonnes relation avec sa mère, semblaient complètement l’ignorer maintenant. Isabelle ne les côtoyait presque jamais et lorsque cela se produisait, pour ne pas montrer son désarroi et sa souffrance, elle leur opposait une apparente impassibilité, en narguant leurs hypocrites manœuvres destinées à lui nuire. Elle avait conscience de les décevoir, de ne pas se comporter comme ils aimeraient qu’elle se tienne en société, mais c’était sa seule défense contre leur crédulité et la médisance de sa belle-mère à son encontre. Qu’il était dur, parfois, de maintenir cette attitude ! Avec quelle joie elle voyait, la mère et la fille, plier baguage chaque année, au début de l’automne !

    Les quelques semaines choisis dans les mois d'été ou elles séjournaient à Monteuroux, lui semblaient si austère les années ou elle vivait solitaire avec sa marraine et les domestiques. Cette fois, son père et les deux vipères partiraient un peu plus tard : Ludivine se marierait le 15 Octobre, dans la petite église du village. Un mariage simple, disait sa belle-mère. Simple comme elles ne l’étaient pas du tout... La physionomie d’Isabelle se renfrogna à la pensée de ce mariage.

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    Le jour de l’enterrement de sa mère, elle aurait quand même pu, il me semble que...

    L’oreille tendue vers le son plaintif de l’instrument, Isabelle écoutait. Ce n’était pas comme à l’ordinaire. La plainte musicale s’élevait, puis un chant grave s’en suivait, laissant percevoir une peine profonde. Isabelle dit pensivement :

    C’est, peut-être, sa façon à elle de prier pour sa mère ?

    Le violon gémissait, exhalait une pathétique angoisse. Isabelle, les nerfs à vifs, leva son beau visage pâli par cette douleur de vivre, comme pour mieux en recueillir la poignante signification que dispensait l’archet de Victoria. Mais, soudainement, elle se raidit, figée dans une stupéfaction presque horrifiée : une sorte de ricanement s’élevait, un chant diabolique sur un rythme de danse macabre. Puis, brusquement, l’archet grinça, et plus rien.

    Isabelle eut un long soupir d’angoisse en s’écartant de la fenêtre et détourna les yeux pour qu’Adélaïde ne puisse pas voir la détresse qui s’y reflétait.

    Le surlendemain de sa dernière entrevue avec Adélie, alors que l’après-midi était déjà bien avancé, Isabelle s’en alla vers la vieille salle de l’ancien château où elle aimait travailler pendant les jours d’été. Là, elle était sûre de ne pas rencontrer sa belle-mère ou Ludivine. Assise sur l’appui de la baie ogivale, elle regardait la vallée, la noble perspective des hauteurs, en partie couverte de bois et de forêts. Le ciel voilé ne donnait qu’une lumière atténuée dont la douceur détendait quelque peu les nerfs de la jeune fille. Un silence atténué par les effets de ce temps maussade, l’enveloppait. De temps à autre, elle tricotait, mais le plus souvent, elle restait songeuse, ses yeux errant devant le paysage familier. A droite, dans la vallée, un bouquet d’arbres cachait Aigue-blanche : la demeure de Mme de Rubens, veuve de Mr le baron de Beau-levant, mère de William. Elle ne s’occupait plus du tout de l’exploitation agricole. Des deux enfants qu’elle avait eu de son premier mariage, elle n’en n’avait aucun à sa charge. André, son autre fils était infirme, et sa fille Juliette de quinze ans, vivait chez une de ses sœurs en Angleterre. L’adolescente ne venait chez sa mère qu’une fois par an pendant les vacances d’été. Isabelle ne les connaissait que très peu, car depuis longtemps, la baronne ne l’invitait plus à accompagner sa belle-mère suivit de sa fille quand celles-ci lui rendaient visite. Sa réputation de jeune fille sauvage et insoumise avait vite fait de dissuader Mme de Beau-levant de s’affliger le spectacle d’une tenue dont le laisser-aller lui aurait fait honte. Il ne lui échappait pas que Mme la baronne de Beau-levant, lors de rencontres fortuites, lui témoignait une malveillance à peine déguisée. Isabelle savait l’influence que sa belle-mère exerçait sur cette femme comme sur son père et William.

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    Un mariage simple, disait sa belle-mère. Simple comme elles ne l’étaient pas du tout... La physionomie d’Isabelle se renfrogna à la pensée de ce mariage.

    Un rire rageur s’étouffa dans sa gorge. La belle Édith avait réussi après une longue discussion assez orageuse avec son futur gendre, à persuader son mari et la mère de William de faire leur possible auprès de lui afin qu’il accepte les excuses de Ludivine pour sa conduite qui avait amené celui-ci à rompre leurs fiançailles au sujet de la dispute qu’ils avaient eu sur les berges de l’étang-aux-ormes. A bout d’arguments, et de patience, pour contenter sa mère, William avait cédé. Dominique, mit au courant par les domestiques du château qui avaient parfaitement tout entendu de l’affrontement entre la D’Argenson et William, avait tout rapporté à Adélaïde. Isabelle n’était pas satisfaite du revirement concernant son cousin. — Ah ! Les hommes ! Se disait-elle. — En tout cas, sa belle-mère n’aurait pas les joyaux de l’aïeule hindoue ! Celle-ci ne se doutaient guère que c’était elle, Isabelle la mal aimée, la paria qui en était la détentrice ! Quel bon tour Aurélie de Rubens leur avait joué, là ! Isabelle jubilait de les priver de cette fortune que sa belle-mère désiraient tant s’accaparer. Un peu moins secret que sa sœur Angèle, Dominique avait mis Adélaïde au courant des recherches que la comtesse avait entrepris concernant les joyaux. Sans tenir compte de sa fatigue, elle l’avait obligé à chercher partout et dans les moindres recoins de l’appartement de la vieille comtesse jusqu’à une heure tardive dans la soirée.

    Adélaïde avait su que la défunte comtesse léguait à ses deux fidèles domestiques une rente de quatre mille francs mensuels. Par contre, elle ignorait si Mme de Rubens avait pris des dispositions particulières pour sa petite fille. Adélaïde ne s’étonna pas que sa grand-mère l’ait exclu de son testament. Peu lui importait cet oubli volontaire de la part de l’aïeule : Ce qui l’inquiétait était de savoir si Isabelle en avait été exclu, elle aussi ?

    La jeune comtesse ne s’en souciait guère, car elle avait encore toute l’inexpérience d’une jeunesse tenue à l’écart du fonctionnement d’une société puritaine, avide de pouvoir, de fortune, de reconnaissance, et faisant grand cas des titres à épouser bien avant la personnalité de l’homme, afin d’être sûr d’obtenir une considération plus que légitime à leurs yeux, le titre, le sang, le rang, les terres, les biens en valeurs sonnantes et trébuchantes, valaient plus qu’une union par amour.

    Le désintéressement de la jeune comtesse était un des traits génétiques de  la famille de Rubens, et elle le poussait à l’extrême. Bien trop désintéressée parfois. Pensait Adélaïde.

    En effet : pas une fois Isabelle n’avait songé que les bijoux donnés par son aïeule étaient inestimables. Cela ne lui avait même pas effleuré l’esprit qu’elle pourrait en jouir plus tard. Elle considérait seulement qu’elle en était la dépositaire et qu’elle se devait de les soustraire à la cupidité de sa belle-mère. Pour la jeune fille, cette pensée la rassurait et lui procurait une immense satisfaction. Dans le silence où Isabelle s’engourdissait un peu, la voix d’Adélaïde vint la faire tressaillir :

    Isabelle ! Êtes-vous par ici ? Votre père vous demande.

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