• Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34- 

    Chapitre 3

    Aux alentours des deux châteaux que l'on considérait comme jumelés, l'on s’obstinait à parler du parc appartenant à la dynastie des comtes de Rubens, comme-ci la forêt, dans son entièreté, même dépossédée de ses grands arbres majestueux et plus que centenaires, faisait encore revivre le souvenir du grand domaine dont elle faisait encore partie malgré les parcelles qui avaient été entièrement dénudées de leurs bois précieux afin de subvenir à l’entretien de château-neuf occupé par les châtelains un tiers de l'année, au détriment de château-vieux. Par contre, le parterre à la Française, qui s'étendait devant château-neuf, longeait à gauche, château-vieux ou, à son extrémité, s’étalait une terrasse entre deux balustrades de pierre recouvertes de mousse que huit marches quelque peu dégradées par l’usure du temps, mais toujours de belle allure, conduisait à un parterre inférieur au milieu duquel s’allongeait un étroit miroir d’eau entre deux bandes de gazon qui, du côté externe, était orné de buis non taillés. A gauche, restaient les vestiges d’une importante orangeraie où des orangés laissés à l’abandon essayaient bien encore de donner quelques fruits que les résidents permanents récoltaient pour leur profit personnel. Mais rien ne garantissait que ces oranges eut été bonnes à manger... Il y avait trop à faire pour le vieux jardinier, et pas assez de revenu pour prendre un aide plus jeune afin de s’occuper de l’entretien de l’orangeraie.

    La beauté romantique et mystérieuse des lieux, était propice à la méditation. Le parterre intérieur s’ornait de marches en marbre rose et s’arrondissait en hémicycle autour d’un cupidon, arc et flèches en mains. Le parterre se terminait pas une balustrade d’où la vue s’étendait sur la vallée, les collines boisées, précédant la moyenne montagne. A droite de ce parterre, que bordaient encore des buis non taillés depuis un bout de temps, d’autres degrés entrecoupés d’étroites terrasses, menaient au parc que Victoria affectionnait. Ce parc n’était autre qu’une partie de la forêt appartenant, dans sa totalité, au comte de Rubens.

    Ces ancêtres avaient eu le château et les terres en héritage, Château-vieux se trouvait, en partie, dissimulé derrière les hautes tours de son frère pratiquement siamois qui étaient fort bien entretenu et qui avait déjà été plusieurs fois rénové. Château-vieux tenait encore debout par endroit, ce qui n’empêchait pas les ruines de cohabiter sans, pour cela, dévisager le lieu même où s’était retirée la vieille comtesse.

    Petit à petit, la forêt avait repris ses droits et la beauté de la nature libre et sauvage, pouvait y être contemplée, se laissant admirer à loisir. La vieille tour carrée abritait toujours les appartements vieillots de Marie-Marguerite de Rubens, d'Isabelle, d'Adélaïde et de Victoria : la tante d’Isabelle, qui ne sortait guère qu’à la nuit tombée afin d’éviter tout contact avec les gens de Monteuroux. Le parc était son endroit privilégié. Elle aimait s’y promener et respirer le bon air de la campagne comme le faisait, jadis, Daphné de Rubens. Là, elle était sûr de ne rencontrer âmes qui vivent.

    En des temps anciens, toute la noblesse du pays avait mené des chasses renommées, réunissant à Monteuroux Tous les châtelains des domaines voisins. Malgré les parcelles vidées de leurs grands arbres qui faisait toute leur beauté, celles-ci, intelligemment groupées de façon à ne pas défigurer l’ensemble de la forêt si chère à Isabelle qui en connaissait les moindres recoins, était encore très grande et le gibier y était abondant.

    Dans ses nombreuses pérégrinations, Isabelle découvrait souvent de nouvelles cachettes. Pour elle, pas un seul endroit de la forêt lui était inconnu. Il y avait pourtant, une partie du domaine qu’elle affectionnait tout particulièrement. Cette partie préférée de la jeune adolescente était entourée d’arbres centenaires que la cognée des bûcherons avait épargné pour une raison qui lui était inconnue, mais qui, un jour, lui serait révélée dans des conditions qu'elle était loin d'imaginer. Ce même emplacement comprenait également sa pièce d’eau, aux berges couvertes d’herbes vertes et grasses. L’endroit avait été surnommé l’étang-aux-ormes : la cause en étant justement ces magnifiques grands arbres centenaires. Par endroits, les longues lianes retombantes des grands saules pleureurs, baignaient le bout de leurs ramures dans l'onde. Ils avoisinaient les ormes centenaires qui, en arrière-plan, formaient un rideau protecteur tel un écrin enchâssant cette étendu d'eau qui prêtait à ce lieu une atmosphère romantique, mais très mystérieuse. L’étang avait la particularité de posséder une eau changeante qui, par moment, devenait obscure en son milieu, où couleur de jade, vers les abords. De légers roseaux murmurant sous la brise, donnaient à cet endroit, encore plus de mystère depuis que l’on avait retrouvé Daphné de Rubens noyée dans ces eaux où s’entremêlaient les longues racines sous-marines de ces fleurs aquatiques que sont les nénuphars. Isabelle ne venait jamais la nuit tombée si près de cet étang, sa marraine considérant ce coin du parc trop dangereux pour sa protégée encore très jeune et bien trop aventureuse pour ses seize ans, pourtant, l'étang avait été en un temps, très fréquentée par les amis du comte.

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    Isabelle y découvrait souvent de nouvelles cachettes. Pour elle, il y avait une partie du domaine qu’elle affectionnait entre toutes les autres, et pour qui elle avait une prédilection. Cette partie préférée de la jeune adolescente était entourée d’arbres centenaires que la cognée des bûcherons avait épargné pour une raison qui lui était inconnue, mais qui, un jour, lui serait révélée dans des conditions qu'elle était loin d'imaginer. Ce même emplacement comprenait également sa pièce d’eau, aux berges couvertes d’herbes vertes et grasses. L’endroit avait été surnommé l’étang-aux-ormes, la cause en étant justement ces magnifiques grands arbres centenaires. Par endroits, les longues lianes retombantes des grands saules pleureurs, baignaient le bout de leurs ramures dans l'onde. Ils avoisinaient les ormes centenaires qui, en arrière-plan, formaient un rideau protecteur tel un écrin enchâssant cette étendu d'eau qui prêtait à ce lieu une atmosphère romantique, mais très mystérieuse. Les ombres des arbres se reflétaient dans l’eau lumineuse et semblaient vouloir se mirer dedans. C’était une eau changeante par moment, obscure en son milieu où couleur de jade, vers les abords. De légers roseaux murmurant sous la brise, donnaient à ce lieu encore plus de mystère depuis que l’on avait retrouvé Daphné de Rubens noyée dans ces eaux où s’entremêlaient les longues racines sous-marines de ces fleurs aquatiques que sont les nénuphars.

    Isabelle n’y venait jamais la nuit tombée, sa marraine considérant ce coin du parc trop dangereux pour sa protégée encore très jeune et bien aventureuse pour son âge. Si ce lieu avait été fréquenté, comme au temps de l’abondance, à présent, il était triste et abandonné. Très souvent on y aurait, paraît-il, remarqué de majestueux cygnes blancs, qui aimaient se prélasser paisiblement sur l’onde reflétant leur corps les nuit de pleine lune. Ces oiseaux blanc semblaient se dédoubler dans l’eau calme de cet étang, et donnaient une apparence irréelle à l’ensemble qui formait un tableau fascinant dont seule la nature était témoin. Ce lieu tristement célèbre depuis le drame où la comtesse Daphné avait vécu une triste finse trouvait dédaigné des châtelains. Seule la jeune Isabelle y venait. Certains jours, et principalement les nuits où la lune éclairait pleinement l’étang, il arrivait que la comtesse défunte, apparaisse. La jeune Daphné n’avait pas dû apprécier que son cher amour la trompe et lui donne une remplaçante aussi rapidement. La légende courrait que c’était pour cette raison qu’elle revenait d’entre les morts afin de se venger de celle qui avait pris sa place dans le cœur de son bien aimé, rappelant ainsi sa faute et les circonstances plus que bizarres concernant sa disparition dont elle seule savait, en partie,  la vérité sur ce qui lui était réellement arrivé.

    Chaque personne ayant été témoin de cette funeste nuit ne pouvait s'empêcher de toujours se poser la même question. Pour quelle raison la comtesse, la nuit de sa disparition, se promenait-elle seule sans son mari ? Si le comte Rudolph avait été auprès de sa jeune épouse le soir du drame, il est certain que l’accident ne se serait jamais produit. Ça jasait de tous côtés, et l’histoire des apparitions étaient préoccupante au point que la domesticité ne parlait que de ces phénomènes. Le comte se sentant plus que responsable du tragique et mystérieux accident de son épouse, en était affecté. Quant à la nouvelle comtesse, elle ne laissait pas voir son inquiétude, mais elle n’en menait pas large. Méprisante, elle ne voulait rien entendre concernant ces événements qui, d’après elle, n'était que pure invention racontée par ces rustres de bûcherons afin de lui faire du tord, car elle sentait bien qu'elle n'était pas en odeur de sainteté aupré des gens du village. Pourtant, elle ne pouvait empêcher les rumeurs, et cela commençait à faire du monde pouvant témoigner de cette présence fantomatique. Le mystère devenait de plus en plus intriguant...

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    Au moment de la disparition de sa mère, la petite comtesse de six ans s’était retrouvée du jour au lendemain orpheline, avec pour seules explications ce que sa marraine et préceptrice était chargée dlui donner. Sur le roulement des questions de la petite fille, Adélaïde se devait de lui faire comprendre que le bon Dieu l’avait rappelé à lui, ce qui était très dur car en grandissant, l’enfant acceptait de moins en moins ses dérobades trop simplistes pour satisfaire sa curiosité. Sans se décourager, la petite revenait régulièrement à la charge aupré de sa marraine avec de plus en plus de questions embarrassantes concernant sa mère parce qu'elle voulait comprendre.

    La comtesse était très aimée pour sa gentillesse, sa bonté d’âme, le respect d’autrui, les dons qu’elle faisait à la communauté, et aux gens nécessiteux de la paroisse. Sa beauté qui n’avait, comme par miracle, aucunement souffert de ce séjour dans l’eau, était telle que de son vivant. Son teint rosé, velouté, et ses lèvres d’un rouge naturel dans un visage encadrées par de longs cheveux bouclés, d'un blond doré, faisait penser à un ange. L’horreur de ce drame avait marqué les esprits. Les assistants présents à l’enterrement étaient nombreux, et beaucoup laissaient paraître leur peine. 

    Sur l’ordre du comte, jugée trop jeune, sa petite fille n’était pas présente à l'enterrement. Adélaïde n’avait donc pas eu la permission de suivre sa chère Daphné à sa dernière demeure. Elle aurait pourtant aimé rendre un dernier hommage à sa douce comtesse qu’elle avait tant aimé et pleuré au soir de la veillée, à genoux, prés de son lit mortuaire. Le comte lui avait accordé l’autorisation de prier en silence à son chevet, et elle avait vraiment eu l’impression que la jeune comtesse dormait. 

    Une fois son amour accompagné là ou elle devait reposer pour l'éternité dans la crypte ou reposaient tous les ancêtres du comte, celui-ci s’était retiré dans ses appartements et n’en sortait plus. Il était inconsolable, refusant même de se nourrir, le docteur avait eu tellement peur pour sa santé physique et mentale, qu’il l’avait envoyé faire un séjour en maison de repos afin de ne plus ressasser cet accident tragique dont il se sentait le seul responsable pour avoir laissé sa jeune femme se promener sans être accompagnée, ne serait-ce par un domestique ; mais après sa crise de mélancolie qui avait nécessité l'éloignement de Monteuroux, le comte, comme nous le savons, s’était remarier rapidement.

    A partir de cet événement tragique doublé de son remariage, la nouvelle avait, telle une traînée de poudre, fait le tour des villages avoisinant Monteuroux. Il ne s'était pas, non plus, passé longtemps avant que des bruits bizarres court concernant de fantomatiques apparitions prés de l’étang-aux-ormes. Cela faisait son effet aupré de ceux qui Bûcheronnaient dans le domaine. La nouvelle avait vite fait de faire le tour des villages environnants ou la jeune comtesse était connu pour sa gentillesse, et très aimée. Le lieu des apparitions devint trop perturbant pour les bûcherons qui ne voulaient plus reprendre le cour de leurs activités concernant la coupe des arbres dans les parcelles autorisées. Ils ne voulaient définitivement plus prendre le risque de voir, à nouveau, la comtesse daphné apparaître intempestivement aux endroits où ils travaillaient, ce qui n'était pas du tout du goût du comte qui manquait singulièrement de fonds afin d'entretenir château neuf, car les arbres coupés étaient revendu aux scieries alentours. 

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    Depuis ces apparitions inquiétantes où beaucoup des ces hommes avaient vu la comtesse Daphné du côté du bois ou se trouvait l'étang, était considéré comme étant un lieu hanté. Le comte, obsédé par la mort de sa première femme, n’allait jamais se promener de ce côté-ci du parc comme il le faisait auparavant. Il était très superstitieux. Cette histoire rocambolesque le perturbait, et la peur d’apercevoir ce que les bûcherons avaient vu, était pour lui une source d’angoisse. Il refusait d’analyser le pourquoi du comment des rumeurs qui enflaient chaque jour un peu plus, et d’approfondir les questions qu’il se posait. Sur ce sujet, il était dans un déni total, et son exigence allait jusqu’à interdire à quiconque se trouvant au château d’en aborder la le sujet entre eux et surtout pas s’il s’avérait que la jeune comtesse fut dans les parages, car bien trop jeune pour comprendre, elle devait être maintenue dans une totale ignorance concernant cette effroyable tragédie. 

    Le comte savait très bien que sa fille ne resterait pas dans son innocence de petite fille très longtemps encore, et qu’un jour, elle apprendrait l’horrible vérité sur la fin malheureuse de sa mère. La sanction la plus lourde pour avoir passé outre ses recommandations, était le renvoi immédiat des fautifs ayant été trop bavards devant l’enfantDepuis ce soir funeste, la jeune Isabelle de Rubens avait grandi à l'abri des rumeurs jusqu’à ses seize ans. Elle n’avait jamais eu vent de la légende qui s’était formée autour de la noyade accidentelle de sa mère. Pour la protéger, l’on avait pris soin de ne jamais évoquer tout ce qui se rapportait à son mystérieux décès.     

    Lors de l'ouverture de la chasse, les bûcherons, comme d’ailleurs les chasseurs ou les paysan, avaient, chaque année, le droit de prélever du gros gibier sur les terres du comte ; mais le domaine étant très grand, ils ne voulaient plus se risquer dans les bois, ni même dans la forêts entourant les endroits ou la comtesse daphné apparaissait.

    Le comte de Rubens qui exigeait un droit légitime sur ce que ces hommes rapportaient comme gibier, n'étaient pas satisfait du manque à gagner concernant les pièces de viande dont il ne pouvait plus faire commerce aux restaurateurs des villes avoisinantes. Depuis les apparitions intempestives de la comtesse, même lui qui aimait chasser, hésitaient à arpenter les lieux forestiers ou, d'habitude, il se faisait un plaisir d'exercer l'art de la chasse au gros. Les apparitions de la châtelaine défunte le décourageaient au même titre que les villageois  qui ne voulaient plus se risquer dans ces parages dit hantés. Ce qui rendait la chose plus que plausible concernant les événements surnaturels se produisant assez souvent du côté de l’étang, mais aussi le long des chemins et sentiers empruntés par lui et ces rudes gaillards de la campagne. Le comte Rudolph, plus méfiant qu'il ne l'était auparavant, devait se défaire à contre coeur de cette manne conséquente l'aidant à régler quelques factures qui traînaient concernant château neuf.

    Depuis son plus jeune âge,  Isabelle ne vivait que dans l’entourage des domestiques et de la préceptrice de sa mère. Plus Isabelle grandissait manquant de repères paternels, plus elle s’attachait à Adélaïde qui lui donnait l'affection dont une enfant de son âge a besoin pour se construire. Adélaïde lui parlait beaucoup de sa maman afin qu’elle la connaisse et garde à jamais dans son cœur son amour pour elle. La jeune comtesse, devant un père absent, se souvenait à peine des caresses et des mots tendres de celui qu’elle ne voyait que très rarement, et toujours dans des conditions qui n’étaient guère à son avantage.

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    Lorsque la jeune comtesse allait se promener dans le parc, Adélaïde lui recommandait sans cesse de ne pas aller trop près du bords de cet étang dont les berges étaient devenues dangereuses. La jeune fille ne s’en souciait guère, et ne se privait pas de braver les recommandations d’Adélaïde. Elle aimait cet endroit sans en connaître la raison qui l’attirait près de la pièce d'eau. Elle s’y rendait chaque fois qu’elle le pouvait. Était-ce le besoin de braver les interdits ? Elle ne le savait pas elle-même. Elle était frondeuse la jeune comtesse !

    Un jour que l’envie lui était venu de cueillir une de ces fleurs, elle eut soudain l’idée, comme le faisait sa mère, de prendre la vieille barque sans se demander si elle saurait la manipuler, se souciant peu de ne pas savoir encore nager. Téméraire devant le danger, bravant le sort, se servant des rames avec maladresse, elle s’était approchée le plus près possible du jardin aquatique. A l’aide d’une longue branche souple et fourchue qu'elle s'était procuré avant de prendre la barque, elle avait réussi à attirer à elle une de ses fleurs tant convoitées par sa mère. Elle l’avait cueilli avec mille précautions pour ne pas faire chavirer son embarcation, et revenant prudemment près de la rive, elle remit la barque à sa place, sans omettre de l'arrimé bien consciencieusement,  de monter les trois marches qui permettaient de se retrouver sur la terre ferme. Heureuse d'être parvenue à ses fins, Isabelle prit soins de fixer la fleur dans ses cheveux. La jeune fille se sentait curieusement en paix. Sur le chemin qui menait à Châteauroux, Isabelle croisa Ludivine de Richemont qui, avec ce sourire ingénu plein de sous-entendus dont elle avait le secret, lui dit :

    Vous avez cueilli cela dans l’étang ? Quelle imprudence ! Comment avez-vous fait ? Le jardin aquatique n’est pas si près de la berge ! Avez-vous donc envie de finir comme votre mère ?

    Obéissant aux réflexes habituels, chez elle, dès qu’il s’agissait de  la d'Argenson ou de sa fille, Isabelle, répliqua sèchement :

    Quoi ?! Qu’a fait ma mère, et en quoi cela vous regarde t-il ?! De quoi vous mêlez-vous ?!

    — Ce que votre mère à fait ?! Mais elle s’est noyée dans l’étang en voulant cueillir ces fameuses fleurs ! Du moins on le suppose... Personne ne vous l’a jamais dit ?

    Abasourdie et furieuse par ce qu’elle venait d’apprendre sans ménagement de la bouche de cette péronnelle de Ludivine, Isabelle lui asséna une réplique digne d’une personne qui savait des choses que la fille de la d’Argenson ignorait :

    Ne serait-ce pas quelqu’un qui aurait poussé ma mère intentionnellement ? Je ne suis pas idiote ! J’ai pris la barque moi-même pour aller cueillir ces fleurs ! On ne peut les attraper de la berge ! Ne trouvez-vous pas étrange qu’elle ait cherché à attraper ces fleurs seule, alors que dans la journée qu’elle prenait la barque de  pour aller les cueillir ?!  C’est curieux ! Ne trouvez-vous pas ?

    Oh ! Mais qu’allez-vous chercher là ? Ce n’est pas la version officielle de la mort de votre mère ! fît Ludivine derrière un sourire malicieux et plein de sous entendus. Vous vous montez la tête, ma chère !

    Son air plus qu’ironique, humiliant et méprisant en disait long sur l’animosité que nourrissait Ludivine de Richement à l'encontre d' Isabelle de Rubens.

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    — Vous êtes vraiment une peste pour me dire de telles choses ! Lorsque ma mère est décédée, vous n’aviez que deux ans de plus que moi ! C’est votre mère qui vous a mise au courant alors que l’on me l’a caché depuis toutes ces années et que c’est vous qui me l’apprenez en y mettant un malin plaisir ?! Vous êtes décidément mesquine, cruelle et pleine de méchanceté ! Pour cela, vous êtes le portrait de votre mère, sans aucun doute ! Êtes-vous satisfaite de me faire du mal ?

    Ludivine ne répondit pas, mais le sourire de satisfaction qu’elle affichait en disait long quant à l’effet produit sur Isabelle concernant sa révélation. Hors d’elle, la jeune comtesse gifla magistralement sa rivale qui ne s’attendait pas à une telle violence. Ne lui laissant pas le temps de réagir, Isabelle s’éloigna avec la rage au cœur, se répétant sans cesse à voix haute :

    — Noyée ? Ma mère s’est noyée ? C’est impossible ! Elle ne s’est pas noyée seule ! On l’y a aidé ! Cela ne peut en être autrement ! Mère était bien trop prudente !

    De son côté, Ludivine, la joue en feu et blessé dans son orgueil, marmonna les dents serrées :

    — Tu va me payer cette gifle tôt ou tard ma petite… Tu ne perds rien pour attendre.

    Ce qu’Isabelle venait d’apprendre jeta en son âme une horreur tragiquement douloureuse. Elle se précipita dans la cour, entra comme une folle chez Adélaïde, et lui cria :

    — Pourquoi ne m’avez-vous pas dit que ma mère s’est noyée dans l’étang ?! Je comprends la raison pour laquelle vous me répétiez sans cesse de ne pas m’approcher des bords où se trouvent ces maudits nénuphars ! J’attends une explication !

    Adélaïde, interloquée par ce que la jeune fille venait de lui annoncer avec tant de violence dans la voix, eut bien du mal à retrouver son calme avant de pouvoir articuler un mot :

    — Heu... Comprenez-moi ma chère enfant ! Vous étiez bien trop jeune pour accepter ce malheur ! Qui… qui vous a... mise au courant de cette... cette tragédie que nous avons tous pris soins de vous cacher le plus longtemps possible ? Pour une fois, je ne pouvais donné tort à votre père qui voulait vous protéger et vous épargner le désarroi d’une toute petite fille qui ne pouvait comprendre cette tragédie. Vous expliquer que désormais, vous ne reverriez plus votre pauvre maman, était trop dur et j’avais ordre de vous cacher la vérité. Votre maman à eut accident, ma chérie ! C’est officiellement la cause de sa mort. Il fallait préserver votre jeune âme le plus longtemps possible de l'horrible choc ! L'accident s’est produit alors que vous n’aviez que six ans. Cela vous aurait certainement marqué à vie ? Je ne pouvais m'y résoudre et votre père m’avait interdit de vous dire ce qu’il s’était passé. Je pensais, pour une fois, la même chose. Mais... qu’est-ce... cette fleur dans vos cheveux ? !

    Cela me regarde Adélie !

    Vous avez bravé le sort pour savoir s’il était possible d'attraper une de ces fleurs, alors que le jardin de nénuphars n’est pas si près que cela de la berge ! Votre maman prenait la barque pour aller les cueillir en plein jour, prenant soin de s’habiller en conséquence. Elle ne s’y serait jamais risqué, la nuit tombée !

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    Hors, l’accident s’est produit, il devait être onze heure du soir. Votre père et les domestiques l’on cherché toute la nuit et votre père ne l’a retrouvé que le lendemain matin à la levée du jour.

    — Puisque vous l’avez vu être portée sur son lit au sortir de cet étang, Adélie. Comment maman était t-elle habillée ?

    — Elle avait une très belle robe dans les tons de parme, ainsi qu’un châle agrémentant sa tenue.

    Justement ! Cela ne vous a pas semblé inconcevable que maman est été vêtue pour une simple promenade et que père ne l’ai pas accompagné ? J’ai voulu me rendre compte par moi-même de ce qui avait pu se passer, et j’ai vite compris que l'énigme n'avait rien à voir avec les nénuphars. Se servir de cette vieille barque pour cueillir ces fleurs, n’était pas son idée. Elle n’était pas là, en pleine nuit pour cette raison ! Ce qui m’a tout de suite interpellé, c’est qu’il est tout à fait impossible de cueillir ces fleurs de la berge ! J’ai fais ce que je pensais être la manière de faire de maman, et j’ai dû trouvé un bâton courbé sur le bout, afin de constituer un genre de crochet. Puis, j'ai pris la barque pour aller jusqu’aux fleurs, mais lorsque je me suis risqué à faire cette expérience, la seule différence était qu’il faisait encore jour ! Pour sa promenade, maman n’était pas habillée pour aller à la cueillette de ces fleurs, ce qui me fait poser bien des questions… Comprenez-moi, Adélie. Il est très risqué, surtout la nuit tombée, je dirais même, impossible, de vouloir attraper ces fleurs de la berge, si belles soient-elles ! Je suis convaincue que maman a été poussé ! C'est un assassinat, Adélie !

    Il me semble, en effet, que vous ayez vu juste mon enfant ! Votre pertinence dans votre façon de raisonner me fait voir les choses sous un autre angle. Je m'en rends compte à présent. Votre présence d'esprit vient de me faire comprendre bien des choses dont je ne m'étais pas rendu compte aveuglée par le chagrin d'avoir perdu Daphné...  Je pense, à présent, qu'il est bien trop tard... beaucoup trop d'années se sont écoulées depuis, pour arriver à découvrir le fond de cette énigme... Pourquoi vous faire du mal, Isabelle ? Cela est si loin...

    Mais pour moi, Adélie, maman vient seulement de me quitter pour  la deuxième fois et pour toujours ! Est-ce que vous vous rendez compte de ma peine ? ! Maman est morte assassinée par une personne malveillante qui n'a pas été punit par la loi des hommes ! Dieu sait ce que l’on à fait à ma chère mère et je demande, j’implore la justice divine !

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    — Maintenant que vous  en parlez, je me suis souvent posé les mêmes questions que vous aujourd’hui quant à la version officielle de sa mort ? Comment aurait-elle pu être aussi inconsciente et s’aventurer sur ces berges glissantes pour des fleurs déjà inaccessibles en plein jour ? Votre mère connaissait le danger. La pleine lune, n’aurait pu lui suggérer l’idée même d’essayer ? Elle était trop intelligente pour tenter une telle expérience en pleine nuit. Je n'ai pas osé faire part de mes soupçons à votre père prostré dans son chagrin, mais quand il revînt de son voyage, il était déjà remarié. Isabelle. Dites-moi laquelle, de la mère ou de la fille, vous a mise au courant de la noyade de votre maman ? Je suis sûr que cette méchanceté ne peut venir que de Ludivine ! Répondez-moi, Isabelle. Est-ce Ludivine ? Elle ne pouvait tenir ce secret que de sa mère ! Elles sont aussi malveillantes l’une que l’autre. Le fiel empoisonne leurs âmes.

    — Je ne les craint pas, Adélie ! Tout mal se paie sur terre... Tôt, ou tard... J’en suis persuadée ! Que ce soit ma belle-mère ou la mesquine Ludivine, elles seront obligées de rendre des comptes à Dieu ! Je n’ai aucune vengeance en mon cœur. Simplement de la colère vis à vis de mon père trop faible pour résister à cette odieuse femme... Je n’en veux pas, non plus à William pour ne pas se rendre compte de la noirceur de l’âme de sa fiancée. Je haie cette d'Argenson ! Heureusement que l’abbé Verges m’aide à évacuer la haine que je ressens ! la prière et la confession me sont précieuses. Je sais que Dieu est là pour veiller à ce que justice soit faite ! Je ne saurais dire comment, mais je le sens... 

    — Vous êtes bouleversée, mon enfant, et je comprends votre chagrin. Que vous soyez choquée et révoltée, ça aussi, je le comprends. Pardonnez-moi, Isabelle. Mais votre père ne... votre père ne voulait et ne veut absolument pas que vous soyez au courant de la fin horrible de votre mère... Maintenant que vous savez...

    — Maintenant que je sais, je ne changerais rien à mon comportement vis à vis de quiconque. La Ludivine va être très surprise de ne pas avoir de retour sur notre altercation au bord de l'étang. Père vous avait interdit, et vous interdit toujours de me tenir au courant de qu'il ne veut pas que je sache ! Mais tout ceci est finit !

    Père ne me fait appeler que pour que sa femme ait la joie de me reprocher ma conduite envers elle ou sa chère fille. Cette femme est d’une ignoble cruauté et sa fille la suit de près ! C’est peu de le dire ! Elle m’a fait mal en se réjouissant de ma surprise et de ma peine qui devait se lire sur mon visage lorsqu’elle s’est fait un plaisir de me dire la vérité sur l’accident de mamanC’est vraiment là que j'ai découvert cette personnalité malsaine qu'elle cache si bien sous des mimiques coquettes et innocentes, sa voix doucereuses que l'on peux associer à du venin... Elle aime se réjouir impunément du malheur des autres. Malgré ma peine, je viens de me rendre compte que cette peste de Ludivine, bien malgré elle, ma rendu un grand service en voulant me faire souffrir. 

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    Ce que je viens d’apprendre m’a éclairé sur certains points qui m’étaient restés obscures étant trop petite pour réaliser les véritables raisons concernant l’absence de maman. Je suis plus à même de me conforter dans ce que je soupçonne depuis longtemps ; mais elle n’aura pas le dernier mot sur moi ! Je saurais surmonter mon chagrin. Ne me cachez plus rien Adélie. Je veux tout savoir sur ce qui concerne maman. Je vous dis qu’il y a quelque chose de malsain dans ce supposé accident ? Vous savez, Adélie, ce que je pense de tout cela.

    Depuis cet instant fatal où la jeune adolescente avait appris la mort tragique de sa mère par la bouche de Ludivine de Richemont, elle considérait la pièce d’eau comme une sorte de lieu de pèlerinage. Chaque fois que cela lui était possible, elle se devait de venir s’asseoir dans l’herbe devant l'étang. Là, Elle repensait à sa mère morte, bêtement, noyée, sans personne pour la secourir. Elle imaginait la scène tout en frissonnant d’horreur. 

    — Quelle mort affreuse ! Pensa Isabelle. Comme elle a dû avoir peur avant de s’enfoncer définitivement dans l’eau froide, sombre et profonde et surtout dans le noir complet de la nuit déjà bien avancée.

    La blondeur de sa chère mère aux grands yeux pensifs dont le portrait ornait sa chambre, lui faisait penser à son contraire aux cheveux diaboliquement noir corbeau qu’elle ne supportait pas. Le portrait de sa mère était l’unique lien qui la reliait à elle. Tous les soirs et chaque matin à son levé, Isabelle lui parlait. Elle sentait que sa mère la protégeait et l’aimait. Daphné et Isabelle, par l’intermédiaire de ce tableau, n’avaient jamais été vraiment séparées.

    Il existait, au bord de cet étang, un vieux pavillon à demi ruiné par l’humidité et le manque d’entretien, mais qui avait conservé les lignes élégantes des constructions du XVIII ème siècle. A l’intérieur, l'on pouvait encore observer quelques-unes des boiseries sculptées et recouvertes d’une fine couche d’or, avoisinant avec de fines peintures dont on l’avait autrefois décoré.

    Dans ces années où la fortune des de Rubens ne les avait pas encore abandonnés, pareil à leurs ancêtres, ils donnaient des fêtes au bord et sur cet étang. Comme l’exigeait la coutume et la bienséance, l’on offrait collations ou soupers, selon les heures ou les invités se trouvaient être encore aux abords du pavillon. Cela faisait bien longtemps que les de Rubens n’exerçait plus aucune activité en ce lieuCe qu’il restait de leur fortune, ne leurs permettait plus de l’entretenir. Seule Isabelle y venait lire, rêvasser ou dessiner. Seule, non, car un jour, elle y avait trouvé un long voile de tulle blanc qui devait appartenir à sa tante Victoria, puisqu’il n’y avait plus que sa tante, à part elle, qui venait de ce côté-ci du parc. Cette tante qu’Isabelle ne connaissait pas, ne fréquentait ces lieux qu’à la nuit tombée, lorsque sa silhouette déformée par une bosse au dos déportant, par obligation, sa taille, compressant aussi son coeur et ses poumons. Sa tante, profitant de la nuit, sortait de la vieille tour et se confondant avec les hombres nocturnes, se dirigeait vers l’étang ou se trouvait le pavillon, étant sûr de n’y rencontrer âme qui vive.

    Deux jours après son entrevue avec la comtesse Marie-Marguerite, Isabelle, par un après-midi maussade, vînt s’asseoir sur une des marches du pavillon légèrement en surélévation, permettant de visionner dans son ensemble cet endroit plus que mystérieux qu'était l'étang. 

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    Elle ouvrit son carnet à dessins qu’elle avait apporté dans l’intention de croquer la berge de la pièce d'eau qui lui faisait face. Les herbes folles recouvraient le sol. Seuls les trois degrés près de la vieille barque restaient à découvert. D’une main déjà très adroite, Isabelle traça une esquisse de cet endroit qu’elle aimait pour son calme, sa beauté, ses cygnes qu’elle adorait voir évoluer sur l’eau. Ce dessin lui permettait d'avoir prés d'elle le lieu où sa mère devait perdre la vie et se sentir ainsi, plus près d'elle. Adélaïde lui avait donné, elle-même, quelques leçons, et la jeune fille s’était tout de suite montrée très agile dans ses coups de crayon. Elle aimait le dessin et ses progrès étaient stupéfiants ! La vieille demoiselle s’étonnait de son savoir-faire sans jamais avoir pris de véritables leçons, si ce n’est que les siennes. Ce don inné lui rappelait Victoria. Elle était très adroite, elle aussi, de ses mains et artiste accomplit, ce qui lui faisait dire :

    — Quel dommage de ne pouvoir mieux cultiver les dons que vous avez ma chère enfant ! Il est vraiment triste que votre tante Victoria vive en recluse ! Vous auriez beaucoup appris avec elle. Victoria est une artiste confirmée dans bien des domaines ! Son savoir ne serait pas perdu avec vous. Elle est très adroite de ses mains, ce qui en fait une artiste accomplit. Je ne croie pas qu’elle vive encore longtemps. Ses poumons et son coeur sont comprimés par sa cage thoracique qui, obligatoirement, suit la rotation de sa colonne vertébrale, et celle-ci ne cesse  de vriller au fur et à mesure du temps qui passe. Elle doit avoir beaucoup de mal à respirer. 

    — J’aurais bien aimé, chère Adélie, lui adoucir le temps qu’il lui reste à être avec nous. Mais voudrait-elle accepter ma présence 

    — Je ne croît pas ma chère enfant. Elle ne veut jamais voir personne à part sa dame de compagnie, la gentille Antoinette,  ainsi que Dominique et Angèle.

    — C’est triste Adélie. Nous sommes chacune en manque d’attention et de tendresse pourtant, je suis sûr que nous arriverions à nous entendre, et même à nous apprécier... si elle le voulait. Ses jours seraient moins tristes, je lui adoucirais ses journées et elle m’apprendrait tellement de choses… Que ne puis-je essayer de la convaincre par l’intermédiaire d’Antoinette ?

    — C’est ainsi ma petite chérie. Face à son obstination, nous ne pouvons rien faire.

    Dans ces années où la fortune des de Rubens ne les avait pas encore abandonnés, pareil à leurs ancêtres, ils donnaient des fêtes dans le pavillon sur plombant l'étang. Après que l'on ai fait des promenades sur l'eau en aimable société, et comme l’exigeait la coutume,  ainsi que la bienséance, selon les heures, l’on offrait collations ou soupers dans ce même pavillon qui, en ces temps anciens, resplendissait de sa royale magnificence.

    Cela faisait bien longtemps que les de Rubens n’exerçait plus aucune activité de ce côté-ci de l’étangCe qu’il restait de leur fortune, ne leurs permettait plus d’entretenir ce pavillon qui, malgré sa solitude, tenait toujours debout. Seule Isabelle y venait lire, rêvasser ou dessiner, mais toujours seule, mais un soir elle y avait trouvé un long voile de tulle blanc. A qui appartenait-il ? Qui pouvait bien porter ce châle à part la sœur de son père ? Elle n'avait jamais vu sa tante Victoria ; mais puisqu’il n’y avait plus, à part elle, aucune personne qui venait de ce côté-ci du parc à la nuit tombée, ce ne pouvait être que elle ? Cette tante que Isabelle ne connaissait pas et qui ne fréquentait ces lieux que la nuit tombée, lorsque sa silhouette déformée par une bosse au dos, déportant, par obligation, sa taille, se confondait alors avec les hombres nocturnes. Victoria sortait pratiquement chaque soir de la vieille tour, puis elle se dirigeait vers l’étang où se trouvait le pavillon, étant sûr de ne jamais y rencontrer âme qui vive.

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    Depuis cet l'instant où elle avait appris la mort tragique de sa mère par la comtesse Ludivine de Richemont, Isabelle considérait douloureusement la pièce d'eau en s’asseyant dans l’herbe, et devant cet étang, elle repensait à sa mère partie loin d'elle, accidentellement noyée. Elle ne faisait pas que penser à sa mère trop tôt disparut. Elle imaginait aussi la scène, tout en frissonnant d’horreur. 

    — Quelle mort affreuse ! Pensa Isabelle à haute voix. Comme elle a dû avoir peur en sentant que sa vie allait s'arrêter là, dans le noir complet de la nuit tombéesans personne à ses côtés pour la secourir, avant de s’enfoncer définitivement dans l’eau froide, sombre et profonde. La blondeur de sa chère mère aux grands yeux pensifs dont le portrait ornait sa chambre, lui faisait penser à son contraire aux cheveux diaboliquement noir corbeau qu’elle ne supportait pas. Le portrait de sa mère était l’unique lien qui la reliait à elle. Tous les soirs à son coucher et chaque matin à son levé, Isabelle lui parlait. Inconsciemment, elle sentait que sa mère la  comprenait, la protégeait et l’aimait. Daphné et Isabelle, par l’intermédiaire de ce tableau, n’avaient jamais été vraiment séparées.

    Le vieux pavillon à demi ruiné par l’humidité et le manque d’entretien, servait souvent d’abri à Isabelle, lorsqu’elle croquait principalement cet endroit avec ses grands arbres, Isabelle aimait le silence ou la brise se faisait sentir de temps à autre. Tout était silencieux et parfois, le désagréable cri d’un animal blessé déchirant l’air, parvenait jusqu’à elle. A un moment donné, la musicalité d'un léger rire de femme s’éleva, et troubla le silence, frappant l’oreille de la jeune comtesse. Elle tressaillit et le crayon que ses doigts tenaient fermement s’arrêta net. Isabelle reconnu le rire cristallin de Ludivine de Richemont. Que faisait-elle sur les berges de cette pièce d’eau qui ne lui étaient aucunement familière ? Elle n’y venait jamais. Ce lieu, après ce qu'il s'était passé il y a des années, ne semblait pas assez hospitalier pour cette péronnelle ! Les lèvres serrées, la jeune comtesse se leva, gravit rapidement les quelques degrés ou elle était assise et qui la séparait de l’intérieur du pavillon. Elle repoussa les battants d’une porte qui supportait encore quelques vitres intactes, puis, pénétra à l'intérieur. La pièce, dallée en damier de marbre noir et blanc, n'avait rien perdu de ses airs de demeures seigneuriales. Ce pavillon avait une longue histoire qui n'admettait pas qu’on oublie son existence, mais à cause de l'humidité provenant de la résurgence diffuse de sources souterraines nouvellement apparues en surface par endroit, décollaient progressivement les peintures pourtant vieilles de plusieurs siècles. Les conséquences désastreuses de ces sources, abîmaient considérablement les panneaux décorés encadrant l’une des très grandes pièces qui se trouvait être en fort mauvais état. Le plafond, lui aussi, était extrêmement endommagé, mais on y discernait encore quelques vagues formes mythologiques. Trois portes vitrées, pareilles à celles qu’Isabelle venait de franchir, donnaient sur les autres façades se trouvant à l'arrière du pavillon. La jeune fille s’approcha de l’une d’elle, l’entrouvrit sans bruit, et tendit l’oreille. Un peu plus loin, sur le chemin menant à l'étang, venaient de s’arrêter deux personnes qui n'étaient autres que Ludivine de Richemont et William de Rubens-Gortzinski. 

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    Elle minaudait la demoiselle, certaine de son pouvoir de séduction. Ses mots se voulurent caressants, lorsqu’elle prononça ces quelques paroles :

    Nous irons où vous voudrez, William chéri. Nous pourrons même attendre l’hiver pour notre voyage de noces afin d’avoir plus de temps jusqu’à ce moment où votre travail vous laissera quelque liberté. Nous pourrions aller dans le midi ? Je connais un bel endroit où nous serions tranquilles pour jouir de notre bonheur.

    La voix suave de Ludivine se fit un doux roucoulement lorsque, à la déconvenue de l'adolescente, en avançant à pas lents sur la berge de l'étang, la tête brune de son ennemie se pencha sur l’épaule de William. Le jeune comte, conscient des exigences à peine déguisées de sa fiancé, essaya de la résonner :

    Vous avez là une bonne idée, chère Ludivine. Pourtant, j’aimerais mieux ne pas m’absenter plus de quelques jours au moment de notre mariage. Ce sera l’époque des travaux d’automne. Un agriculteur n’a pas beaucoup de liberté. Vraiment, ne craignez-vous pas de vous ennuyer à la campagne, vous qui êtes plutôt habituée à une existence mondaine ?

    Oh, non, mon chéri ! Avec vous, jamais ! Rien ne compte plus, à mes yeux, que notre amour !

    Isabelle s’écarta brusquement de la porte fenêtre, le dégoût au bord des lèvres. Son visage était tendu, ses sourcils rapprochés dénotaient une sourde colère. Avec un sourire méprisant, elle murmura :

    Et il la croit, cet imbécile ! Sa mère et elle n’aiment pas la campagne. A l'arrière saison, ainsi que les mois d’hiver, elles ne restent jamais au château.

    La voix de Ludivine se fit entendre de nouveau, mais cette fois, légèrement plus forte, puisqu’ils étaient arrivés à hauteur du pavillon, face à l’étang. La porté de ses paroles parvenaient plus distinctement aux oreilles d'Isabelle qui n’en perdait pas une miette :

    Je n’aime pas cette pièce d’eau. Depuis cet accident, elle a toujours eu quelque chose de lugubre. Je me demande pourquoi la mère d’Isabelle en faisait une de ses promenades favorites, et je suis curieuse de savoir ce qu’elle pouvait bien trouver à cet endroit ? Je n’aime vraiment pas ce côté-ci du domaine ! Aurait-elle cherché à se suicider ?

    Quelle drôle d’idée à traversé votre tête et que vous importe ! De mon côté, je tiens à savoir la raison qui vous a poussé à m’entraîner de ce côté-ci du parc si vous n’aimez pas cette pièce d’eau ?

    Sans se troublée, Ludivine argumenta :

    Je désirais connaître le chemin qui menait à l’étang. Je ne l’avais jamais empreinté. J'ai surtout souvent entendu parler de cet endroit par mère. Avec vous, je ne crains rien, mon chéri. Et puis, je désirerais, en savoir un peu plus sur cette Daphné. Vous qui l’avez connu et côtoyé étant plus jeune, pourriez-vous m’éclairer ? Je sais juste ce que mère m’en a dit. William sursauta en entendant traiter sa tante défunte d’une manière guère respectueuse, ce qui le fît vivement réagir :

    Vous êtes bien insolente, ma chère ! Vous serait-il plaisant que l’on dise de vous : cette Ludivine ? Elle ne mérite pas cette appellation péjorative ! Je ne vous dirais rien de ce que vous désirez savoir ! D’ailleurs, je n’ai pas connu ma tante assez bien et assez longtemps pour vous faire une description exacte de sa personnalité. Vous êtes priée de ne plus aborder ce sujet, et à plus forte raison, lorsque la personne n'est plus de ce monde.

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    De plus, vous êtes prié d’éviter de parler des personnes que vous n’avez pas connu, à plus forte raison, lorsqu’elles disparaissent de ce monde d’une bien étrange manière. Vous devez le respect à ma cousine Daphné de Rubens encore plus parce qu’elle ne peut se défendre, car je pense et à juste titre, qu’elle aurait beaucoup de choses à dire afin de vous remettre à votre place ! Vous êtes un esprit médisant, qui ne me plaît guère, ma chère!

    Nullement intimidée par le ton exaspéré de son fiancé, Ludivine continua :

    Il paraît qu’elle était très belle, mais il y avait en elle quelque chose qui éloignait.

    Enfin, c’est ce que mère m’en a dit ! J’étais très jeune à cette époque et mère n’a jamais eu de sympathie pour elle. Je ne crois pas qu’elle eut rendu son époux bien heureux si elle avait vécu. Elle n’avait pas de fortune personnelle. Le comte Rudolph ne devait pas s’amuser tous les jours avec une personne froide et sans dote.

    Hors de lui, William s’écarta brusquement de Ludivine et lui fit face. Son visage exprimait devant ce jugement sournois, une sourde colère. Sa voix était froide, mordante, accusatrice n’appréciant pas du tout les paroles de sa fiancée lorsqu’il l’apostropha :

    Comment pouvez-vous juger de sa froideur ? Ne savez-vous pas qu’il ne faut jamais dénigrer ni juger les personnes que l’on ne connaît pas, et de surcroît, quand elles ne sont plus ?! Devrais-je vous le répéter encore ?! Vous avez le jugement bien trop facile concernant autrui ! Vous croyez-vous parfaite ?! En ce temps là, vous n’étiez qu’une enfant ! Que connaissez-vous aujourd’hui de la comtesse Daphné de Rubens? Vous avez vraiment un parti pris exécrable ! Qui vous a mis toutes ces idées en tête ? Je vous interdis de dire encore un seul mot de plus sur la comtesse Daphné, si non, je vais perdre mon calme ?!

    Sans se départir de son aplomb, Ludivine insista :

    Mais enfin, mon cher William ! Je ne dis que ce qui est ! J’en ai le droit ! Je vais bientôt faire partie de votre famille et ce que je pense de votre tante, me regarde également ! Comment mon beau-père arrivait-il à faire face financièrement aux dépenses qu’engendrait le domaine, étant donné que la comtesse Marie-Marguerite, sa mère, ne lui accordait aucun crédit ?

    Je suis stupéfait ! En quoi cela vous regarde-t-il ?! Décidément ! Vous êtes d’une impudence !

    Ça me regarde, mon ami, puisque nous somme fiancés et que bientôt, nous serons mariés !

    D’après votre façon de penser qui n’est pas ma façon de comprendre la vie et les choses telles que vous essayez de me les faire accepter, ce n’est pas encore fait ! Il est très probable que nous annulions nos fiançailles.

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    Notre désaccord est à ce point mon ami ? Tout ceci parce que je vous ai ouvert mon cœur ? Nos parents tiennent à ces fiançailles ! Qu’ai-je fais de mal en vous demandant de simples renseignements ?

    William excédé, manquant exprès de courtoisie envers sa promise, ne répondit pas et s’éloigna sciemment d’elle, la laissant continuer seule ses jacasseries et son chemin le long de la berge.

    William ! Vous me laissez seule prés de cet étant maudit ? Vous êtes un mufle ! Père et mère vont êtres furieux contre vous en apprenant ce que vous me faites supporter à cet instant ! Mère, régît les comptes du château et injecte quand même de ses avoirs provenant de sa propre fortune dont elle a hérité, pour moitié, à la mort de père qui, au bout de sa longue maladie, sentant sa fin prochaine, avait pris des mesures auprès de son notaire afin de désigner mère comme héritière et tutrice de la part qui devait me revenir à ma majorité ou bien à mes noces.

    Je vous apporte une très belle dote mon ami ! Vous me devez le respect ! Stupéfait par l’aplomb dont faisait preuve sa fiancée, William s’arrêta net, se retourna sur elle, la laissant se rapprocher, car pour rien au monde, il ne se serait humilier à revenir vers elle. Il était hors de lui et ne se gêna pas pour le lui montrer :

    Je ne vous dois rien ! Vous êtes, en plus, d’une prétention ! Qu’ai-je à faire de votre dote ! Pensez-vous que votre fortune m’intéresse ? Vous avez une drôle de façon de voir les choses que je n’aime pas du tout ! Vous êtes vénale et mesquine ! Il va falloir changer votre raisonnement d’enfant gâtée si vous voulez que… réflexion faite, je ne connaissais guère cet aspect de votre personne ? Je vous le répète, je ne sais pas si nos fiançailles sont une bonne chose ! Nous ne sommes pas du même monde. Nos caractères sont bien trop différents et je viens de découvrir votre perfidie !

    Mais je vous aime, William ! Nous sommes fiancés ! Vous ne pouvez me rendre votre parole ! Lorsque nous serons mar…

    William coupa net Ludivine :

    A cette heure, nous ne sommes plus fiancés ! Je viens de vous le faire comprendre à l’instant ! Votre personnalité ne me plaît guère ! Je ne vous voyais pas sous ce jour !

    William ! Je vous en supplie ! Que vont dire nos parents ? Ils tiennent à ce mariage ! Je regrette de vous avoir contrarié ! Pardonnez-moi, je vous en prie !

    Le jeune comte ne répondit pas à sa supplique, se défourna de son ex-fiancé, reprit sa marche et activa le pas afin de s’éloigner au plus vite d’elle et de son comportement qui l’insupportait. Voyant qu’elle perdait son attention et que sa colère perdurait, rusée, Ludivine reprit la conversation avec douceur et persuasion, accélérant elle même son pas, le suivant de très prés pour ne pas se retrouver abandonnée en ce lieu qu’elle trouvait malsain et qui, décidément, ne lui réussissait pas.

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     Ne vous braquez pas ainsi, cher William ! Mère était encore très jeune et très belle après ses deux veuvages, et le comte qui est devenu, par la suite, mon beau-père, ne fut pas insensible à ses charmes ! Mère ne voulait pas m’élever seule. Elle considérait que j’étais encore trop jeune pour ne pas avoir de model masculin auprès de moi. Elle devait se remarier. Le comte de Rubens étant veuf et libre, elle ne se refusa pas à lui lorsqu'il lui demanda sa main. Pourquoi aurait-elle dû attendre plus longtemps pour retrouver le bonheur ?

    S’en était trop pour le jeune comte qui asséna à sa fiancée, ce à quoi elle ne s’attendait guère, s'arrêtant net  sur la dernière réflexion de la comtesse de Richemont. En cet instant, son envie de la fuir était pressante puis, se ravisant, furieux, William revînt sur ses intentions et lui fît, sans ménagement, mille reproches sur la conduite de sa mère et la sienne, prenant la défense de sa cousine germaine sur un ton que Ludivine n'aurait jamais soupçonné être dans sa nature. Il lui aboyait carrément dessus, et ses paroles arrivaient furieusement jusqu'aux oreilles d'Isabelle.

    — Vous vous êtes approprié l'attention et l'amour de son père au détriment de la jeune cousine qui aurait pu être élevé avec vous ! Vous rendez-vous compte que votre mère et vous, l’avez privé d la bienveillance d'un père à votre profit ? Vous me semblez très égoïste, ma chère, et je n’aime pas cela ! Je m’aperçois que vous avez de bien vilains défauts, ce qui n’est pas de bon augure pour notre avenir. SIsabelle avait, depuis son plus jeune âge, été élevée par son père, comme cela aurait dû être, ainsi que par votre mère faisant preuve, pour une fois, de bonne volonté, elle aurait joué et grandit avec vous, telle une petite sœur et sans qu'il y ait la moindre différence entre vous, comme cela aurait dû être ! Deux petites filles pratiquement du même âge entourée de la tendresse et de l’amour d’un père et d’unbelle-mère bienveillante qui aurait put remplacer avantageusement sa mère, sans pour autant lui faire oublier ma tante Daphné ! Ne croyez-vous pas que la jeune fille rebelle qu’est devenu ma cousine aujourd’hui, serait encore, à ce jour, telle que nous la connaissons ?! Il est normal qu’elle veuille se défendre contre vos manières et qu’elle ait des griefs contre son père qui est manipulé par votre mère et vous même ! Je viens de me rendre compte que vous n'êtes, toutes deux, que de mauvaises personnes !

    — Mais... Mon chéri ! Je vous aime ! Vous ne pouvez pas !

    Le ton employé par le jeune homme ne souffrait aucune réplique de la part de son interlocutrice qui continuait d'argumenter, vexée de ne pas avoir le dernier mot, ce qui agaçait profondément le jeune homme qui se montra encore plus furieux et blessant :

    — Assez, vous dis-je !

    — C'en est trop ! Je… je ne peux vous laisser défendre cette gamine mal éduquée ! Cette sauvageonne !

    — Cette gamine comme vous dites, n’a que deux ans d’écart avec vous ! De plus, elle me semble bien plus saine d’esprit dans ses raisonnements, que vous et votre mère !

    — Oh ! Je vais en référer à mère et à père !

    — Taisez-vous, vous dis-je ! Ce n’est pas votre père, mais celui d’Isabelle ! Vous vous accaparez bien vite les personnes qui ne sont pas de votre sang et que vous faite votre ! Je ne veux plus entendre un seul mot sortir de votre bouche ! Nous allons rentrer et nous reparlerons de ce qu'il vient de se passer ! Sans plus de discutionsje reprends ma parole, que vous l'acceptiez ou non ! Entendez-vous !? 

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    Isabelle ne revenait pas d'avoir été témoin de la dispute qui venait d'opposer  les deux fiancés William venait de prendre ouvertement sa défense et celle de sa mère ? Ce pouvait-il qu’il ait compris le manège de la d'Argenson et sa fille  ? Bien qu’elle ait quelques griefs contre lui, elle remercia intérieurement son cousin pour avoir remis à sa place la fille de celle qui aurait dû devenir sa belle-mère, s'il n'avait pas rompu, à temps, ses fiançailles avec cette chameau de Ludivine. Le couple s’éloigna, séparés l'un de l'autre par des divergences d'opinions et bien plus encore...

    Ne se doutant pas une seule seconde qu’une oreille indiscrète avait suivi les propos acerbes et pleins de sous-entendus de cette peste de Ludivine qui minaudait quelque temps au paravent sur l'épaule de William. Isabelle fulminait de ne pas avoir pu fermer le bec de cette pie jacassante désirant satisfaire sa curiosité sur un sujet qui qui ne la regardait absolument pas. Curieuse d’en apprendre un maximum sur leur mésentente flagrante, Isabelle tendait une oreille attentive au moindres paroles que Ludivine tenterait de prononcer pour essayer de faire revenir William sur sa décision. Oserait-elle encore braver l’autorité de celui qui venait de rompre ses fiançailles avec elle ? Isabelle essaya de les suivre, mais dans le soir qui tombait, plus aucun son ne parvint à ses oreilles. Le visage de la jeune fille, assombris par la gravité de ce qu'elle venait de surprendre et qui les opposait, jusqu'à faire sortir de ses gonds son cousin, l'avait étonnamment surprise ? Aller jusqu’à rompre ses fiançailles d'avec sa pire ennemie, l'avait laissé étrangement pensive... Que devait-elle croire ?

    Isabelle essaya de calmer l’orage qui grondait en son âme. Des larmes roulaient sur ses joues qu’elle essuya d’un revers de mains rageur tout en serrant les dents. Isabelle ne pouvait se douter qu'un jour, son cousin pourrait prendre sa défense comme il venait de le faire sous le coup d'une colère plus que légitime. Pourtant, elle ne voulut pas baisser sa garde envers lui. Cette animosité envers William avait grandi depuis qu’il avait changé au contact de la d’Argenson. Cependant, là, il venait de faire preuve de compassion envers elle, se demandant même s’il avait eu raison d’accepter ces fiançailles avec une peste telle que la fille de la d'Argenson. En fin de compte, s'était-il rendu compte qu'elle ne lui convenait pas, et qu'il allait sans doute l'épouser pour satisfaire sa mère et sa futur belle-mère ? Isabelle se demandait si William avait de véritables sentiments pour Ludivine de Richemont ? Qu'elles étaient les raisons qui l'avaient décidé à se fiancer avec la fille de cette sorcière comme il l'avait, dans son exaspération, surnommé lui même ? Autrefois, alors qu’il n’était encore qu’un adolescent et que Isabelle n'était que de quelques années plus jeune que lui, il s’était montré gentil à son égard. Il lui avait même affirmé qu’elle serait un jour une très belle jeune fille, qu’elle était très intelligente pour son âge, et déjà très intéressante dans ses raisonnements. Son attitude envers elle avait commencé à changer sous l’influence de la nouvelle comtesse de Rubens qui la traitait avec une telle indifférence et une telle froideur, qu'il lui semblait qu’elle n'était devenue qu'une petite chose insignifiante pour son propre père naturellement influencé par la nouvelle maîtresse du château qui ne manquait jamais une occasion de faire valoir sa propre fille. Depuis, à ses yeux, au contact de cette mégère manipulatrice, William s'était, petit à petit, lui aussi, transformé en un quelqu'un d’autre qu’elle ne reconnaissait plus.

    Isabelle se refusait à croire qu'il ait soudainement et sous la colère, changé d'avis à son égard ; mais pourquoi l'avait-il, alors, défendu ? Était-ce pour contrecarrer les paroles venimeuses de Ludivine devenue en un instant son ex-fiancée ? Pensait-il vraiment ce qu'il venait de dire à son sujet ? La questions s'imposait à elle sans qu'elle ne puisse y trouver une réponse plausible. Connaissant la fourberie de sa marâtre, pouvait-elle lui accorder le bénéfice du doute ? Était-il soudain redevenu son ami, ou devait-elle continuer à se méfier de lui  ?Isabelle présentait que ce revirement soudain pouvait ne pas durer, sachant très bien l’influence néfaste que cette femme exerçait sur les membres des deux familles de Rubens. 

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    Elle se refusait de croire qu'il ait soudainement et sous la colère, changé d'avis à son égard. Mais alors, pourquoi l'avait-il, défendu ? Était-ce pour contrecarrer les dires venimeux de sa future femme devenue, en un instant, son ex-fiancée ? La questions s'imposait à elle sans qu'elle ne puisse y trouver une réponse plausible. Elle se méfiait de la perversité de sa belle-mère bien trop habile à retourner n’importes quelles situations scabreuses à son avantage. Ce qu’il venait de se passer n’était qu’un intermède pour elle… D’ailleurs, la réponse à ce qu’elle redoutait, ne se fît pas attendre. Il se passa quelques jours avant qu’Isabelle se rendre compte qu’elle avait vu juste concernant les retournements de situation dont sa marâtre était coutumière. Encore une fois, elle avait réussit un coup de maître. De nouveau, les fiançailles de sa fille étaient d’actualité, ce qui n'était pas pour lui convenir. Isabelle se posait mille questions sur la manipulatrice qu'était la d’Argenson. Quel était son secret pour, en si peu de temps, réussir à remettre au goût du jour les fiançailles rompus de sa fille ?

    La jeune fille, sortit du pavillon, demeura un moment immobile, pensive, les yeux fixés sur l’eau sombre de l’étang. Les roseaux frissonnaient sous la brise du soir. Isabelle ne sentait pas la fraîcheur qui tombait sur ses jeunes épaules. Les mains serrées sur son album à dessins, elle était comme pétrifiée par une souffrance intérieure indescriptible, qui n’était que la conséquence de tout ce chagrin accumulé depuis des années. Soudain, un murmure se fit entendre. Sur le moment, elle ne comprît pas, puis elle entendit de nouveau ce murmure et cette fois, bien distinct à ses oreilles quelqu'un l'appelait :

    Isabelle...

    Son prénom semblait flotter dans l’air. Était-ce une illusion ? Pourquoi l’appelait-on et qui ? Pour la troisième fois, l’adolescente entendit son prénom. Cette fois-ci, il n’y avait plus de doute : une douce voix de femme l’appelait. La voix venait de l’étang : ce qui était impossible pour quelqu'un de rationnel ! Isabelle douta de sa raison, mais elle se trouvait assez proche du bord pour y deviner un visage qui ressemblait étrangement à celui de sa mère dont le pastel était accroché sur le mur de sa chambre. Depuis qu’elle avait appris son tragique accident, elle venait constamment devant cette pièce d’eau, traumatisée par cette tragédie qu’elle ne pouvait plus ignorer. Ludivine de Richemont avait évoqué bien cruellement sa mère, et ne s’était pas gênée pour la dénigrer. Était-ce le résultat de toutes ses critiques qui faisait qu’Isabelle apercevait le visage tant aimé de sa mère, là où elle avait disparu ? Tant de questions se pressaient dans son esprit torturé...  

    Afin d’être sûre qu’elle n’avait pas imaginé tout ceci, Isabelle se pencha un peu plus vers cette eau qui l’attirait d’une manière plus qu’étrange, mais la vision s’était évanouie comme par enchantement. De petites vaguelettes troublaient l’eau et Isabelle ne distinguait plus rien que l’ombre de Daphné de Rubens qui planait encore sur l’étang-aux-ormes. Isabelle se fit violence pour ne pas douter de sa raison. Pourtant, elle avait bien distingué ce doux visage tant aimé de ses propres yeux ? Impossible de le nier ! Elle était sûre de ce qu’elle venait de d’apercevoir ! Toute retournée, Isabelle s’éloigna, à regret de la pièce d’eau, en direction du château, par le chemin le plus broussailleux, de façon à ne pas rencontrer ces deux tourtereaux mal assortis. Elle nourrissait trop de rancœur contre Ludivine, et même si William avait pris sa défense, elle se devait d’être prudente. Quand elle fut en vue du parterre inférieur, elle jeta vers les alentours un coup d’œil méfiant. Non, ils n’étaient pas là... L’autre parterre paraissait tout aussi désert que celui qu’elle venait d’inspecter. Seul le vieux chien de chasse tout maigre, boiteux et pas loin de sa fin de vie, arpentait les plates-bandes sommairement entretenues. Il vint vers Isabelle qui lui donna une caresse distraite avant de se diriger vers la vieille tour qui était son seul refuge.

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    La porte, à l’ordinaire fermée, était ouverte et comme Isabelle passait toujours par la salle d’armes, empruntant les escaliers, elle vit surgir Dominique, le domestique de la comtesse Marie-Marguerite, avec sa face peu avenante, aussi figée qu’inexpressive que le visage de sa sœur Angèle. Il avait, cette fois, contrairement à l’ordinaire, une toute autre expression qui ne présageait rien de bon. Isabelle le remarqua aussitôt.

    Qui y-a-t-il, Dominique ? Demanda-t-elle. Grand-mère serait-elle au plus mal ?

    Mme la comtesse se meurt. Mr le comte est auprès d’elle. Je dois aller chercher le docteur Pichon et Mr le curé.

    Sans un mot de plus, il dévala le reste des marches comme-ci il avait eu le diable à ses trousses. Isabelle gravit lentement les quelques degrés qui menait aux appartements de sa grand-mère. Bien qu’elle n’eût que peu d’affection pour cette aïeule froide, indifférente à ce qu’elle avait pu bien vivre et endurer après qu’elle eut perdu sa mère, cette approche de la mort faisait surgir en la jeune fille une sourde angoisse. Elle entra sur la pointe des pieds, et s’arrêta net dans la pièce qui servait d’antichambre. La porte qui conduisait aux appartements de la vieille comtesse était restée entrouverte. Isabelle se demandait si elle pouvait se permettre d’être au chevet de sa grand-mère en même temps que son père. Comme elle approchait sur la pointe des pieds, elle entendit la voix de celui-ci, impérative et suppliante à la fois :

    Mère ! Faites un effort ! Parlez-moi !

    Aux adjurations de son fils, pas un mot ne sorti des lèvres de la vieille comtesse. Isabelle avait honte pour son père devant son insistance. Il ne cessait de marteler aux oreilles de sa mère la même supplique, faisant fi de son état. L’adolescente poussa précautionneusement la petite porte pour mieux voir le lit de la mourante. De son point de vue, elle pouvait se rendre compte des dégâts que la maladie de sa grand-mère avait causé. Son visage était violacé, ses paupières clauses, et ses lèvres entrouvertes pour essayer de trouver un peu d’air, dénotaient un mal être plus qu’inquiétant par rapport à l’autre jour, lors de sa dernière visite. Son père, penché vers la mourante presque à lui toucher le visage, insistait lourdement. Allait-elle enfin se décider à ouvrir la bouche pour lâcher les renseignements qu’il attendait sur ce trésor tant convoité ? Isabelle observait attentivement son père qui continuait à lui parler en pressant une de ses mains dans les siennes pour mieux l’amadouer.

     

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    Isabelle se concentra pour mieux entendre sa voix supplier de plus belle. Elle hésitait toujours, se demandant si elle pouvait se permettre d’être au chevet de son aïeule en même temps que lui. Elle était inquiète. Que dirait son père la voyant au chevet de sa grand-mère qui était à l'agonie, alors que ce qu’il avait d’important à lui arracher de la bouche ne la regardait pas ? Après tout, elle était une de Rubens ! Même si son père et sa marâtre la traitait comme une personne insignifiante, elle se devait d’être là. De plus, elle connaissait la raison pour laquelle son père se devait d’être déjà aupré de sa mère afin de recueillir ses dernières paroles, et ce n’était pas du tout par affection. Oh ! Non ! Il s’agissait, et elle en était sûr, des bijoux de la princesse dont les origines se trouvaient être les Indes Orientales, à l'époque des colonies Anglaise.

    Comme elle s’appliquait à observer celle qui lui avait fait confiance au point de lui avoir confié ses secrets et ce qu'elle comptait faire de sa fortune avant de s’en aller, elle entendit de nouveau la voix de son père, impérative et suppliante à la fois, ce qui l’irrita au plus haut point.

    Mère ! Répondez-moi ! Il y a beaucoup à faire dans ce genre de demeure et je n'ai pas les fonds nécessaires. Mère, je vous en supplie ! Avant de vous en aller, consentez à m'aider financièrement afin que je puisse, à mon tour, entretenir le château de nos ancêtres ! Ces bijoux ne vous servent plus à rien à présent. Ma mère, m’entendez-vous ? Mère ! Je vous en prie ! Je vous en supplie ! Ne pouvez-vous me dire un mot avant de vous en aller ?

    Ne pouvait-il pas la laisser en paix ?! La curiosité étant la plus forte, elle se devait de rester jusqu’à la fin. Ses insistances la mettait très mal à l’aise. Mais rien ne semblait émouvoir la mourante. La jeune comtesse ne perdait rien de la scène dont elle était témoin. Elle entendait distinctement la voix haletante de son père qui suppliait, suppliait et suppliait encore en pressant sa mère de parler.

    Qu’elle ne fut pas sa stupéfaction, lorsqu’elle comprit que son père insisterait jusqu’au dernier souffle de sa mère pour savoir où se trouvaient les bijoux. Elle n’en revenait pas de voir à quel point il insistait pour obtenir une réponse de sa mère à l’agonie. Son insistance était, pour Isabelle, si indélicate, qu’elle en était outrée. Elle dû se contenir pour ne pas dévoiler sa présence pendant que son père harcelait sa grand-mère :

    Mère ! Je vous en prie ! Je vous en supplie ! Ne pouvez-vous me dire un mot ?

    Soudainement, la main  d'Isabelle se crispa sur le battant de cette même petite porte. Là-bas, à l’extrémité de la chambre, apparaissait la souple silhouette de la d’Argenson vêtue de crêpe jaune pâle. Elle semblait glisser sur le vieux tapis d’Orient. Elle était défigurée par sa cupidité. Sa bouche était serrée, ses yeux chargés d’une âpre inquiétude durcissaient étrangement ses traits. 

    Rudolph se redressa, tournant sans s'en rendre compte le dos à sa fille qui ne quittait pas le lit de la mourante des yeux.  sa belle-mère, tout en avançant, demanda d’une voix pressante  :

    Vous n’avez pas réussi ?

    Non ! Je crois du reste qu’elle ne peut plus parler.

    Elle ne peut plus ? Allons donc, si elle le voulait !

    Jamais Isabelle ne devait oublier la haineuse fureur contenue dans cette voix. Dans son regard dirigé vers la mourante, pointait une haine trop longtemps contenue.

    Il ne nous reste plus qu’à espérer les trouver en commençant les fouilles dès maintenant ?

    Dès maintenant ?

    Il y avait une hésitation dans la voix de Rudolph.

    Non, Edith, mieux vaut attendre qu’elle...

    Pas du tout. On ne sait si ses domestiques ne pendraient pas les devants. Je sonne Angèle pour qu’elle nous remette les clefs.

     A cet instant, Isabelle, qui regardait sa grand-mère, vit ses paupières se lever l’espace d’une seconde, ses lèvres se fermer pour esquisser un étrange rictus dans une sorte d’affreux rire silencieux. La jeune comtesse laissa aller le battant de la petite porte le plus silencieusement possible et s’enfuit sans bruit, le cœur étreint par une profonde vision d’horreur.

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