• Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Chapitre VIII

     

    Deuxième Partie

     

    Le petit cabriolet noir acheva de gravir la route qui menait de Sauveur-le-Bénit à Monteuroux et s’arrêta devant la grande grille en fer forgé qui aurait eu, depuis son départ, bien besoin d’une remise à neuf. La rouille avait complètement envahi les ornements ainsi que les armoiries des de Rubens : Le manque d’entretien, faute de finances suffisantes, l’avaient fait vieillir. Elle était comme le vieux château. Elle avait toujours cette apparence de haute noblesse, mais la rouille avait bien fait son œuvre avant son départ, et n’avait pas ralenti sa destruction en six ans d’absence de la jeune comtesse.

    Un chien aboya au loin qui ne semblait pas appartenir au château : le vieux doberman qu’elle avait connu lorsqu’elle vivait à Monteuroux, s’en était allé depuis déjà quelques années. Dans les communs, une porte s’ouvrit à droite, et un homme parut sur le seuil.

    Ah ! C’est Mademoiselle ! dit-il.

    Il vint à la grille et l’ouvrit avec difficulté. Celle-ci grinça fortement. La voiture franchit celle-ci, et s’engagea sur le chemin menant justement aux communs. Isabelle, qui tenait le volant, demanda :

    Y a-t-il de la place dans le garage, Dominique ?

    Toute la place mademoiselle ! Le château est inhabité en ce moment.

     Sur la gauche, une partie des communs, ne servait plus. Il avait été transformé en garage. Quand Adélaïde qui était assise près de la jeune conductrice, fut descendue, le cabriolet alla se garer sous l'abri réservé à cet effet, puis rejoignit la vieille demoiselle et Dominique.

    Tout va bien, ici, Dominique ? Et Angèle ?

    Il fallait faire quelques provisions, puisque mademoiselle avait annoncé son arrivée. Alors, ma sœur est descendue au village.

    Dominique avait, en six ans, peu vieilli, ce Dominique qui avait toujours donné à Isabelle l’impression d’un sarment de vigne desséché, semblait en pleine forme. Son visage avait le même teint terreux qu’autrefois, mais quelle surprise dans le regard attaché sur Isabelle qui était si différente de la jeune fille partie depuis six ans de Monteuroux. Cette longue jeune fille, souple et fine, d’une très grande beauté, était vêtue avec une correcte simplicité qui n’excluait pas une note d’élégance. Sous un chaud manteau de ville entrouvert, elle était vêtue d’un tailleur gris souris, et portait un ravissant petit chapeau vert pâle orné d’une plume du même ton. Les belles boucles blondes en bataille avant qu’elle ne parte pour l’Angleterre, étaient maintenant tout à fait disciplinées.

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    Elles encadraient harmonieusement l’ovale parfait de son visage, faisant valoir la blancheur de son teint. La jeune comtesse voulue, pour la deuxième fois, s’assurer que le domaine était dépourvu d’habitants.

    — Alors, il n’y a personne au château, Dominique ?

    — Non mademoiselle. Monsieur votre père et madame ont prévenu qu’ils ne seraient là que fin juillet, début août.

    — Le comte de Rubens-Gortzinski est-il en ce moment à Aïgue-blanche ?

    — Adélaïde de Brémont posa cette question qui, elle le savait, brûlait les lèvres d’Isabelle.

    — Je le pense, mademoiselle. Mr le comte ne quitte guère la propriété, et Mme la comtesse y est rarement.

    Les sourcils d’Isabelle se haussèrent légèrement en signe de surprise, et dit ironiquement :

    — Elle ne réside pas habituellement à Aïgue-blanche ? La nouvelle madame de Rubens ne se plaît pas à la campagne, ou alors, est-elle absente que pour quelques jours seulement ?

    — Elle habite presque toujours avec sa mère et le petit Thierry dans leur propriété de Paris, fît Dominique.

    — Le comte William vit pratiquement seul ici une grande partie de l’année, si je comprends bien, dit Adélaïde.

    Dominique répondit d’un air tout à fait détaché, ne se souciant apparemment pas des agissements de la nouvelle comtesse :

    — Il le faut bien puisque Mme la comtesse ne peut supporter la campagne. Dominique ne l’aimait pas et cela se voyait.

    Adélaïde de Brémont hocha la tête en parlant comme pour elle-même :

    — Le contraire m’eut étonnée !

    — Isabelle ne fit aucune remarque ; mais sa bouche eut un léger frémissement. Refusant l’aide du domestique, la jeune comtesse se chargea de sa valise et de celle d’Adélaïde pour se diriger vers château vieux, suivit par son ancienne préceptrice. Au passage, elle jeta un coup d’œil sur fleures en tapis de sol, ornant le bassin rond tout à fait bien entretenu par rapport à l’autre surmonté de petits anges tout à fait négligé, jusqu’à être complètement abandonné depuis des lustres. La jeune comtesse, se parlant à elle-même, posa une question sans se rendre compte qu’elle pensait à haute voix :

    — Je me demande si le vieil Adrien vit toujours ?

    Adélie lui répondit :

    — Je pense que ce vieux hiboux est toujours en vie...

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    Il est vrai qu'il ne doit plus être très frais, parce qu'il se fait vieux. Il n'était déjà pas très jeune lorsque nous sommes partie pour verte-court, mais puisque Dominique ne nous a rien dit à son sujet, c'est qu'il est toujours à son poste. Nous verrons bien...

    Il est vrai qu'il ne doit plus être très frais, parce qu'il se fait vieux. Il n'était déjà pas très jeune lorsque nous sommes partie pour verte-court, mais puisque Dominique ne nous a rien dit à son sujet, c'est qu'il est toujours à son poste. Nous verrons bien...

    Les deux femmes gagnèrent la vieille tour par la galerie aux bustes de marbre, et se retrouvèrent dans leur chambre si longtemps délaisséeIsabelle posa ses valises après avoir déposé les bagages de sa marraine dans sa propre chambre. Elle avait hâte d’ouvrir la fenêtre pour y respirer à plein poumons, l’air de ses chères vallées et collines.

    Accoudée à la fenêtre, elle embrassa d’un regard avide le spectacle d’une campagne n’ayant guère changée. Elle entendit le ronflement des ruisseaux dont l’eau, à cet époque de l’année, étaient à son maximum. Le clocher de la petite église bien assise sur son promontoire, était toujours aussi visible qu’à son départ pour l’Angleterre et tout était très verdoyant. La fraîcheur du printemps l’apaisaitElle était, de nouveau, chez elle, dans son cher Monteuroux.

    Les appartements de la tour, délaissés depuis six longues années, étaient demeurés tels qu’autrefois. Après être restée un bon moment à rêvasser devant ce magnifique tableau, Isabelle retrouva ses vieux meubles quelque peu vermoulus, et les sièges aux coussins usés. Son cœur se gonflait d’allégresse, car si heureuse qu’elle eut été en Angleterre, elle avait toujours éprouvé la sensation d’un exil, et secrètement, elle aspirait à se retrouver, en ce jour bénit, où elle reverrait Monteuroux. Isabelle n’y était jamais revenue pendant ces six années. A son oncle qui lui proposait d’y passer une partie de ses vacances, elle répondait toujours :

    — Non, mon oncle, c’est très aimable de votre part, mais ce serait pour si peu de tempsque j’aurais du mal à le quitter encore.

    Lors de son séjour aupré de son oncle, elle s’appliquait à ne pas trop penser à ce qu’elle pourrait découvrir de changer au château. Tant qu’elle n’aurait pas atteint sa majorité, afin de revenir en force pour affronter les démons qui se trouvaient en ces lieux, elle ne serait pas tranquille. Elle écartait du mieux qu’elle pouvait les souvenirs que cachait cet endroit si chers à son cœur, mais qui, malgré tout, était trop dangereux pour elle dans l’état actuel des choses. Isabelle préférait laisser passer le temps où elle devait demeurer dans le pays de sa mère, dans la tranquillité, et ne pas retourner là-bas pour des raisons bien précises…

    L’existence à Verte-court, avait d’ailleurs été douce pour elle. En Sir de Montégu, elle avait trouvé un parent d’un abord un peu froid, certes, mais, comme l’avait décrit Adélaïde, d’une bonté, d’un caractère droit, généreux et sûr. Sa fille Alice et son fils Renaud, s’étaient montrés accueillants pour leur jeune cousine étrangère dès les premiers instants. Entourée de bienveillance, Isabelle avait rapidement appris la langue, et s’était accoutumée à cette vie nouvelle.

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  • Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-La jeune fille suivait en supplément des enseignements obligatoires, les cours qu’elle avait choisit, principalement le dessin, et des courts de violon. Le collège était très proche du domaine de Verte-court. Alice fit accepter très vite sa cousine par les élèves, ce qui avait grandement facilité les choses. Isabelle en avait été une des meilleurs élèves, un peu fantaisiste parfois, mais d’une vive intelligence et d’un esprit réfléchi. Un an après son arrivée, il ne restait rien, en apparence, de la jeune fille un peu sauvage, dédaigneuse des usages et de l’élégance, dont Sir de Montégu disait avec, dans ses yeux gris, une lueur amusée :

    — C’est une jeune pouliche un peu rétive, cette enfant, mais il faut savoir l’apprivoiser...

    Aujourd’hui, elle était une jeune femme parfaite d’amabilité, de raffinement et d’élégance.

    En revenant à Monteuroux, toute l’atmosphère malsaine d’autrefois la reprenait, l’enveloppait. Elle se mettait souvent à sa fenêtre et respirait longuement cet air natal tant aimé, pur et vivifiant, froid comme cette matinée de mai, car la neige subsistait encore par endroit sur les hauteurs des collines à demi perdus dans la brume lointaine. Elle repensait à tout ceux qui l’aimaient et qui avaient eu de la peine à la voir partir. En vérité, ils n’étaient guère nombreux…

    Elle décida que sa visite commencerait par l’abbé Forges avec lequel, malgré la façon dont elle l’avait quitté six ans plus tôt, Isabelle était toujours restée en contact pendant son long séjour, loin de tout ce qui l’agaçait. L’abbé avait continué de la diriger avec prudence par de longues lettres qui savaient apaiser ce caractère rebelle et entier. Le tact qui s’unissait, chez lui à la fermeté, alliée à une grande sûreté de doctrine, avait beaucoup aidé la jeune comtesse de Rubens. A part les événements importants, il lui donnait peu de nouvelles du pays, jugeant qu’il était encore trop tôt. C’était par son père à qui elle écrivait pour chaque nouvel an, qu’elle avait appris, deux ans auparavant, la naissance du petit Thierry, le fils de William et de Ludivine.

    Une porte fut ouverte derrière elle. La voix d’Adélaïde s’éleva :

    — Comment, Isabelle, vous avez encore votre manteau et votre chapeau ? J’ai déjà défait mes valises et tout rangé ! Dit-elle, amusée.

    Isabelle se détourna de la fenêtre. La fraîcheur, la lumière du mois de mai semblait se refléter dans ses yeux. Elle dit gaiement :

    — Ma bonne Adélie, ne m’en veuillez pas, mais j’étais si distraite par ce magnifique paysage, que j’en ai oublié de défaire mes bagages. C’est un tel bonheur de revoir mon cher Monteuroux tel que nous l’avons quitté ! Et puis, après-tout, rien ne presse : d’ailleurs le reste de nos bagages n’arriveront que demain. A la réflexion, j’irai cet après-midi voire Mr le curé, puisque je n’ai rien à faire d’autre ici. Pendant ce temps, vous aurez tout le loisir de vous reposer ma chère bonne amie. J’ai besoin de reprendre contact avec le village, ses villageois, et la vallée.

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    Je sais que plusieurs de mes vieilles amies sont parties vers un monde meilleur. Mais je rendrais une petite visite à leur dernière demeure après ma rencontre avec l’abbé Forges.

    Je suis tout à fait d’accord avec vous. Je vais volontiers m’accorder un peu de repos, car je me sens courbatue. Je tenais à vous rappeler, chère Isabelle, qu’un de ces jours, il nous faudra faire une petite visite à Aïgue-blanche. D’après ce que dit Dominique, nous n’y trouverons pas Ludivine. Il semblerait donc qu’elle ne s’entende pas avec son mari ?

    La gaîté remarquée dans les yeux mordorés d’Isabelle, s’était évanouit. Ses lèvres si finement ourlées, d’un rose délicat, eurent un pli d’ironie en ajoutant :

    Probablement pas. Il eu fallu une certaine dose d’aveuglement pour penser que Ludivine puisse vivre toute l’année à Aïgue-blanche ! Les hommes intelligents, eux-mêmes, comme William, peuvent-ils donc avoir aussi peu de discernement que des imbéciles pour se dire qu’avec elle, cela aurait pu être possible de penser qu’elle accepterait de vivre à la campagne toute l’année sans trouver à y redire ?

    Quand ils aiment, peut-être ?

    Quand ils aiment ?!

    La jeune comtesse eut un léger haussement d’épaules en murmurant avec une ironie à peine dissimulée :

    Et elle… l’aime t-elle vraiment ?

    Mais c’est ce que je me demande très précisément ? Comment un homme tel que William a pu aimer une Ludivine si peu faite pour lui ? Cette idée me taraude…

     

    Ce fut par le petit sentier, au bas du flanc rocheux qui supportait Monteuroux, qu’Isabelle, au début de l’après-midi, s’en alla vers le village. Le soleil un peu voilé de la matinée s’était éclipsé, caché par un écran de nuages noirs, prometteurs de pluie. La rivière grondait, grossie par la première fonte continue des neiges. Passé le pont, Isabelle croisa un paysan, des femmes qui lui souhaitèrent joyeusement le bonjour. Elle entra chez Émilie Granchette, l’ancienne femme de chambre de sa mère qu’elle trouva dans son fauteuil où la retenaient de vilains rhumatismes. Ce furent des exclamations de joie et des compliments :

    Que Mademoiselle a donc embelli ! C’est un plaisir de la regarder ! Aurons-nous le bonheur de vous voir un jour fiancée, puis mariée ? Ajouta la bonne Émilie.

    Oh ! Quelle idée vous avez là, ma chère Émilie ! Fit Isabelle avec un rire très léger et charmeur. Non, certes, je ne songe nullement au mariage, mais uniquement être indépendanteJe ne veux être l’obligé d’aucun mari. Je sais très bien ce que l'on me réserve au château...

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    Je ne veux être l’obligée d’aucun mari. Je sais très bien ce que l'on me réserve au château et il en ait aucunement question.

    Émilie leva les mains en signe de vive surprise.

    — Vous voulez vous assumez ? Et à quoi donc, chère petite demoiselle ?

    — Mon oncle m’approuve. Tout ce qui est arts décoratifs : peinture sur toile, et autres, m’agrée. Passé l’été dans mon cher Monteuroux, j’irais m’installer à Paris en compagnie de Adélie.

    Émilie hocha la tête.

    — Tout de même, une demoiselle de Rubens !

    Isabelle eut encore ce joli rire léger.

    — Nous sommes en un autre temps, ma bonne Émilie, et je suis bien loin d’être seule. Et puis ce n’est qu’un patronyme indiquant que je suis de sang noble et que je me trouve parmi les privilégiées de ce monde, puisque ma grand-mère m’a laissé un certain capital dont le revenu aidera à ma nouvelle installation.

    — Ah ! Mme la comtesse ? J’ignorais cela.

    — Oui, elle m’a laissé un gros héritage : Je suis sa légataire universelle. Je l’ai su par mon oncle qui est mon subrogé tuteur. Mon père ne m’en avait rien dit. C’était encore une sournoise méchanceté de la part de sa belle-mère... Une de plus, pensa Isabelle.

    Le testament de sa grand-mère avantageant seule sa petite fille, avait dû lui déplaire au plus haut point, et elle avait certainement empêché Mr de Rubens d’apprendre à sa fille qu’elle aurait ainsi, à sa majorité, une indépendance pécuniaire plus que substantielle. En montant vers le presbytère après avoir pris congé d’Émilie, Isabelle, pensait avec reconnaissance à son aïeule qui l’avait délaissée, presque ignorée de son vivant, mais à qui elle devait le soulagement de pouvoir se suffire à elle-même une fois majeur. Que son aïeule l’eût fait par haine de sa belle-fille déjà frustrée au sujet des joyaux de la princesse Orientale, et de son fils qui n’avait pas respecté son autorité, c’était probable ; mais Isabelle, jusque maintenant, n’en bénéficiait pas, puisqu’ils étaient toujours à l’abri dans cette cachette connue d’elle seule, et que personne n’avait réussi à trouver ce fameux trésor. Quant à Victoria de Rubens, sa mère avait dû juger, avec raison, que ses revenus personnels suffisaient largement à son existence.

    Quelques instants plus tard, Isabelle était assise devant le bureau de l’abbé Forges, face au prêtre dont le visage s’était encore amaigri, et dont les cheveux avaient blanchi.

    Elle lui parla de son existence à verte-court, et de ses projets.

    Cette dernière année, son oncle l’avait envoyée dans une école de beaux-arts pour suivre des cours de peinture et d’art décoratif.

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    Il l’encourageait beaucoup à se diriger dans cette voix, étant donné ses dispositions.

    Très bien, j’aimerais cela pour vous, dit le prêtre, d’autant mieux que vous aurez la protection de Mlle Adélaïde dans cette existence parisienne.

    Chère Adélie ! Que de bienveillance envers moi ! Oui, sa présence me sera bien précieuse. D’ailleurs, nous n’aurions pu demeurer l’hiver à Monteuroux. A son âge, après le confort dont elle a joui à Verte-court, Adélie souffrirait trop de tout ce qui manque dans notre vieille tour.

    Vous pourriez demander à habiter le château neuf ?

    Le regard d’Isabelle s’assombrit.

    Le demander à mon père et à ma belle-mère ? Je n’en sent pas le besoin ! J’ai pris de bonnes résolutions, monsieur le curé : je suis décidée à être correcte et conciliante, quels que soient toujours mes sentiments à l’égard de ma belle-mère. Mais je tiens à conserver ma pleine indépendance, à ne rien lui devoir, pas même une complaisance. Du reste, de toutes façons, je ne pourrais me faire une situation si je devais rester à Monteuroux. Je sais que mon père, sous l’influence de ma belle-mère, veut me marier rapidement, mais ils peuvent me présenter n’importe quel parti, ce sera toujours non. Je ne tiens pas à me marier pour la bonne raison que je n’accepterais jamais d’être soumise à un homme parce qu’il est un bon parti et qu’il a de quoi me faire vivre grâce à sa fortune :

    Être indépendante est mon souhait. Aucun homme, si fortuné soit-il, ne saurait m’agréer. Si j’accepte d’être fiancée un jour, c’est que je serais éprise de celui que j’aurai moi-même choisi, et qu’il le sera de moi. En aucune manière je n’épouserais par intérêt ! Et puis, mes revenus me suffisent. Il serait bien improbable que je supporte de les céder à mon futur mari en guise de dote !

    Elle savait ce qu’elle voulait. L’abbé comprit qu’au fond, cette fière jeune fille, devenue une belle jeune femme, était resté la même en droiture et force que caractère.

    Le prêtre reprit :

    Évidemment. A moins d’être comme Juliette qui, depuis un an, seconde activement son frère dans la propriété...

    Juliette ? S’étonna Isabelle. Elle habite maintenant Aïgue-blanche ?

    Oui, elle a suivit des cours ménager, des cours d’horticulture en Suisse, et elle aime beaucoup les occupations de la campagne.

    Mme de Rubens, par contre, est très fatiguée, malade même. Elle lui abandonne les tâches qui lui incombaient auparavant malgré sa réticence à laisser le domaine gouverner seulement par son fils, et supplée par sa fille. Le domaine est grand, et Juliette peut aujourd’hui, assumer les tâches que sa mère désirait conserver pour elle jusqu’au bout de ses possibilités. Elle a donc laissé la place à ses enfants depuis déjà pas mal de temps, mais elle garde quand même un œil sur le domaine.

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    Depuis qu’elle ne peut plus mener sa vie comme elle la menait au paravent, elle aime superviser tout ce qui se fait sous l’autorité de William qui la laisse s’intéresser au domaine pour ne pas qu’elle se sent devenu inutile, et elle tient, quand même, à s’occuper de la tenue des comptes, tout ce qui est Horticulture est sous sa responsabilité, mais tout ce qui est fermages, et métayages, est sous l’autorité de William. Juliette aide son frère dans les tâches qu’il veut bien lui confier. C’est une aimable nature, franche et gaie. Elle est d’un grand secours pour son frère aîné. A eux deux, le domaine prospère doucement.

    Plus que sa femme, je suppose ? Elle n’a pas l’air de se conduit telle une femme qui aime son époux et qui le soutient ?

    Une ironie un peu sèche passait dans la voix d’Isabelle. Le prête eut un geste léger de la main.

    Oh ! Elle ! Dit-il seulement.

    Il garda un instant le silence, l’air pensif, un peu soucieux. Puis il regarda Isabelle et sourit à demi, en disant :

    Juliette serait une agréable amie pour vous mon enfant.

    Vous savez que j’ai une nature peu communicative, monsieur l’abbé. Mais il est vrai que je n’ai jamais eu de très bonnes compagnes d’études ou de confidentes comme en avaient, généralement, les jeunes filles de l’université. De vraies amies devenues plus intimes avec moi, non : pas même ma chère cousine Alice qui était pourtant très gentille et ce, depuis le premier jour.

    Toujours un peu secrète, Isabelle ?

    Toujours, oui mon père.

    Le prêtre la considérait pensivement. Dans ce franc visage, il retrouvait ce mélange de loyauté, de mystère, de volonté ardente qui, déjà distinguait le caractère de l’adolescente qu’elle avait été six ans auparavant. Sans doute aussi, pas plus qu’autrefois, cette âme ne se livrait entièrement, non par manque de droiture, mais, peut-être, simplement parce qu’une énigme y demeurait, dont elle ne connaissait pas encore, elle-même, le fin mot.

    Isabelle se leva pour prendre congé de l’abbé, en disant qu’elle reviendrait un de ces jours suivants, accompagnée d’Adélaïde, dans sa petite voiture dont son oncle lui avait fait présent, afin qu’elle puisse circuler autour de Monteuroux avec facilité.

    La belle jeune femme qu’elle était devenue, se dirigea vers la porte et l’ouvrit au moment où un jeune homme mince, et bien fait de sa personne, entra dans le vestibule.

    William ! Dit-elle à mi-voix.

    Il se découvrit en s’avançant. Un regard surpris s’attardait sur elle avec une délicieuse surprise...

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    L’abbé, qui avait suivi Isabelle du regard, dit en souriant :

    Vous ne la reconnaissez pas, mon cher ami ?

    Serait-ce Isabelle ?

    Mais oui, c’est moi William.

    Elle sourit en lui tendant sa main.

    Avec la même spontanéité dont elle savait faire preuve dans les moments de légèreté, à la vue du jeune homme, l’émotion éprouvée venait d’être réprimée, tandis que William s’étonnait :

    Vous avez beaucoup changé, ma cousine. Pourtant, je vous reconnais à vos yeux...

    Le silence se fit avant que William ne reprenne :

    Nous ignorions que vous fussiez à Monteuroux.

    Depuis ce matin seulement. Mr le curé vient de me dire que votre mère n’est pas bien portante ?

    Elle nous inquiète depuis quelque temps. En effet. Il lui faut du repos. Heureusement que Juliette me seconde bien depuis qu’elle a choisi de rester définitivement avec nous !

    Et votre frère André, comment va-t-il ?

    Il est toujours dans le même état : très patient et très résigné. Nous nous verrons, je pense, bientôt à Aïgue-blanche ?

    Isabelle acquiesça :

    Mais c’est avec plaisir que nous vous rendrons visite un de ces jours-ci. Je viendrais avec Adélie.

    Pensez-vous rester quelque temps à Monteuroux ?

    Jusqu’à l’hiver, probablement. Comme je le disais à Mr l’abbé, il faut que je me fasse une situation par mon travail.

    Ils échangèrent quelques banalités comme les gens qui ne se sont plus vu depuis de longues années.

    Où cela ?

    A Paris.

    Vous habiterez chez votre père ?

    Chez mon père ? Certes, non !

    La réplique était vive et sans ambiguïté.

    Je suis libre d’avoir mon chez moi, maintenant.

    Toujours indépendante à ce que je vois ?

    Un sourire détendait les lèvres de William.

    Je sens, par d’ailleurs, que vous ne sauriez pas vivre dans une atmosphère qui ne serait pas favorable au travail que vous désireriez accomplir, si vous deviez séjourner dans la demeure de Mme de Rubens ajouta William.

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    Le sourire, devenu soudainement ironique, avec une touche de dédain n’échappa pas à la jeune comtesse, et prompte à la répartie lorsque quelque chose lui semblait anormalement bizarre, la troublait, elle questionna sur un ton inquisiteur :

    Mais qu’entends-je ? Fit-elle d’un air surprit mêlé d’ironie. Ne serait-ce plus, depuis que je suis partie, la demeure de mon père ? Le château aurait-il changé de propriétaire en mon absence ? Serait-il possible que Monteuroux soit devenu la demeure de Mme de Rubens : anciennement vicomtesse d’Argenson ? Les uses et coutumes ont-elles évolués au point que la demeure ancestrale du comte Rudolph de Rubens ait changé de propriétaire ?

    William se sentit de nouveau gêné devant le ton employé par Isabelle. Pour couper court à toute répliques mal venues de la part du jeune homme, l’abbé Forges demanda :

    Avez-vous des nouvelles du petit Thierry ?

    Oui, il va un peu mieux. Demain je vais le chercher pour l’amener ici, car l’air de Paris est déplorable pour les poumons de ce jeune enfant, avec les véhicules à moteurs. Sa santé est des plus fragile. Il vaut mieux qu’il respire le bon air de la campagne. Vous partiez, Isabelle ? Si vous rentrez à Monteuroux, je peux vous conduire en voiture ? Cela vous éviterait une inutile marche par les chemins rocailleux. La route est entretenue et dégager. Je n’ai qu’un mot à dire à Mr le curé. Isabelle remercia William en déclarant qu’elle aimait mieux remonter à pied : la marche étant bonne pour la santé.

    Et puis elle voulait faire une halte au cimetière, visiter ceux qui s’en étaient allés durant son absence, et flâner par les chemins et sentiers si familiers avant son départ pour l’Angleterre, afin de respirer l’air vivifiant de la campagne. Elle prit congé du prêtre et de William et, après une station à l’église, elle fit une halte au cimetière pour rejoindre enfin, le sentier de Monteuroux. Son pas restait ferme et alerte, mais son esprit était distrait, et la joie de son retour subissait une sorte d’éclipse. Depuis l’instant où elle avait revu le beau visage de son cousin, elle avait perçu, dans ce regard franc, comme une tristesse qu’il cherchait à lui dissimuler. A sa vue, ses yeux foncés, durs à son encontre, n’avaient plus la froideur dédaigneuse d’autrefois…

    En le voyant apparaître à la porte de presbytère, quelque chose s’était comme réveillé en elle qu’elle croyait si bien enfoui dans le domaine de l’oubli, de l’inexistant. Elle avait pensé plus d’une fois, avec un peu de mépris, que ce William, devenu le mari de Ludivine, lui serait indifférent, et voici qu’elle sentait, que de nouveau, elle pouvait le détester, tout comme la jeune Isabelle de son passé.

    Le détester, ou le plaindre ? Mais souffrait-il ? Était-il, capable de souffrir, ce froid William ? De souffrir pour une Ludivine ? Isabelle eut un rire ironique en levant les épaules et, presque en courant, elle se mit à gravir le sentier menant à château vieux.

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    Adélaïde aimait à respirer l’air des montagnes alentours, car même la lecture lui était devenue difficile, et c’était Isabelle qui avec beaucoup de respect et de gentillesse lui faisait la lecture. Si non, elle partait avec sa protégée pour de petites promenades en voiture lorsqu’elle voulait descendre à la ville.

    Quant à Isabelle, elle ne laissait pas Angèle s’escrimer dans sa chambre, alors qu’elle était tout à fait capable de subvenir à ses besoins et à ceux d’Adélie qui la connaissait si bien. Lorsqu’elle avait finit d’accomplir sa tâche quotidienne de ménage, il lui restait encore du temps pour sa peinture, pour quelques lectures, pour une promenade dans le parc ou aux environs de celui-ci. Elle songeait en outre à modifier, par le détail, l’agencement de leur logis et, pour cela, quelques jours après leur arrivée, elle se rendit avec Adélaïde à la ville voisine afin d’y acheter le nécessaire.

    A leur retour, Dominique lui apprit que Juliette de Rubens était venue en son absence.

    Nous irons demain à Aïgue-blanche, dit Isabelle à Adélaïde. Très aimable à Cathy de nous avoir devancé. Le temps pluvieux de la veille et du matin, s’était éclaircit quand, en voiture, elles prirent la route d’Aïgue-blanche.

    Des cumulonimbus en zébraient le ciel, promesse d’orage, de pluie diluvienne ou de grêle.

    Au passage du cabriolet, Isabelle ralentit devant le château de Mme de la Chamalières dont les volets étaient clos. Normalement, elle ne venait chaque année que fin juin. Peut-être même, comme le fit remarquer Adélaïde, qu’elle ne viendrait plus du tout, maintenant qu’elle était très malade, d’après ce que lui avait dit Dominique. Isabelle pensa : Que n’a-t-elle choisi une autre résidence, autrefois ! Mon père n’aurait pas connu cette Édith et malheur, et tout aurait pu être différent.

    Comme la voiture entrait dans la cour d'Aïgue-Blanche, Juliette parut sur le seuil. Elle eut une exclamation joyeuse en les voyant et vint, en souriant, à leur rencontre. Avec son teint halé et son sourire avenant, la vive gaîté de ses yeux d’un vert soutenant une incroyable transparence, faisait de cette jeune demoiselle, une jolie jeune fille pleine de santé. Sa cordialité toute simple plut à Isabelle.

    Cette Juliette à la joie de vivre communicative qu’elle avait peu connue autrefois, lui inspira, d’emblée, de la sympathie. Dans le salon, André, assis près d’une fenêtre, s’entretenait avec son frère debout devant lui. Un peu plus loin, près d’une table ronde, Mme Catherine de Rubens tricotait. Quand Juliette annonça gaiement :

    Voilà Isabelle ! Tous trois tournèrent la tête vers la porte, et André dit aimablement :

    Nous étions très impatients de vous voir, Isabelle.

    Précisément, nous parlions de vous, ajouta William. André me disait qu’il aimerait revoir le vieux Monteuroux.

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  • Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Un jour, votre père lui avait fait visiter le domaine il y a déjà un certain nombre d’années.Tout en parlant, il écrasa dans un cendrier la cigarette blonde qu’il tenait entre ses doigts, et vint vers les arrivantes. Il serra respectueusement la main d’Adélaïde, et rencontrant le regard troublant d’Isabelle, il se pencha vers elle pour pour lui prendre la main qu'elle lui tendait pour y déposer un baiser. Décidément, il trouvait Isabelle bien changée. Il n’y avait plus aucune trace de cette hostilité qu’elle lui avait témoigné autrefois.

    Vint le tour de Catherine de Rubens d’accueillir les visiteuses fort aimablement. Elle avait le visage vieilli, et elle était, visiblement, très fatiguée. Isabelle ne retrouvait pas non plus en elle la parente toujours portée à la critique, qui la jugeait avec une sévérité contre laquelle elle se révoltait avec aplomb du haut de ses seize ans. La comtesse Catherine l’interrogea avec intérêt sur sa vie en Angleterre, et parut satisfaite d’apprendre qu’elle y avait été heureuse. Juliette prépara le thé, qu’Isabelle l’aida à servir. Après cela, les jeunes gens se mirent à causer entre eux, de choses et d’autres. Isabelle, très gaie lorsqu’elle se trouvait en milieu sympathique, racontait avec humour des anecdotes qui amusaient André et Juliette, et amenait un sourire sur les lèvres sérieuses de William Puis, l’entretien glissa sur la littérature anglaise que connaissait les deux frères. William qui avait peu parlé jusque-là, émit des réflexions dont la finesse, la lucide intelligence frappèrent Isabelle. En l’écoutant, elle comprit qu’André, Juliette et lui, dans une limite modeste, se tenaient au courant du mouvement intellectuel, par goût, non par snobisme ainsi que tant d’autres le faisaient.

    Comme les visiteuses se retiraient, reconduites par Juliette et William, un petit garçon parut dans la cour en compagnie d’une nurse. Juliette s’écria :

    — Voilà Thierry ! Viens dire bonjour à Isabelle mon petit !

    L’enfant s’approcha. Il était fin de corps et de visage. Son teint rose et blanc avait l’apparence d’une délicate porcelaine. Des boucles brunes entouraient sa petite frimousse, et deux beaux yeux bleu, pareil à ceux de sa mère, se levèrent sur Isabelle. Ce regard la saisie au plus profond d’elle-même. Ces yeux... les mêmes yeux angéliques que Ludivine. Et cette grâce déjà doucereuse avec laquelle cet enfant la saluait... On ne pouvait s’y tromper...

    Machinalement, elle tourna la tête vers William. Il regardait son fils, et la façon dont il le fixait était dur ! Pourquoi ? Elle ne tenait pas à connaître la raison pour laquelle il le regardait-il ainsi, de peur d’en trop bien en comprendre le sens.

    — Va maintenant prendre ton goûter, lui dit-il d’un ton bref.

    Isabelle, plus que surprise, garda pour elle l’effet qu’avait sur elle le ton que William venait d’employer envers son petit garçon.

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