• Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Depuis que la jeune comtesse de Rubens était revenue de chez son oncle, elle se sentait anormalement bien. Elle n'avait pas revue son père et les deux femmes qui l'accompagnaient. Elle se sentait légère, enjouée et à son aise. Elle profitait de son cher Monteuroux en tout liberté, et ne ressentait pas la désagréable impression, de rencontrer au détour d'un chemin, la femme de William. Quant aux relations qu'elle poursuivait avec son père, elles n'avaient guère changé depuis le jour ou elle était partie pour l'Angleterre. Elle ne l'avait pas revu depuis. L'après-midi de sa visite à Aigue-blanche, Isabelle se sentit tout de suite en confiance. La comtesse Marie-Catherine avait déchanté au sujet de la d'Argenson et de sa fille depuis que celle-ci avait épousé son fils. Elle avoua à sa nièce qu'elle s'était trompé sur les intentions de sa belle fille Ludivine, ainsi que sur celles de sa mère qui était une femme sans cœur, manipulatrice et menée seulement par l'appât du gain. Ces aveux avaient le parfum du repentit vis à vis d'elle, ce qu'elle prit en compte, mettant cela sur sa crédulité vis à vis de la d'Argenson. 

    La mère de William l’interrogea avec intérêt sur sa vie en Angleterre et parut satisfaite d’apprendre qu’elle y avait été très heureuse. Dans une sérénité parfaite, Juliette prépara le thé qu'Isabelle l’aida à servir. Après cela, les jeunes gens se mirent à causer entre eux de choses et d’autres. Isabelle, très gaie lorsqu’elle se trouvait dans une ambiance sympathique, racontait avec humour des anecdotes qui amusaient André et Juliette tout en amenant un sourire sur les lèvres sérieuses de William. Puis l’entretien glissa sur la littérature anglaise que connaissait les deux frères. William qui avait peu parlé jusque-là, émit des réflexions dont la finesse et la lucide intelligence frappèrent Isabelle. En l’écoutant, elle comprit qu’André, Juliette et lui, dans une limite modeste, se tenaient au courant du mouvement intellectuel par goût et non par snobisme, ainsi que tant d’autres le faisaient.

    Comme les visiteuses se retiraient, reconduites par Juliette et William, un petit garçon parut dans la cour en compagnie d’une nurse. Juliette s’écria :

    — Voilà Thierry ! Viens dire bonjour à Isabelle mon petit !

    L’enfant s’approcha. Il était fin de corps et de visage. Son teint rose et blanc avait l’apparence d’une délicate porcelaine. Des boucles brunes entouraient sa petite frimousse et deux beaux yeux bleu, pareil à ceux de sa mère, se levèrent sur Isabelle. Ce regard la saisie au plus profond d’elle-même. Ces yeux... les mêmes yeux angéliques que Ludivine. Et cette grâce déjà doucereuse avec laquelle cet enfant la saluait. On ne pouvait s’y tromper...

    Machinalement, elle tourna la tête vers William. Il regardait son fils, et la façon dont il le fixait était dur. Pourquoi cette dureté ? Isabelle se posait la question, mais ne tenait pas à en connaître les raison pour lesquelles il le regardait si durement, de peur d’en trop bien en comprendre le sens.

    —  Thierry. Va maintenant prendre ton goûter. Lui dit-il d’un ton bref.

    Isabelle, plus que surprise, garda pour elle l’effet qu’avait sur elle le ton que William venait d’employer envers son petit garçon.

    William avait l’air très contrarié quand il s’adressa à la nurse sur un ton qui ne supportait aucune réplique :

    Comment faut-il vous expliquer les choses, Mlle Catelin ? Je vous ai déjà prié, de le faire rentrer assez tôt pour qu’il puisse goûter à quatre heure, et se reposer ensuite. C’est une prescription du médecin qui doit être suivit à la lettre et ne souffre d’aucune dérogation.

    — Mais Mme m'a recommandé de bien lui faire prendre l'air !

    Madame n'a pas son mot à dire ! Je suis encore maître chez moi me semble t-il ! Et mes instructions doivent être respectées !  Est-ce claire !

    La mince Anglaise lui jeta un regard en dessous et répondit d’un ton pincé :

    Bien, Mr le comte.

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    Juliette eut un haussement d’épaule et la suivant des yeux. Elle ne peut s'empêcher de faire une remarque :

    — Je crois que tu vas avoir beaucoup de mal avec cette nurse-là.

    William dit entre ses dents :

    — Oui, on lui a trop bien fait la leçon. Il m'est difficile de reprendre la mauvaise éducation que sa mère et sa grand-mère lui inculque.

    A nouveau, son visage s’était assombri. Il prit presque hâtivement congé des visiteuses. Juliette n’oublia pas de rappeler encore à Isabelle de ne pas oublier qu’elle viendrait déjeuner pour le dimanche suivant. Un peu plus tard seulement, Isabelle songea que personne, cet après-midi-là, n’avait prononcé le prénom de Ludivine, pas plus que celui de la d'Argenson.  

    Pour moins penser à tous ces détails qui la minaient, Isabelle décida de donner un air de renouveau à ce qui servait d'appartement à sa marraine, ainsi qu'au siens. En quelques jours, avec l’aide de Dominique, Isabelle s’employa à tout changer dans les six pièces divisées en deux du premier étage. Le tableau de sa tendre mère retrouva sa place, et les fenêtres étaient maintenant ornées de doubles rideaux en cretonne. Les sièges, eux aussi, avaient prit un coup de jeune. 

    En fouillant dans les divers greniers de château vieux, Dominique et Angèle avait trouvé quelques anciens meubles relégués là, par la d’Argenson, et qu’une peu coûteuse réparation pouvait permettre de les utiliser à nouveau. Isabelle y avait également découvert un magnifique psyché en bois de rose orné d'anciennes sculptures qui irait très bien dans sa chambre, ainsi qu'un très beau meuble de toilette Victorien. Sa quête avait été jusqu'à dénicher un jolie petit bonheur du jour datant du XVIII siècle, de somptueux vases en faïence et en porcelaine, datant également du siècle dernier, oubliés dans un placard de l’appartement qui avait été, autrefois, occupé par sa grand-mère. Avec Isabelle, aidé de Dominique, ils s'étaient retrouvés d'actualité dans les lieux de vie ou vivait Adélaïde, sans oublier, bien entendu, chez elle. Les meubles avaient été dépoussiérés, et ciré. Les vases que la jeune femme avait disposé dans les diverses pièces occupées par sa marraine et elle-même, furent lavés et garnis de fleurs, ce qui donna un air de gaieté et de raffinement à l'ensemble des deux appartements

    Isabelle aimait explorer les moindres recoins des greniers ou, bien souvent, elle dénichait de très beaux objets rares  abandonnés dans un coin, alors qu'il pouvaient à nouveau être mis en valeur chez elle deux. Il y avait aussi de vieilles tapisseries d’Aubusson qu’elle destina à cacher les très vieux murs de pierre épais d’au moins un mètre, ce qui, tout de suite, fit la différence à ses yeux. Elle n’oublia pas de récupérer aussi des tapis de sol encore utilisables, volontairement négligés depuis des lustres par la d’Argenson. Isabelle avait beaucoup de goût et tout ce qu’elle récupérait, redonnait un air de jeunesse aux pièces ou sa marraine et elle vivaient. La jeune fille savait très bien mettre en valeur les objets qu’elle trouvait pour redonner un peu de cachet à cette vieille tour carrée qui l’avait vu grandir.

     Isabelle demanda de l'aide aux quelques domestiques restant à demeure à château-neuf pour son entretien, prêt à accueillir les châtelains lors de leur venu à Monteuroux.  Dans l’air frais du matin de cette journée de printemps, Isabelle fit battre les grands tapis ternis par des décennies de poussière accumulées, ainsi que les très grandes et belles tapisseries d'Aubusson datant, elles aussi du dix huitième siècle. Les domestiques se mirent à l'ouvrage, respirant l’épais nuage de poussière qui se dégageaient de ces anciennetés, ce qui les incommodait fortement au point de les faire tousser. La jeune comtesse voulu les aider, mais ils refusèrent, lui signifiant que ce n'était pas à elle de faire ce travail, et que cela leurs faisait plaisir de lui rendre ce service.

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    Le printemps était bien là, mais à cette époque de l’année, il fallait encore chauffer afin d’apporter plus de bien être dans les appartements de cette tour qui avait des murs don l'épaisseurs, comme je l'ai déjà évoqué, atteignait plus du mètre, les pierres, vu leur ancienneté, laissaient passer les courants d'air. Les pièces étaient très dures à chauffer. Isabelle demanda à Dominique de lui monter suffisamment de petit bois sec, ainsi que des bûches de toutes tailles, afin d’allumer un bon feu dans les pièces disposant d’une grande cheminée. En laissant les battants des porte largement ouverts, sa marraine aurait beaucoup plus chaud.

    Lors de la première visite de Juliette, celle-ci déclara :

    Ce n’est pas très gai, chez vous ma chère Isabelle ! Dire que vous avez passé dix ans de votre vie seule sans votre mère et pratiquement sans le seul parent qu’il vous restait et qui avait oublié son rôle de père. Cette vieille tour devait transpirer la tristesse et l'humidité ? Elle tient tout juste debout ! Une chance que le soleil  trouve le moyen de pénètre par les minuscules fenêtres !

    Lorsque j’étais plus jeune, ce n’était pas l’aspect de ma chambre qui me préoccupait, mais justement l’abandon de mon père qui ne semblait pas se soucier de mon sort. La solitude me pesait... son manque d’affection, surtout. Je ne me plaisais pas dans l’isolement de cette tour, mais au moins, dans cette chambre, je m’y sentais chez moi et à l’abri des sarcasmes de ma belle-mère, dit brièvement Isabelle.

    Les deux jeunes filles étaient assises toutes deux près de l'une des fenêtre, tricotant et cousant dans un silence interrompu de temps à autre, par leurs gentils papotages afin d’occuper le silence. Après plusieurs jours de pluie, une lumière surnaturelle baignait la fraîche campagne encore toute humide, sentant bon l’herbe des près et les essences qui, après ces longues journées d’averses continues, s’échappaient du sol et se répandaient dans l’air. Ça fleurait bon la nature. De la vallée montait un grondement venant de la rivière transformée, cette fois, en un torrent furieux et bouillonnant.

    Après une longue réflexion toute intérieur, la jeune Juliette murmura :

    Oui, évidemment.

    Ses yeux firent le tour de la pièce, s’arrêtant un instant sur le portrait de Daphné. Elle dit pensivement :

    Vous ne ressemblez pas à votre mère, Isabelle. Vous êtes une de Rubens.

    Effectivement. Mon oncle le constatait également. Il aimait beaucoup sa jeune sœur ; mais à son grand regret, il  aurait eu plaisir à la retrouver en moi.

    Cependant, il avait rompu avec elle ? Continua Juliette.

    Isabelle éclaira son amie.

    Rompu, non. Pas vraiment. Mon oncle et ma tendre mère s’écrivaient toujours. J’ai cru comprendre qu’elle était prête à se fiancer au meilleur ami de son grand frère, quand elle rencontra mon père. Mon oncle essaya bien de la dissuader de convoler en juste noces ; mais elle était amoureuse de mon père.

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    De ce fait, mon oncle a longtemps conservé une secrète amertume de n’avoir pas su détourner sa jeune sœur d’un mariage qu’il désapprouvait. S'il avait pu prévoir ce qui attendait sa sœur dans ce mariage ? J’ai voulu en savoir plus sur maman, mais mon oncle qui en voulait à mon père pour des raisons que ma mère à dû lui confier, ne voulu pas me troubler avec ce que sa sœur lui avait écris concernant son couple. J’aurais aimé savoir ; mais je n’ai pas trouvé où mon oncle cachait les lettres de sa sœur. Je suis sûr que j’y aurait trouvé des renseignements très intéressants concernant la vie de maman. Il ne faut pas se fier aux avis partagés que l’on peut vous donner, et que, par ignorance, l’on peut interpréter de façon différente lorsque l’on ne connaît pas la personne. En vérité, ce fut un homme charmant tout au long de mon séjour auprès de lui. D’ailleurs, mon cousin comme ma cousine ont été charmants avec moi, et j’ai une particulière amitié pour mon cousin Renaud dont la nature ferme et loyale me donne une impression de sécurité en sa présence.

    Vous aimez la loyauté, Isabelle ?

    Par-dessus tout... oui.

    Il m’est plus facile de comprendre votre antipathie d’autrefois et qui n’a, en six ans, nullement changé envers Ludivine et sa mère. Je m'en rends bien compte ! Un éclair d’ironie passa dans les yeux d’Isabelle. Ses mains laissèrent tomber l’ouvrage qu’elles tenaient avant de s’exclamer :

    Comment ! Vous n’êtes pas en extase devant votre céleste belle-sœur ? Le charme machiavélique de sa mère ne vous éblouit-il guère ? 

    Juliette s’excusa :

    OH ! Je les ai peu connue à vrai dire. J’étais si rarement à Aigue-blanche à cette époque. Je ne tiens pas à les connaître plus... elles me dérangent lorsqu'elle viennent tous les trois mois d'été, elle à Aigue-blanche, et sa mère à château vieux dispensant ses ordres jusque chez nous en ce qui concerne le petit Thierry...

    Mais votre mère était en admiration devant la comtesse et sa fille. Convaincue de la véracité de ce qu’elles disaient à mon sujet, votre mère ne voulait pas se rendre compte de la duplicité de cette femme et de sa fille  qui est l'exacte réplique de sa mère. La faute en est que William et votre mère se sont laissés bien trop souvent tromper par leur apparente gentillesse. Savoir dissimuler leur véritable nature était un jeu d'enfant pour elles.

     Après le mariage, nous nous en sommes aperçu très vite.

    Votre mère et votre frère aîné, au tout début, se sont laissés hypnotiser par leur fausse amabilité, de façon à les convaincre de mes défauts poussés à l’extrême et qui, d’après elles, était ma nature profonde. Leurs avis me condamnaient à tout jamais. Pour elles, j’étais irrécupérable. Je ne valait pas la peine que l’on cherche à mieux me connaître. André, lui, juste avant que je ne parte pour l'Angleterre, m’a avoué ce qu'il pensait de ce mariage. Il avait depuis le début de leur fréquentation, soupçonné la fausseté de Ludivine. Cette horrible fausseté qui est la tare de la femme de William transmise par sa mère, et qui l'éloigne irrémédiablement de votre grand frère. C’est à cause de cela que... qu’ils vivent séparés ? Juliette osa confier à Isabelle le premier accrocs fait dans la promesse de mariage que son frère ne put accepter.

    Il y eut une première tromperie de la part de Ludivine. Elle lui avait laissé entendre qu’elle vivrait volontiers auprès de lui à la campagne pour que, sur les conseils de sa mère, le mariage est lieu. 

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    Vivre aupré de lui à la campagne avec leurs fils ne fut guère le cas, d'où la colère rentrée de William que l'on sent transparaître à travers sa personnalité.

    Une fois mariée, il ne lui fallut pas longtemps pour exiger d’habiter Paris. William s’y est refusé plusieurs fois. Passant outre, elle suivit son idée et décida de ne revenir que les mois d’été auprès de son mari. Depuis lors, elle passe quelques semaines pendant les mois d’été au manoir, et le reste du temps, c’est auprès de sa mère et de Mr de Rubens qu’elle séjourne à Monteuroux.

    Juliette s’arrêta un instant de tricoter, puis se remit à l’ouvrage. Isabelle, le visage tendu et assombrit regardait au dehors pour ne pas montrer son trouble. Elle avait, depuis toute jeune, raison au sujet de Ludivine. Elle ne voulais que porter le patronyme des de Rubens comme sa mère. Isabelle avait-elle encore besoin de preuves pour être sûr de la culpabilité cachée de la d’Argenson qui avait élevé sa fille selon sa ressemblance et dans les mêmes traits de caractère que le siens ? Isabelle était perdu dans ses pensées et ne remarquait pas que son amie la fixait, étonnée. Elle fut soudainement interrompue par Juliette : 

    William n’est pas d’une nature à montrer qu'il regrette ce mariage. Néanmoins nous avons compris qu’elles étaient ses désillusions. Il avait trouvé dans ce mariage, lui si droit et qui abhorre le mensonge, une enfant gâté, hypocrite, coquette, sournoise et n’acceptant pas que l’on ne cède pas à ses caprices.

    Isabelle osa :

    Le jour où j’ai été faire mes adieux à votre mère il y a six ans, André m’a dit :

    — Je me demande si William sera heureux ?

    Ah ? Il vous a dit cela ? Fit Juliette.

    Oui, ce mariage l’inquiétait.

    L’apparente satisfaction de William n’était, d’après André, qu’un sacrifice pour satisfaire notre pauvre mère toujours en proie aux difficultés financières, espérant dans ce mariage ce qui n'arrivera jamais, car William ne veut pas toucher à la dote de sa femme fit encore Juliette. Ma mère ne voyait que par la fortune de Ludivine. Elle pensait qu’elle allait relever, avec William, le domaine, permettre à son fils aîné de faire face aux charges que la propriété générait. Comme en outre, Ludivine était jolie, de bonne maison de par son père, et qu’elle semblait plaire à William, notre mère ne voyait aucune objection à laisser aboutir cette union.

    Isabelle en déduisit que d’après ce qu’elle avait surprit de la dispute six ans en arrière au bord de l’étang, l’obligation d’une réconciliation avait dû avoir eu lieu le soir même afin de satisfaire la mère de William et sa future belle-mère, sans compter son père qui avait dû intercéder auprès de son jeune cousin, afin qu’il accepte de nouveau ce mariage. Isabelle tourna, tout à coup, un regard plus vif vers Juliette, et ne pu s’empêcher de faire une réflexion :

    En somme, William n’avait pas d’autre solution que d'accepter ce mariage avec Ludivine.

    Du moins, il y fut encouragé fortement. Mon frère a-t-il éprouvé quelque amour pour Ludivine ? Cela, je l’ignore. Il est très difficile de connaître les sentiments profonds d’une nature telle que William qui tient à garder ce qu'il ressent pour lui.

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    Il ne laisse personne percer le tréfonds de son être. S’il souffre, il souffre en silence. Pourtant, j’ai le sentiment qu’il n’aime plus sa femme, si tant est qu’il l’ait aimé un jour…

    Les jolies mains d’Isabelle reprirent l’ouvrage qu’elles avaient délaissé quelques instants. Elle se sentait nerveuse, et les points de broderie s'en ressentaient.

    A travers le silence de la pièce où elles se trouvaient toutes deux, une profonde plainte s’éleva. C’était le violon de Victoria. Un noble adagio étendit ses ailes harmonieuses sur les deux jeunes amies. La tante de Isabelle ouvrait son coeur meurtrit dans les sonorités si expressives que son violon transmit jusqu’aux notes finales. L'instrument finit de livrer son message douloureux qui sombra littéralement dans un  ardent sanglot.

    Juliette reçu en son âme cet adagio avec une émotion qu'elle ne pu contenir sans en avoir les larmes aux yeux :

    Quelle artiste ! Mais elle nous met la mort dans l’âme ! C’est atroce de souffrir autant, car elle souffre, j’en suis persuadée ! Les plaintes que son violon traduit, nous transmet sa profonde peine, et nous donne le frisson.

    C’est toujours ainsi lorsque elle joue. Pauvre tante ! Révoltée ? Sans doute. Très malheureuse ? certainement, et je ne peux rien y faire. 

    Vous n’avez toujours aucun rapport avec elle ?

    Aucun, en effet. En fait, je la connais à peine. Je me souviens vaguement de l’avoir vu plusieurs fois lorsque j’étais petite fille et que maman était encore en vie. A cette époque, ma tante n’était pas tout à fait refermée sur elle-même et volontairement claustrée depuis ces longues années. C'est très curieux ! Il me vient le souvenir de ma tante que maman recevait avec beaucoup de prévenance et d’amitié... ma tante Victoria disparue de ma vie d'enfant quelques temps avant l'accident de maman qui devait lui être fatal. la disparition de ma tendre mère à troublé si fortement mon âme d’enfant, que je ne me suis plus du tout rappelée le si beau visage de ma tante...  et son handicap.Et puis, tout cela est si loin…

    — Ta tante était-elle si belle ? 

    Trois coups de klaxon montant de la route, interrompit leur conversation. C'était  la vielle voiture de William  qui remontait le chemin carrossable se trouvant être en contrebas de la vieille tour, et à l’inverse du chemin principal montant jusqu’à Monteuroux, côté château neuf. C’était le signal convenu qui devait avertir Juliette que son frère devait venir la prendre à la grille du domaine. Ainsi que la jeune fille l’avait expliqué à Isabelle, il avait été voir une personne dont on lui avait parlé pour remplacer la nurse qu’il ne voulait pas conserver. Les deux jeunes amies le virent passer le grand portail, et se garer devant la tour même. Quand il se trouva à leur hauteur, Juliette demanda aussitôt :

    Et bien ! Cela peut-il convenir ?

    Je le crois. Demain, je donnerai ma réponse.

    Vous vous trouvez décidément bien dans cette vielle tour, Isabelle ?

    Très bien malgré les petits inconvénients du logis, répondit-elle gaiement. Juliette ne me l’envie cependant pas. Encore l’a-t-elle vue que sous un jour ensoleillé. Je suis chez moi, et je n’ai de compte à rendre à personne... Surtout pas à ma belle-mère qui tient depuis trop longtemps mon père sous sa coupe.

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    Le jeune homme regardait longuement sa cousine avec une sorte de perplexité ? Cherchait-il l’adolescente un peu trop sauvage d’autrefois en cette jeune personne raffinée et d’allure si élégante ? Elle leurs était revenue transformée en une jolie jeune femme accomplit avec un charme troublant dans cette jolie robe bleu garnie de blanc. Il était troublé par ses yeux d’un vert noisette renfermant tant de vie et de secrets en même temps. Juliette vînt troubler ses pensées toutes dédiées à Isabelle en s'écriant :

    Oh ! William, cette tour devait être mortellement triste avant que Isabelle ne l’arrange mieux ! Depuis sont retour, les pièces sont agréablement agencées, et la façon dont elle à disposé les meubles et les vases qui sont d'une très belle facture, apportent de la chaleur à cette vieille tour, partout ou nos yeux se posent. Il est indéniable que notre chère cousine à su redonner un peu de jeunesse à cette antique battisse !

    — Ce que tu me décris doit être à l'image de notre cousine. Elle est courageuse pour s'attaquer à ces vieux murs, et elle à assurément un goût exquis quant à ce que tu me décris. Un de ces après-midi, j'aimerai bien visiter cette tour en apparence si triste dit William. Accepteriez-vous, Isabelle ? J'aimerais tant voir ou vous avez grandi ?

    — Cela ne me dérange aucunement, William. Nous pouvons convenir d'un jour ou vous serez un peu moins pris par vos occupations.

    Les yeux bleus marine du jeune homme considéraient la jeune comtesse avec cette expression adoucie qu’elle avait déjà remarqué lors de ses précédentes rencontres avec lui. Ils lui rappelaient le jeune William d’autrefois qui était si aimable avec elle. La découverte du mensonge chez Ludivine et sa mère, avait-elle fait comprendre à l’homme désabusé qu’il semblait être devenu, ce qu’il fallait penser des sournoises insinuations contre l’adolescente en révolte qu’elle était alors, devant tant d’hypocrisie et de méchanceté dirigées sciemment vers elle afin de la blesser. Lui-même, à cette époque, avait été abusé par leur bienveillance dissimulant bien autre chose que leur gentillesse...

    Lorsque le frère et la sœur prirent congé de Isabelle, elle demeura un moment debout près de la grande grille d’entrée, côté château vieux, non remise en état. Intuitivement, Isabelle considérait, et non sans raison, même ci celles-ci ne lui sautaient pas aux yeux sur le moment, qu'il allait se passer quelque chose à Châteauroux dont elle n'était pas au courant. Pourquoi la majestueuse grille qui démarquait le domaine avait-elle été remise en état, alors que celle du côté château vieux se contentait de sa vétusté ? tout en se posant toutes ces questions, elle remarqua, en regardant la voiture s’éloigner, que depuis ces six années ou elle avait été absente, la voiture n'avait pas changé. Elle était toujours la même et donnait décidément beaucoup de signes de fatigue. Isabelle pensait aussi qu’à Aigue-blanche, lors de ses visites, rien n’avait vraiment bougé non plus, sauf quelques tentures remplacées par nécessité. La comtesse, sa fille, André et William, semblaient vivre comme naguère. Il ne semblait pas y avoir l’argent de Ludivine engagé dans le domaine. Soudain, Isabelle se sentit le cœur léger. Il lui eut été singulièrement désagréable de savoir William jouir de sa fortune maintenant qu’il n’aimait plus sa femme. l’avait-il seulement aimé un jour ? Elle en était là de ses réflexions, quand un léger bruit de pas sur le pavé de la cour se fit entendre. Elle se retourna et vit Antoinette qui se dirigeait vers la loge du portier. 

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    Répondant au salut de la femme de chambre, Isabelle s’avança en demandant :

    — Bonjour Antoinette. Comment va ma tante ?

    — Pas trop bien, mademoiselle. Depuis quelques temps elle est enrhumée et elle tousse. Je n'arrive cependant pas à la raisonner. Il faudrait qu'elle écoute mes conseils et qu'elle renonce à sa promenade du soir près de l’étang. C'est un endroit très humide, las-bas.

    C’est de cette façon qu’elle a pris mal l’automne dernier. Après quoi, il a bien fallu qu’elle se soigne tout l’hiver. Je ne comprends pas son attirance pour ce lieu si humide, si lugubre, et qui n’est pas du tout bon pour elle ? Il y règne une atmosphère décidément pesante, mystérieusement dangereuse. Je ne saurait dire pourquoi ce lieu me fait cet effet ? Je ne comprends vraiment pas pour quelle raison elle ne veut pas faire l’impasse sur sa promenade, et ce qui l’attire en ce lieu ?

    Isabelle se renseigna encore sur son état d'âme :

    Ne s’ennuie-t-elle pas trop ? Croyez-vous qu’elle refuserait de me recevoir ? Je plains tellement ma pauvre tante ! Le regard grave et pur d’Antoinette s’attarda un moment sur le visage reflétant la sincérité de la jeune comtesse.

    Non, elle ne le voudra certainement pas. Elle n'aime pas les visites de peur de déceler dans les yeux des visiteurs, cette pitié qu'elle ne peux supporter. Ma pauvre demoiselle est bien plus malade de l’âme que de son corps, Mlle Isabelle. Nous ne pouvons faire qu’une seule chose pour elle, c'est prier afin que dans la nuit où elle se trouve, il y ait un jour, un  rayon de lumière qui éclaire son chemin. Là s'arrêta leur conversation quand Antoinette amorça un mouvement vers la loge, puis se ravisant, elle ajouta :

    Je lui demanderais quand même si votre visite pourrait l’agréer, Mlle. On ne sait jamais ?

    Quelle paix, quelle sérénité dans le regard de cette femme toute dévouée à sa maîtresse ! A chaque rencontre avec Antoinette, Isabelle en emportait une impression d’apaisement qui lui faisait beaucoup de bien, trouvant cette sensation très surprenante ?

    Antoinette est une âme merveilleuse, lui avait dit un jour l’abbé Forges. Depuis bien des années, elle partage la sombre existence de votre tante Victoria. Peut-être connaît-elle de durs moments auprès d’elle, des jours pénibles au côté de cette malade don l'esprit est certainement très fragile. Cette misanthrope qui s’écarte farouchement de la vie d’autrui, doit beaucoup souffrir, baignée dans cette solitude malsaine ?

    Oui, une grande malade assurément ! Pensait Isabelle. Adélaïde l’avait connue après le mariage de Daphné, menant à peu près la vie de tout le monde, mais d'un caractère assez renfermé. Elle était très orgueilleuse, douée d’un esprit vif, étincelant, et d’une intelligence hors du commun. D’après ce qu’elle savait d’elle, elle était très cultivée. En fait, une femme remarquable au point de vue intellectuel. ! Elle était cependant très belle de visage, avec des yeux d’un charme étrange et envoûtant aux dires d’Adélaïde, mais malheureusement, dans un corps déformé que tout l’art des couturières ne pouvait dissimuler. C’était, en effet, très peu de temps avant la mort de sa tendre mère qu’elle avait, tout à coup, décidé de se cloîtrer dans la vieille tour où elle est encore aujourd’hui. 

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  • Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Toutes les observations de la comtesse Marie-Marguerite, sa mère, ainsi que de son frère qui n'était autre que son père, s’étaient heurtés à une obstination indéfectible. En songeant à son étrange tante, Isabelle traversa la cour pour regagner les appartements de la vieille tour qu'elle avait réagencés la veille. Tout ce qu'elle savait de sa tante Victoria correspondait tout à fait à ce qu'elle avait confié à Juliette. Elle passa près du bassin central autour duquel le vieil Adrien s’affairait avec l’aide de son petit-neveu que Mr de Rubens lui avait proposé comme suppléant. Le vieillard leva la tête, et marmonna un bonjour demoiselle. Il semblait toujours aussi peu communicatif, néanmoins, comme les maîtres de château neuf n’étaient pas encore là, Isabelle osa lui demander un service qui lui tenait à cœur, essayer de remettre en eau le bassin aux petits anges recouvert de mousse. Celui-ci ne fonctionnait plus depuis son plus jeune âge, et elle ne se rappelait même plus si, un jour, elle l'avait vu en eau ? Elle aurait tant aimé le voir renaître.

    Le vieil homme hésita, mais ne refusa pas de lui faire plaisir en spécifiant, toutefois, qu’il essaierait sans pouvoir lui assurer qu’il y arriverait. Après cette conversation, les yeux du jardinier suivit Isabelle du regard jusqu’à ce qu’elle eût disparu du côté de château vieux. Son petit-neveu le fixait avec surprise, étonné de le voir si aimable avec la comtesse qu'il avait connu petite. Le vieil homme remarqua son étonnement et lui conseilla durement de ne s’occuper que de ses affaires en sachant, surtout, tenir sa langue.

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