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    Chapitre VI

    William est un jeune homme de valeur, et ses qualités morales compensent son peu de fortune. Ludivine sera très heureuse avec lui puisqu'elle-même à hérité de son père. elle lui apporte une très grosse dot et je crois. qu'ils seront très heureux une fois mariés. William s'occupe fort bien de son domaine qui commence à donner des résultat, et c’est un très bon homme d’affaire ! De plus, nous porterons toutes deux le même patronyme que celui de vos ancêtres que vous m’avez si amoureusement offert en m’épousant, mon aimé !

     Touché par cette attention, Rudolph entoura sa femme de ses bras, et tout en lui caressant la joue, il prit ses lèvres dans un baiser tendre et doux qu’elle lui rendit avec une passion quelque peu exagérée. Chez la d’Argenson, rien n’était fait sans une raison calculée avec laquelle son esprit tortueux aimait jouer.

    Au lendemain de son entretien avec son père, vers sept heure du matin, Isabelle descendit au village. En quelque minutes, avec la légèreté d’une chevrette bondissante, elle dévala sentiers et petits talus qui menaient jusqu’à la route puis, franchit le vieux pont de pierre enjambant la rivière. Le long de celle-ci, un petit chemin ombragé de hêtres menait à l’église où elle allait prier journellement. Isabelle croisa quelques paysans, reçut le bonjour de femmes debout sur le seuil de leur logis. Elles étaient presque toutes âgées. Leur petite maisonnette se trouvaient être toujours agrémentées de ces petits jardinets de légumes avoisinant des fleurs se mariant très bien avec les potagers où poussaient aussi des plantes aromatiques, ce qui rendait sa promenade très agréable. Elle répondait très aimablement, avec un sourire amical, toute différente de la jeune fille rétive et sans grâce que d’autres voyaient seulement en elle. On l’aimait, dans le village, on ignorait le jugement que portait sur elle sa belle-mère et la malveillance avec laquelle elle s’ingéniait à imprimer, dans l’esprit de ses relations, le côté indiscipliné de sa belle-fille. Si quelques échos leurs étaient parvenus, les villageois n’y prêtaient aucune attention : Isabelle ayant hérité de la sympathie que les gens du pays accordaient à Daphné, se défiant de la nouvelle Mme de Rubens qu'ils n'appréciaient pas en dépit des sourires et de la générosité forcée qu’elle s’appliquait à prodiguer autour d’elle pour se faire accepter.

    A la fenêtre d’une petite maison presque recouverte de vigne vierge, une femme aux cheveux blanc battait un tapis. Elle salua Isabelle qui s’arrêta et la salua :

    — Bonjour, Émilie.

    Un sourire illumina le visage poupin d’Émilie Granchette, l’ancienne femme de chambre de Monteuroux, du temps où Daphné en était la seule châtelaine.

    — Toujours matinale, mademoiselle Isabelle !

    — Pas tellement, car la messe est certainement commencée. Je me sauve ma bonne Émilie !

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    Les petits yeux bleus d’Émilie, si vifs autrefois, avec leurs paupières un peu gonflées par l’âge, suivirent la mince forme vêtue de noir qui commençait de monter le chemin étroit conduisant à la petite église. Celle-ci était bâtie sur une plate-forme rocheuse où, dans les temps anciens, s’élevait à cet endroit un prieuré cisterciens. De cette époque, il ne restait que cette bâtisse et un logis voisin qui servait de presbytère. Construite au début du 13 ème siècle, elle dressait encore fièrement au-dessus du village ses belles lignes gothiques et la grâce de son clocher en flèche.

    Quand la jeune comtesse eut poussé  l'un des lourds battants de bois, elle se retrouva dans la pénombre tiède et rassurante où chuchotait le célébrant debout devant l’autel.

    Isabelle s’agenouilla sur un des prie-Dieu libre, mis son visage entre ses mains et se recueillit un instant, autant du moins, que lui permettait cette agitation intérieure qui l’avait empêché, cette nuit, de trouver le sommeil. Quand elle releva la tête, son regard erra sur l’assistance restreinte et silencieuse qui avait suivit l’office depuis le début. Elle y dénombra quelques femmes du village dont Antoinette, et sur le banc des de Rubens-Gortzinski, se trouvait André le jeune infirme, ainsi que sa sœur Catherine. Elle était donc la dernière à se présenter à la messe du matin.

    Devant l’autel, l’abbé Forges élevait entre ses mains le calice qu’une pâle flèche de lumière traversant un vitrail, faisait étinceler. Isabelle s’efforçait de fixer son attention sur le mystère divin qui s’accomplissait devant ses yeux, mais elle ne pouvait éloigner de son esprit de cette pensée qui la taraudait. Elle devait quitter son cher Monteuroux et vivre chez des parents inconnus. Pour elle, des étrangers à tout point de vue. Adélaïde disait que Sir de Montaigu était un homme droit et bon. Qui avait beaucoup aimé sa jeune sœur, mais n’avait pas approuvé son mariage avec le comte de Rubens, d’où une certaine froideur dans leurs rapports à dater de ce moment. Devenu veuf, avec un fils et une fille, il vivait presque toute l’année dans son domaine de Verte-cour : nom Français de son domaine en hommage à sa femme qui avait voulu lui garder une attache avec sa Normandie natale.

    Vous ne serez pas malheureuse chez lui, chère Isabelle. Je puis vous l’assurer. Avait ajouté Adélie.

    Pas malheureuse... Qu’en sait-elle ? Pensa Isabelle. En tout cas, ce ne saurait être pire qu’à Monteuroux, son cher Monteuroux empoisonné par des âmes diaboliques qui agissent dans l’ombre…

    Dans sa charmante petite tête, tourbillonnaient des tas de questions auxquelles elle ne trouvait pas de réponse. Il allait lui falloir s’accoutumer à une existence nouvelle et tellement différente de celle qu’elle menait ici, dans son cher Monteuroux, auprès du souvenir de sa mère et libre de ses décisions. La sauvageonne qu’elle était devenue n’aimait pas les protocoles et encore moins les nouvelles têtes qu’elle allait devoir affronter et auxquelles elle allait, malgré elle, devoir s’habituer de bonne grâce.

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    Cela l’effrayait à l’avance, elle, la délaissée, habituée à la solitude, à une vie simple, sans autre discipline que celle imposée par l’abbé Forges qui savait la guider, pénétrer son âme quand il le fallait.

    Il ne serait plus à ses côtés pour l’aider à discerner, parmi cette foule d’inconnus, le chemin qu’elle devrait suivre : Fermée, ardente et sensible, mais si vite repliée sur elle-même. Son intransigeante jeunesse passait mal auprès de son père. Quant à sa diabolique belle-mère…

    Ludivine s’était déjà prit une magistrale gifles de sa part. Isabelle n’avait que faire de cette chipie et ne la craignait pas. Par contre, elle en voulait à son père d’avoir manqué à tous ses devoirs envers elle le jour où il avait présenté à la domesticité du château sa nouvelle femme et sa belle-fille en omettant, sciemment, à présent elle en était sûr, de la présenter aux nouvelles châtelaines, ce qui en disait long sur ses attentions la concernant. Il n’avait pas tenu compte de sa petite fille qu’il semblait avoir oublié, et la peine qu’elle pouvait ressentir à la vue de cette intruses qui devait remplacer sa mère dans son cœur. Il n’avait pas réalisé que pour une enfant de six ans, ce transfère était impossible ! Dix ans s’étaient écoulés depuis, mais elle n’avait jamais accepté cette femme, pas plus qu’elle n’avait accepté sa fille. Isabelle ne se voyait pas quitter Monteuroux qui l’avait vu grandir et souffrir de tant de mépris et d’humiliation de la part des nouvelles locataires du château, ainsi que de son propre père.

    A la veille de départ qui arrivait rapidement, Adélaïde essayait bien, par tous les moyens, de compenser le manque d’affection que sa protégée ressentait par un peu d’espoir et de réconfort, mais Isabelle ne voulait rien entendre. Adélie insistait quand même pour lui faire admettre l’intérêt de quitter Monteuroux pour six ans, étant sûr qu’Isabelle ne changerait pas sa façon de penser pour adopter la sienne ; mais elle se devait de la convaincre du bien fondé de cet éloignement qui ne pourrait lui être que bénéfique :

    Peut-être Trouverez-vous là, les sympathies qu’il vous manquent ici, disait encore la brave Adélie à bout d’arguments.

    Elle avait, certes, plus d’illusions que sa jeune protégée sur ce qu’elle allait pouvoir découvrir de nouveau par rapport à Monteuroux, puisqu’elle avait déjà vécu à Verte-cour, du temps où elle avait été la préceptrice et la confidente de Daphné, jeune fille.

    D’après Isabelle, Sir de Montaigu jugeait bon, par esprit de famille, de s’intéresser à elle, mais il ne faisait là, qu’accomplir un devoir, et l’on ne pouvait, loyalement, lui en demander davantage.

    De plus, qui sait ce que son père avait bien pu l’informer concernant le caractère indiscipliné de sa fille ? Adélaïde le décrivait comme un homme d’un abord un peu froid, mais bon, droit et juste pour qui le connaissait.

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    Aurait-elle le temps de se comporter de la manière dont il était convenable pour une jeune fille de son âge avant que l’on ne prononce à son égard, et sans chercher à comprendre, un jugement plus que hâtif… Isabelle en était là de ses réflexions quand la clochette de l’enfant de chœur tinta. Isabelle joignit les mains. Quelles distractions, mon Dieu ! Mais son cœur éprouvait un tel bouleversement à la perspective de ce départ, qu’elle n’arrivait pas à fixer son attention sur ce qui se passait autour d’elle. Elle se rendait bien compte qu’elle n’était qu’une pauvre fille à la merci de sa marâtre. Par un effort de volonté, Isabelle put se recueillir jusqu’au moment où l’abbé Forges se retourna sur les quelques fidèles pour prononcer les mots en latin qui signifiaient la fin de la messe. L’attention de la jeune fille s’égara quelque peu vers le banc des châtelains d’Aigue-blanche. Juliette regarda Isabelle. Ses yeux vifs et son visage encore adolescent, à peine sorti de l’enfance, faisait plaisir à voir. Isabelle vit la jeune fille se pencher vers son frère, et lui chuchoter quelques mots à l’oreille. André se souleva, aidé par sa sœur, prit les béquilles qu’elle lui tendait. Tous deux quittèrent le banc. Derrière elle, Isabelle entendit un bruit de pas. En tournant la tête, elle vit William qui semblait attendre André et sa sœur. Il les avait probablement conduit en voiture et revenait les prendre après quelques courses dans les environs. Isabelle n’ayant pas le désir de les rencontrer, s’attarda dans l’église où demeurait seul Antoinette, absorbée dans son action de grâce. Le menton appuyé sur ses mains entrelacées, Isabelle regardait l’autel et songeait que là, dans peu de temps, l’abbé Forges célébrerait la messe nuptiale pour l’union de William et de Ludivine, une blonde mariée au teint de rose pâle, aux yeux couleur d’un beau ciel d’été, serait agenouillée près du jeune comte de Rubens-Gortzinski. Ludivine et William... dans trois semaines... Isabelle serra ses doigts si fortement dans ses paumes de mains, que ses ongles entamèrent sa peau. Elle songea avec une sourde impatience contre elle-même :

    — Qu’est-ce que cela peut me faire ? William n’est rien pour moi, rien qu’un étranger hostile même si, une fois, il a pris ma défense devant cette vipères de Ludivine

    Elle courba la tête pour une dernière prière avant de se lever. Près du bénitier, elle croisa Émilie. La femme de chambre de sa défunte mère s’inclina et ouvrit le battant de la porte devant-elle. Isabelle rencontra le regard doux et grave d’Émilie où semblait demeurer quelques mystères.

    Elle dit impulsivement :

    — Ma chère Émilie.Vous ne devriez plus m’ouvrir le battant de cette lourde porte. Ce n’est plus de votre âge !

    — Mais cela ne me dérange absolument pas chère demoiselle ! Vous êtes tellement bonne et si souriante, comme l’était votre maman. C’est un honneur pour moi de vous ouvrir la porte de l’église. Ne m’enlevez pas ce privilège, ma chère enfant.

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    Ne pouvant plus se taire concernant son départ précipité de Monteuroux, Isabelle fit part de sa tristesse à la vieille servante de sa chère mère :

    Émilie, je vais quitter Monteuroux. Mon père m’envoie en Angleterre chez mon oncle.

    Ah ! Mademoiselle, vous devez être peinée de ce départ, vous qui aimez tant Monteuroux !

    — Beaucoup de peine. Priez pour moi, Emilie. Je vais en avoir grand besoin là ou l'on m'envoie...

    Je le fais tous les jours, mademoiselle. Vous êtes tout le temps dans mes prières.

    Elles se trouvaient toutes deux sous le porche. Au dehors, attendait une voiture d’apparence très bien entretenue, mais usagée. A l’intérieur était assis André et, près de la portière, se tenait William. Isabelle eut un imperceptible mouvement de recul, puis se ravisa, ne voulant pas donner matière à un jugement encore infondé d’impolitesse envers lui. 

    Elle s’avança, tendit la main à son cousin qui lui dit froidement :

    Ah ! Bonjour, Isabelle.

    Il ajouta, d’un ton qu’elle jugea ironique :

    Et bien ! Il paraît que vous allez nous quitter et faire connaissance avec l’Angleterre ?

    Isabelle riposta :

    Vous me semblez bien informé à ce que je voie !

    Ludivine me l’a appris hier soir. Ce sera une excellente chose pour vous.

    C’est votre avis et non le mien.

    L’avis d’une jeune fille telle que vous ne compte guère. Répliqua le jeune comte.

    Je le sais bien, et je ne manquerai à personne ici, d’ailleurs, personne ne me manquera non plus, vu le peu d’intérêt que l’on m’accorde. Il fut un temps où vous me considériez comme votre égale… Ou est passé ce temps où nous étions amis ?

    Une note d’amertume passa dans sa voix qui se fit brève, mais que perçut le jeune comte, car il regarda avec plus d’attention le jeune visage raidi, les yeux couleur d’automne, assombris par une soudaine tristesse.

    Laissez-moi vous dire, Isabelle, que vous ne faisiez pas ce qu’il fallait pour cela. Ni ma mère, ni moi n’aurions demandé mieux que d’avoir avec vous des relations plus cordiales. Mme de Rubens et Ludivine auraient souhaité vous aimer…

    Isabelle, piquée au vif, rétorqua :

    De quelle manière ma belle-mère aurait-elle voulu m’aimer : soumise, hypocrite, mielleuse, et fausse comme Ludivine que vous allez épouser ?  Ce n’est pas ma nature. Je sens au fond de mon âme que vous ne serez pas heureux avec celle que vous avez choisi pour femme. Elle n'est pas pour vous et vous allez beaucoup souffrir. Je suis peinée que vous ayez accepté cette union, mon cher cousin...

    A la suite de ces paroles qui en disait long sur ce qu’elle pensait de la futur belle-mère de William et sa fille. Une sorte de rire s’étrangla dans la gorge de la jeune fille. Pendant quelques secondes, son regard exprima un ironique mépris. Puis il redevint grave, presque douloureux.

    — Ce que vous faites de votre vie ne me regarde aucunement ; mais permettez moi de vous avertir, William. Après votre mariage, lorsque leur vrai personnalité se découvriront à vous, que vous aurez appris à mieux les connaître, William, vous vous souviendrez de ce que vous me dites là et de ce que je vous ai répondu.

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    A ce moment, Catherine, souriante, un paquet à la main, vint vers la voiture ou se trouvaient les jeunes gens. Isabelle salua Catherine, échangea quelques mots avec elle. André dont les yeux bleus si lumineux dans la pâleur maladive de son visage, la considérait avec intérêt. Isabelle le remarqua et lui sourit, tout en mettant fin poliment aux banalités qui l’embarrassaient, elle salua la jeune fille ainsi que son frère, sans omettre son cousin, puis elle s’en alla vers le presbytère, soulagée de ne plus être en présence de son cousin, ce qui la gênait, puis elle se dirigea vers le presbytère. La vieille maison, en cette mi-septembre, disparaissait à demi sous la vigne vierge. Isabelle poussa la porte entrouverte, entra dans le vestibule à la forme voûtée. Au seuil d’une porte parut la mère de l’abbé Forges, la soixantaine encore bien énergique avec un paisible et souriant visage :

    Bonjour, Isabelle ! Vous voulez voir Mr le curé ? Il déjeune. Attendez-le ici quelques minutes, je vous prie.

    Isabelle la suivit dans une pièce qui était le bureau du curé. Une grande table de chêne et quelques sièges en composait le mobilier. Le plafond à poutrelles, la cheminée de pierres sculptée, dataient de l’époque où avait été construit ce logis qui était la demeure du prieur. Une porte vitrée, ouverte, laissait voir le jardin encadré de charmilles. Quelques roses, aux effluves enivrantes, des dahlias aux chaudes nuances et autres couvres sol, fleurissaient les étroits parterres entre les rangées de poiriers en espaliers. La fraîche brume matinale commençait à laisser entrevoir le soleil. Isabelle, appuyée au chambranle de la porte fenêtre, respirait à plein poumons l’air très embaumé de cette campagne qu’elle aimait tant et qui apportait jusqu’à ses narines le parfum subtile de toutes ces fleurs qui s’accordaient, entre elles, pour lui prodiguer un bien être dont elle ne pourrait bientôt plus profiter. En entendant la porte du bureau s’ouvrir, Isabelle se retourna sur le visage de l’abbé Forges qui entrait. Il était grand, maigre avec une figure émaciée sous des cheveux gris.

    Vous m’apportez déjà votre version latine, Isabelle ?

    Non, elle n’est pas finie et d’ailleurs, je n’en ai que faire. C’est pour autre chose que je suis venue. J’avais besoin de votre avis.

    Les yeux observateurs du prêtre scrutèrent Isabelle, la physionomie un peu altérée par ce qui semblait la préoccuper. L’abbé pris le temps de s’asseoir à son bureau pour mieux écouter la jeune fille. Isabelle prit place en face de lui, et sans préambule, elle entra dans le vif du sujet avec une voix légèrement frémissante :

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    Mon père m’a appris hier qu’il m’enverrait bientôt chez un oncle que je ne connais pas, Sir de Montégu-Meldwin qui est le frère aîné de ma chère mère disparut dans les circonstances que vous connaissez, et que je devrais y rester jusqu’à ma majorité pour parfaire mon éducation.

    Ah ! Je trouve cette initiative parfaite pour vous.

    Il n’y avait pas de surprise dans le ton de l’abbé Forges. Pas de contrariété non plus. Isabelle le sentit aussitôt. Elle eut un éclair dans ses yeux vifs et très expressifs, suivit d’une contraction des lèvres. Sans un mot, elle regardait l’abbé qui, les mains croisées sur le bois ciré du bureau, la considérait pensivement. Devant son air contrarié, il reprit :

    Ce ne peut être qu’une bonne chose pour vous mon enfant.

    Isabelle bondit de sa chaise qui se renversa.

    Vous me dites cela ! Vous, vous, monsieur l’abbé ! Vous qui savez combien j’aime Monteuroux et quel chagrin ce sera pour moi de le quitter ! Vous le pensez sincèrement ?

    Je vous le dis parce que c’est ma conviction. Il est bon pour vous, que vous changiez d’atmosphère, Isabelle. Il y a autre chose dans le monde que Monteuroux, aussi cher qu’il soit à votre cœur, mon enfant. Votre instruction doit être poussée davantage, vous devez, en outre, apprendre ce qui est nécessaire, en fait, à l’éducation d’une jeune fille de votre rang. Il n’est pas mauvais non plus, pour bien des raisons, que vous entriez en contact avec la famille de votre mère. L’abbé se tut un instant, regardant toujours le visage frémissant où la surprise, l’irritation, avaient fait monter une vive rougeur sur les joues d’Isabelle. Puis il reprit, la voix plus lente, avec un accent d’autorité qui ne souffrait pas de réplique :

    En outre, je m’inquiète de voir en vous cette... hostilité si forte à l’égard de votre belle-mère et de sa fille. Qu’elles ne vous soient pas sympathiques, soit ! Mais il y a autre chose que je devine en vous... presque de la haine.

    Isabelle tressaillit. Le sang disparut de son visage et elle regarda le prêtre avec une sorte d’effroi.

    De la haine ? Sa voix tremblait.

    Je... Oh ! Je les déteste seulement à cause de leur hypocrisie ! Vous le savez bien, Mr le curé !

    Vous le croyez peut-être. Mais je vous sens, là, sur une pente dangereuse. Vous êtes une nature loyale, vous avez horreur du mensonge et je vous en félicite. Mais ce que je ne voudrais pas voir en vous, c’est cette inimitié s’adressant personnellement à Mme de Rubens et sa fille. Hors, je crains que vous ne vous y laissiez entraîner, en toute bonne foi, évidemment. Mais il est de mon devoir de vous en avertir.

    Je ne pourrais jamais aimer une femme qui m’a éloigné de mon père, et qui ne m'a jamais témoigné aucun amour… 

    C’est du passé tout cela mon enfant. Il faut que vous arriviez à dépasser ce sentiment de colère et que vous vous tourniez vers l’avenir.

    Pas pour moi, mon père. Le passé comme le présent me hante depuis que j’ai appris...

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    L’abbé lui coupa la parole :

    — Depuis que vous avez appris les vraies circonstances du décès de votre mère par une âme malveillante à votre égard ?

    Isabelle songea un moment. Un léger pli barrait son front. Elle dit :

    — Oui, absolument et vous savez de qui je parle... J’en ai principalement après Ludivine. Sa seule vue éveille en moi je ne sais quelle révolte… Par une fin d’après-midi où je revenais de l’étang-aux-ormes, ayant une de ces fleurs de nénuphar que ma mère aimait tant, accrochée dans mes cheveux, je rencontrais Ludivine sur le chemin du retour vers Monteuroux. Elle me salua avec son air habituel de petite fille candide, enjôleuse et avec cet air faussement innocent doublé de ce ton ironique que je lui connais bien et qui m’horripile. Elle remarqua la fleur de nénuphar dans mes cheveux et m’informa, avec malice, de l’accident où ma mère avait trouvé la mort, appuyant sur la manière dont cela avait dû se produire à cause de ces fleurs. C’est ainsi que je su par une triste ironie du sort, ce que l’on m’avait si longtemps caché. J’en étais si bouleversée, que je m’enfuyais, non sans lui avoir administré une gifle magistrale dont elle doit encore se souvenir. Je m’enfuyais pour ne plus la voir et l'entendre, vers le seul refuge où je pouvais pleurer toutes les larmes de mon corps auprès de ma chère Adélie. Tant de cruauté sous une si belle apparence me dégoûta à jamais de la fille de ma belle-mère. Je ne l’appréciais déjà pas avant ; mais là, c’était le comble de la méchanceté.

    L’abbé Forges eut cette réflexion tout à fait justifiée pour lui, avec ce calme dont il ne se départissait que très rarement.

    Voilà pourquoi je suis satisfait de vous voir quitter Monteuroux pour quelque temps. Lorsque vous reviendrez, vous serez une autre jeune fille, vous aurez appris, à dominer vos émotions, vos impressions, au contact de vos parents, vos compagnes d’étude et les relations de votre famille. Ainsi pourrez-vous reprendre avec une âme plus sereine les rapports obligatoires avec votre belle-mère et sa fille. Isabelle secoua la tête.

    — Je ferai certainement mon possible pour cela, mais je sais à l’avance que tout sera inutile : ma belle-mère ne m'apprécie pas, et j’ai le même sentiment à son égard. Elle cherche et cherchera toujours à me nuire. Je sais qu’elle veut m’évincer de Monteuroux pour avoir le champ libre avec sa fille. Je suis une menace pour elles deux, car elles ont compris que jamais elles n’arriveront à me manipuler. Mon père est assez faible pour l’être, mais pas moi. Ma belle-mère veut Monteuroux pour elle-même et mener mon père comme elle le désire. Il est sous son influence et tellement passionné par cette femme, qu’il ne s’aperçoit pas que sous des dehors mielleux, doucereux, laissant paraître une apparente affection qu’elle est censée lui témoigner, elle l’amène là où elle le veut.

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    Isabelle, vous allez trop loin !

    Vraiment, vous pensez que je vais trop loin ? Ni le docteur, ni vous, n’avez été témoin de ce que j’ai vu et entendu près du lit de mort de ma grand-mère si non, vous ne me diriez pas ces choses ! Vous êtes arrivé un peu trop tard pour administrer l’extrême onction, alors que le docteur était déjà à son chevet, mais vous n’avez pas assisté à la pire vision que j’ai eu de ma belle-mère envers ma grand-mère ! Je voulais lui dire un dernier adieu, mais mon père était déjà à son chevet. Il ne se doutait pas que, n’osant pas entrer, j’étais dans l’antichambre derrière une petite porte entrouverte. J’ai tout entendu de ce qui se disait : Mon père suppliait sa mère de lui révéler la cachette d’un supposé trésor qu’elle aurait dissimuler dans un endroit secret de sa chambre, comme dans son secrétaire, par exemple... Mais ma grand-mère ne desserrait pas les dents.

    Je crois qu’elle ne pouvait déjà plus parler. Ma belle-mère entra à son tour et, avant même que ma grand-mère n’ait rendu son dernier soupir, elle demanda à mon père s’il avait obtenu de sa mère quelques indications sur ce fameux trésor. Lui répondant par la négative, elle exigea, sur le champ, qu’Angèle lui remette les clefs en sa possession pour pouvoir fouiller à son aise afin de voir s’il n’y aurait pas un double du testament et quelques bijoux précieux dissimulés à l’intérieur du fameux secrétaire ou bien souvent, dans ces meuble ancien, on découvre, justement, ce genre de cachette secrète. Vous trouvez que c’est un comportement normal devant une mourante ?!

    L’abée, fort embarrassé devant la colère de la jeune fille, ne sut que répondre.

    Isabelle se leva d’un seul bon pour appuyer ses mains au bord de la table en penchant vers le prêtre son visage animé par une puissante émotion.

    Ah ! Je la sens tellement, cette malveillance, cette haine qui rôde, qui me guette ! Elle m’a pris mon père qui ne voit plus que par elle ! Elle a détourné de moi ma tante et mon cousin germain... Et je suis certaine qu’elle est pour quelque chose concernant la noyade de mère !

    L’abbé Forges tressaillit légèrement :

    Vous imaginez-vous cela mon enfant ?

    J’en suis sûr ! L’accident de ma mère n’en est pas un. Je finirais bien par découvrir le fin mot de l’histoire lorsque je serai de retour à Monteuroux !

    Mais c’est très grave ce que vous me dites ! Vous accusez, sur de simples doutes, votre belle-mère d’assassinat sur votre mère !

     Oui ! Mon instinct me dit qu’elle est, d’une manière ou d’une autre, la cause de l’accident de ma mère. D’ailleurs, pourquoi la vicomtesse d'Argenson, avant de devenir la comtesse de Rubens, n’aurait-elle pas détestée ma chère mère sous des dehors aimables et doucereux qui lui barrait le chemin pour atteindre son but ? Ma mère était belle, douce et bonne ? Trop bonne ! Vous devez le savoir, vous, monsieur le curé, ce que maman a souffert du temps de son vivant ? Elle vous a certainement confié beaucoup de chose sous le secret de la confession... n’est-ce pas ?

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    Le visage du prêtre se ferma, tandis que sa voix grave et nette répondit :

    Il est inutile de revenir sur ces choses. Votre mère, à présent, jouit d’un repos éternel. Elle a supporté ses épreuves terrestres avec courage. Ce qu’elle vous demande, c’est de l’imiter, car elle fut une âme pure et droite et elle a su pardonner.

    Elle a su pardonner ? Vous rendez-vous compte que ces quatre mots plein de sous entendu que vous venez de me dire ! Ils sont plus éloquents que vos propres aveux spontanés ! Vous venez de me donner une indication qui me conforte dans l’idée que ma mère à souffert à cause de cette harpie. Ce qui signifie, pour moi, que ma mère se doutait d’un rapprochement certain entre mon père et cette femme ! Maman avait comprit ce qu’il se passait entre eux. Le simple fait de me dire qu’elle a su pardonner, est donc qu’elle a souffert par la faute de cette femme diabolique !

    Isabelle ! Calmez-vous et ne me faites pas dire ce que je ne vous ais pas dit ! Si cette phrase m’a échappée, je ne l’ai pas fais sciemment.

    Mais vous l’avez dite et c’est ce qui compte pour moi ! Déduction ou pas, j’ai raison de ce que j’avance, et que mes soupçons sont fondés. Je ne peux pardonner à cette femme ! C’est elle qui a fait en sorte de manipuler adroitement mon père de façon que mon éloignement soit inéluctable ! Elle m’éloigne avec l’accord de mon père pour soi-disant terminer mon éducation ! Mon père a beaucoup changé envers moi : il ne m’accorde plus d'attentions depuis mes six ans depuis le décès de ma chère mère. Après son remariage avec cette femme, Tout son temps, son amour, son attention et l’affection qu'il accorde à sa belle-fille remplissent toute sa vie. Qu’elle en ait la raison ?  A votre avis, mon père ? Je suis sa fille ! N’aurais-je pas droit aux mêmes attentions du fait que je sois sa seule enfant de sa lignée ?

    Ma chère petite Isabelle ! Il faut vous calmez ! La colère est mauvaise conseillère et vous n’apportera rien de bon !

    Me calmer ? Pourquoi est-ce que je me calmerais ? J’en ai assez de me taire ! C’est cela la religion ! Tout supporter sans chercher à répliquer ?! Désolée mon père, mais je ne suis pas aussi prête que je le croyais pour ce genre de soumission ! Ma belle-mère a compris que je me doute de quelque chose et que je lui en veux pour les raisons que vous connaissez ! Mais il y a bien d’autres secrets importants qu’elle craint que je découvre. Je n’ai que seize ans, mais à mon âge, on peut comprendre bien des choses ! De m’éloigner de Monteuroux me fait très mal. Je n’ai que des soupçons accompagnés de preuves dont vous n’avez même pas idée, mon père, et je ne peux même pas vous les confier : Vous refuseriez de comprendre ! L’abbé Forges, surprit par tant de véhémences dans ce qu’elle avançait, resta silencieux quelques instants, puis il renouvela son approbation concernant son départ pour son bien. La jeune fille, rebelle à tous conseils de la part de l’abbé, ne se calmait pas.

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  • Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Elle me sent dangereuse pour des raisons qu’elle seule connaît. C’est pour cela qu’elle a persuadé père de m’éloigner de Monteuroux. Je n’ai que des soupçons accompagnés de preuves dont vous n’avez même pas idée, mon père, et je ne peux même pas vous les confier : Vous refuseriez de comprendre ! L’abbé Forges, surprit par tant de véhémences dans ce qu’elle avançait, resta silencieux quelques instants, puis il renouvela son approbation concernant son départ pour son bien. Isabelle était réfractaire à tous ses conseils et ne voulait plus rien savoir de la part de son confesseur.  Désireux de l’aiguiller sur d’autres sujets pour des raisons que lui seul, connaissait, il lui demanda si Adélaïde accompagnerait son élève. Isabelle, déçu de l’apparente indifférence de l’abbé, baissa la tête et dit pour clore cet épineux sujet qui lui tenait à cœur :

    Vous essayez de changer de sujet parce que vous en savez beaucoup plus que vous ne voulez le montrer. Votre silence est plus éloquent que tous les mots que vous auriez pus me dire ! Je sais que j’ai raison, Mr le curé, et vous ne pouvez rien y faire à cause du secret de la confession. Je comprends ; mais vous ne m’enlèverez pas de l’idée que ce que je sens au fond de moi est bien réel : que je suis en danger en restant à Monteuroux. Je vais donc partir à regret, mais dans six ans, je serai de retour et je finirai bien pas savoir tout ce que l’on me cache depuis nombre d'années...

    Ne vous montez pas la tête, ma chère enfant. Laissez Monteuroux derrière vous, et allez vers votre avenir.

    Mon père : je vous ai déjà mentionné que ne peux vous confier mon secret ; mais Dieu, lui, est au courant. Je sais que je suis en danger si je reste. C’est pourquoi je vais quitter, pour un temps, Monteuroux, pas parce que vous me le conseillez, mais bien parce que c’est mon choix et pour des raisons bien précises que, encore une fois, je ne peux vous révéler.

    L’abbé ne répondit pas. Isabelle continua :

    Pour votre information, ma préceptrice m’accompagne et ma belle-mère a choisit le début du mois d’octobre pour mon départ. Juste avant le mariage de mon cousin William. Ils n’auront plus à s’occuper de moi et de mon côté, je n’aurais plus à me soucier deux. Lorsque je serai majeur, je serais entièrement libre de ma destinée et s’ils comptent me marier contre mon gré, ils auront du répondant devant eux. Je ne compte pas me faire dépouiller de mon titre de comtesse en me mariant avec un jeune homme de leur choix. Je ne leurs laisserai pas cette victoire afin de se débarrasser de moi, pas plus que je leurs laisserai Monteuroux sans livrer une résistance acharnée. Vous pouvez en être sûr ! Je finirai par savoir ce que vous me cachez sous le secret de la confession ! Oh ! Pas par vous, mon père ; mais les gens parlent si l’on insiste un peu… Je sais que je suis encore trop jeune ; mais à mon retour… Isabelle ne prit pas congé du prêtre comme elle l’aurait fait auparavant. Furieuse, elle tourna les talons et quitta le presbytère sans plus un mot. Elle était hors d’elle, se sentant impuissante devant la destinée qui se profilait devant elle. Le pauvre curé resta un instant interloqué par tant de colère et de répartie dans cette jeune âme qui ne voulait pas démordre de ses convictions.

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