• Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Chapitre VII 

    Le départ d’Isabelle fut fixé aux premiers jours d’octobre. Adélaïde, avec l’aide d’Angèle, s’occupaient hâtivement de lui confectionner un modeste trousseau. Mr de Rubens avait daigné remettre quelques billets destinés à cet effet, mais pas de quoi faire des folies. Isabelle, elle-même y mettait la main. Elle était vive et très adroite en couture, ce qui lui permettait de se libérer assez vite de ses travaux d’aiguille pour passer une bonne partie de ses journées à parcourir le parc et les environs de Monteuroux. Elle tenait à graver dans sa mémoire les chers souvenirs de son enfance. Elle se promenait le long des berges ombragées et fraîches, s’asseyait au bord des ruisseaux, et si l’envie lui en prenait, elle y trempait ses jolis petits pieds. Les torrents, qui profitaient encore de la tiède lumière d’une fin d’été propice à la rêverie, l’apaisaient. Son esprit vagabondait dans les méandres de ses pensées qui inexorablement revenaient toujours se poser sur le bord de l’étang-aux-ormes où tant de choses inexplicables s’y étaient déroulées puis, le cœur serré, elle revenait vers Monteuroux en se disant: 

    Je ne verrai plus mon cher Monteuroux pour un temps. Certaines de mes amies très âgées que j’aime bien, ne seront plus là à mon retour ; mais ses habitants n’en ont pas fini avec moi. Je finirais par savoir la vérité, dû-sais-je y passer ma vie !

    Cet entretient avec l’abbé Forges l’avait conforté dans l’idée qu’Édith d'Argenson, à l’époque où elle n’était encore que vicomtesse, y était bien pour quelque chose dans la soi-disant noyade de sa chère mère. Il était nul besoin qu’on lui dise ce qu’au fond d’elle-même elle savait déjà. En se taisant, L’abbé avait donné du grain à moudre à son moulin. Son entretient n’avait pas été pour la rassurer, et elle en avait retiré beaucoup d’amertume. L’approbation de l’abbé avait donné du poids à la décision de son père : mais elle était trop révoltée pour en reconnaître le bien-fondé. Isabelle avait pourtant, jusqu’à ce jour, une confiance totale en cet esprit sacerdotal, réfléchi, pondéré, un peu froid d’apparence, mais tellement vrai dans ses propos. Il avait, jusque maintenant, su la guider dans ses choix de vie, l’inspirer, et pour toujours, la diriger avec justesse et prudence, empêchant tout débordement de sa part. Mais là, quelque chose en elle s’était comme fracturé. A cet instant, peu lui importait le secret de la confession. Ce qui lui tenait à cœur, était sa profonde conviction concernant le tragique accident de sa mère : L’abbé n’y était pour rien : il ne pouvait pas savoir ce dont elle se doutait depuis quelque temps. Pourquoi est-ce que son père lui avait caché pendant tant d’années ce tragique accident ? Isabelle partait parce qu’elle ne pouvait faire autrement. Elle s’était donc résignée, décidée à tirer le meilleur parti de cet exil forcé, enfermant son chagrin au tréfonds d’elle-même devant Adélaïde qu’elle devinait assez satisfaite de redécouvrir Verte-court.

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    Adélie avait passé des jours heureux auprès de Daphné, sa jeune élève devenue demoiselle, puis jeune mariée. Ensuite, la brave Adélie l'avait suivi à Monteuroux comme dame de compagnie, et elle était restée sa confidente jusqu’à son accident présumé...

    Huit jours avant son départ, alors qu’elle finissait de déjeuner avec Adélaïde, Berthe : la femme de chambre de la d’Argenson, se présenta, envoyé par Mr de Rubens, qui intimait à sa fille, l’ordre de faire, ce jour même, une visite de départ à la mère de William.

    Mr le comte m’a chargée de recommander à Mlle de s’habiller convenablement, ajouta la messagère.

    Isabelle toisa celle qui lui parlait ainsi, dont sa physionomie impassible et ses yeux glacés lui étaient franchement désagréables. Isabelle lui répondit sur un ton qui se voulait bien au dessus de celui qu’avait employé la servante de sa marâtre :

    Vous direz à Mr mon père, si je puis encore l’appeler ainsi, que je n’ai nullement l’intention d’aller pieds-nus à Aiguë-blanche, et que pour cette occasion, avant mon départ, afin de laisser une bonne impression, je vais aller acheter, une jolie paire de chaussure, ainsi que des bas neufs et une robe que je ferai inscrire sur son compte car il n’a pas donné assez d’argent pour mes frais d’adieu aux personnes dont il désir que je leur face des courbettes. Vous lui direz également que je m’habillerais et me coifferais en conséquence afin de faire bonne impression. Je serais d’une amabilité surprenante pour l’occasion. Ah ! Dites-lui également, que les quelques billets donnés à Adélaïde pour mon trousseau, ne sont pas suffisant. Il comprendra.

    Berthe eut une sorte de rictus en répliquant froidement :

    Je le lui dirais, Mlle. Comptez sur moi.

    Mais, j’y compte bien ! Vous pouvez disposer !

    La servante sortit de la pièce avec un air pincé : son mécontentement était visible. Tout aussitôt Isabelle se leva de table en murmurant :

    Cette femme à des yeux affreux et sans expression ! Je déteste la regarder !

    C’est curieux : votre mère avait la même impression que vous lorsqu’elle devait lui parler dans les derniers moments de sa vie, dit Adélaïde. Votre mère évitait de la regarder, tellement ces yeux, semblables à une eau gelée, lui étaient insupportables. Cependant, elle reconnaissait que son service était irréprochable et qu’elle se montrait fort complaisante. Quinze jours avant sa mort, comme Émilie était malade, Mr de Rubens l’avait pratiquement persuadé d’accepter l’offre de Mme la vicomtesse d’Argenson qui proposait que sa femme de chambre dont elle n’avait guère utilité chez Mme de la Chamalière, vint faire le remplacement. Elle avait accepté, mais elle avait hâte de retrouver sa bonne vieille Émilie à qui elle s’était beaucoup attachée. Hélas ! Elle ne devait plus jamais la revoir !

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    Une heure plus tard, Isabelle et Adélaïde descendaient l’escalier de la vieille tour. Au rez-de-chaussée, une porte donnait dans une galerie ornée de bustes en marbre et de vieilles tapisseries par lesquelles on arrivait directement dans le vestibule de château neuf. De là, on descendait trois marches de marbre dans la cour d’honneur au centre de laquelle des parterres fleuris de campanules mauves qui avaient finit de fleurir, mais qui laissaient un très beaux tapis de sol entourant un bassin rond étant en fonction. Dans l’eau où se miroitait une lumière d’un début d’après-midi, se mirait une mélancolique jeune femme qui représentait quelque personnage mythologique. Le vieux jardinier binait un des parterres. Au passage d’Isabelle et de sa compagne, il se redressa tant bien que mal, montrant un visage ridé, sec et terreux. Ses yeux tout plissés sous ses paupières avaient du mal à distinguer les deux passantes, mais il marmonna un vague :

    Bonjour, demoiselles.

    Bonjour, père Adrien, répondit Isabelle.

    Quand elles eurent dépassé l’homme, Isabelle ajouta à mi-voix :

    Quel drôle de bonhomme ! Il a un peu une tête de hibou, ne trouvez-vous pas Adélie ?

    C’est en effet, ce à quoi, je pensais. II lui arrive même de travailler la nuit, quand il y a un peu de lune pour l’éclairer. Le pauvre homme a toujours été assez bizarre. En y songeant, je peux dire qu’il n’est guère causant ; mais c’est un bon jardinier et très discret.

    Tout à l’extrémité, encadrant la vielle tour, des bâtiments bas aux toits d’ardoise, servaient de communs. La petite maisonnette du portier était maintenant occupée par Dominique qui accomplissait cet office depuis que le comte Rudolph lui avait offert l’opportunité de remplacer le précédant titulaire devenu trop âgé. C’est donc Dominique qui avait, maintenant, la charge de portier comme du vivant de la vieille comtesse. Sa sœur faisait le ménage de la vieille tour et s’occupait également de préparer les repas pour Victoria, Isabelle et Adélaïde. Angèle faisait office de femme de ménage et femme de chambre en même temps que cuisinière. Il n’était pas rare que la domesticité porte plusieurs casquettes dans les domaines trop grands à entretenir, et aux revenus amoindris par la conjoncture économique du moment, les châtelains en étaient réduits à diminuer leur personnel ou à doubler leur temps de service avec les mêmes émoluments.

    Isabelle et Adélie marchait sur le chemin, le long de la rivière, il y avait encore de l’ombre, et l’eau proche envoyait jusqu’à Isabelle un peu de fraîcheur.

    A deux kilomètres du village, Adélie et elle prirent un chemin plus étroit. Elles longèrent la grille du château de Mme de la Chamalières. Par endroit, la route s’élevait légèrement, s’enfonçait sur cent cinquante mètres dans les bois où principalement poussaient de majestueux hêtres puis, revenait à découvert, jusqu’à Aiguë-blanche.

     

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    Deux vieux piliers de pierres grises se dressaient de chaque côté de l’entrée où il n’y avait pas de barrière. On pénétrait librement dans l’allée herbeuse, sous l’ombre des ormes centenaires. Ceux-ci formaient deux rangées qui se faisaient face à droite comme à gauche, laissant entrevoir des prairies parsemées de bosquets leurs faisant suite et qui étaient traversées par un fossé assez profond où coulait une eau claire provenant d’une source ayant jailli spontanément dans le parc depuis bien longtemps, arrosant toujours les prairies et le domaine. Cette source avait, d’ailleurs, donné son nom à la propriété. Tout au bout de l’allée, séparée d’elle seulement par une cour pavée entre deux balustrades verdies par la mousse, se dressait la longue maison reconnaissable à ses épais murs de pierres, couverts de vigne vierge, avec ses tourelles avançant entre les deux corps de logis.

    Une voûte, à la droite du rez-de-chaussée, faisait communiquer la cour avec un jardin situé derrière le grand manoir, et où se trouvait aussi les communs. Isabelle sonna à la porte de la tourelle. Une servante en tenue vint ouvrir. Elle introduisit les visiteuses dans le salon où se tenait habituellement la famille. La pièce était très grande. Elle était éclairée par trois portes-fenêtres habillées de tentures en toile de Joui dont les couleurs étaient passées. Ces portes-fenêtres ouvraient sur le jardin. Le salon était agrémenté de meubles d’époque, piqués, mais qui avaient encore belle allure. La mère de William écrivait à son bureau. André, dans son fauteuil d’infirme, soignait la patte d’un des chiens de William, sur laquelle était passée la roue d’une charrette à foin.

    Isabelle aimant les bêtes, lui proposa son aide. Ainsi, échappait-elle à la conversation avec Catherine de Rubens, dont l’accueil manquait de cordialité. Celle-ci s’entretint avec Adélaïde sur le départ prévu de la jeune fille pour l’Angleterre où elle y avait, elle-même, passé quelques années durant sa jeunesse. Une fois leur conversation terminée, la mère de William fit apporter des rafraîchissements.

    Isabelle, ayant pansé adroitement la patte du chien, s’adressa aimablement au jeune homme afin de lui prodiguer des conseils concernant le suivi de la patte accidentée de l’animal. Très attentif à la douceur de ses gestes envers le berger allemand, André lui en fit compliment. N’ayant pas l’habitude de recevoir des marques d’attention, Isabelle rosie de confusion puis, laissant là, le chien qui ne pouvait plus se déplacer facilement, elle alla s’asseoir près du jeune homme, lorsque la comtesse l’interpella avec un sourire où passait clairement de l’ironie.

    Dites-moi, petite : que de frais avez-vous fait ! Pour une fois, votre père vous a gâté !

    Isabelle répondit poliment avec un sourire courtois :

    Disons… que je me suis gâtée toute seule sur son compte, ne pouvant me présenter comme une souillon chez vous, ainsi que chez mon Oncle, Lord de Montégu-Meldwin. Ce ne sont pas les quelques franc qu’il à daigné donner à Adélaïde afin de me confectionner un nouveau trousseau en vue de mon départ, qui on put couvrir le reste de ce que je porte aujourd'hui pour me présenter chez vous, et vous faire mes adieu avec courtoisie pour six ans…

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    La comtesse eut un pincement aux lèvres, ce qui démontrait son déplaisir concernant la réponse souriante, malgré les sous entendus si aimablement distillés d’Isabelle, mais la jeune fille ne tînt pas compte de son agacement, et se prêta au jeu afin de leurs montrer qu’elle n’était pas du tout celle que sa belle-mère prétendait. Catherine de Rubens se fit un plaisir de la taquiner avec mépris pour voir jusqu’où la jeune comtesse saurait se conduire.

    Puisque ma fille n’est pas là, si vous la remplaciez pour nous servir le goûter, ma petite ?

    Isabelle surprit la châtelaine en répondant avec beaucoup de douceur dans la voix :

    Je ne demande pas mieux, Mme, mais avant, puis-je aller me rincer les mains, si vous n’y voyez pas d’inconvénient : J’ai pensé le chien, et mes mains ne sont pas saines à vous servir.

    Allez-donc ma petite : ma domestique va vous montrer les dépendances.

    Après s’être lavée les mains, Isabelle revint au salon.

    Vive et adroite, avec de souples mouvements pleins de grâce, Isabelle versa le sirop que la châtelaine avait préparé. La comtesse était une ménagère très experte, et elle observait les moindres gestes de la jeune fille. Celle-ci présenta les gâteaux confectionnés par Juliette, et demanda à Isabelle de faire le service. Avec une évidente surprise, les yeux de la comtesse ne la quittaient pas.

    Elle dit à mi-voix, s’adressant à Adélaïde :

    Je la croyais brusque et maladroite, mais je suis très surprise : elle ne semble pas cette petite sauvageonne décrite par Mme la comtesse de Rubens et sa fille ? A bien y regarder, il n’en est rien. Elle s’en tire vraiment fort bien ! Et je n’avais jamais remarqué ses jolies mains : elles sont d’une finesse aristocratique !

    C’est un héritage maternel, précisa Adélaïde. La pauvre chère Daphné avait des mains admirables, si vous vous en souvenez ?

    Il est exact qu’elle avait de très belles mains ! Par ailleurs, Isabelle ne lui ressemble pas. Juste sa chevelure rappellent les très beaux cheveux de sa mère. Elle a plutôt le type des de Rubens. Il est très heureux que son père se soit décidé à l’envoyer en Angleterre. Ce séjour, là-bas, lui fera le plus grand bien.

    Décidément, il semblait que tout le monde était du même avis sauf André, comme Isabelle s’en rendit compte un peu plus tard, lorsque les jeunes gens se retrouvèrent seuls, la comtesse, ayant invité Adélaïde à venir au jardin pour admirer ses composions. Isabelle put alors converser avec le jeune infirme sans aucune oreille indiscrète.

    Cela doit vous ennuyer beaucoup de quitter Monteuroux ? Demanda-t-il.

    Il vit se rembrunir le visage d’Isabelle.

    Beaucoup, en effet, dit-elle brièvement.

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    Ne pourrait-il y avoir d’autres solutions vous permettant de terminer vos études et votre éducation sans quitter la Normandie.

    Évidemment qu’il y aurait d’autres moyens ! Mais qui donc se soucie que je sois plus ou moins loin ? Je suis une très désagréable paraît-il. Personne, selon les dires de ma belle-mère et de la fiancée de votre frère, ne me supporte.Vous ne devez pas l’ignorer André ? l’on m’exile tout simplement parce que je suis indésirable. L’ironie perçait à travers les mots de la jeune comtesse. Pendant un moment, André la considéra en silence, pensif, Puis il demanda :

    Ainsi, vous ne serez pas là pour le mariage de Ludivine et de William ?

    Les lèvres d’Isabelle frémirent un peu avant de s’entrouvrir pour répondre froidement :

    Sans doute n’a-t-on aucun désir de me voir présente à ce mariage puisque l’on me fait partir avant. Et cela s’accorde fort bien avec mes sentiments. Il m’est impossible de me réjouir de voir mon cousin unir son destin à celui de la fille de ma belle-mère.

    Vous n’aimez pas Ludivine ?

    Non, et d’ailleurs, elle et sa mère me le rendent bien. Comme mon père qui est, d’ailleurs, à leur dévotion. Il consent lui-même à ce que je ne sois pas auprès d’eux pour la cérémonie de peur que je leurs fasse honte… de plus, il faudrait une toilette en rapport avec la cérémonie. Ce n’est pas dans leur intentions.

    La brusque franchise d'isabelle ne parut pas choquer André. Ses paupières mi-closes, il s’enfonça un peu plus dans son fauteuil. Isabelle considérait avec sympathie ce mince visage qui ne lui était pas hostile. Bien qu’elle ne le connût que très peu, il lui semblait qu’une vie intérieure l’habitait, et qu’il était dénué de méchanceté. Elle rencontra tout à coup ses yeux bleus qui ne se cachaient plus derrière ses paupières. Ce fut un jeune homme très direct qui lui posa la question brûlant ses lèvres depuis quelques minutes.

    Je suis au courant que vous ne vivez pas près de votre père. Pourquoi ?

    Cette fois Isabelle ne répondit pas et s’enferma dans son mutisme coutumier lorsque quelque chose la dérangeait. André n’insista pas sur le sujet qui, clairement, embarrassait la jeune fille.

    Se parlant à lui-même, André fit un constat qui ne surprit pas Isabelle :

    Je me demande si William sera heureux dans ce mariage.

    Perdu dans cette vie toute intérieur, ses maigres doigts tapotaient les accoudoirs de son fauteuil. Ses yeux paraissaient perdus dans le vague. Une note d’angoisse perlait dans sa voix.

    Je ne sais quoi, chez elle... oui, quelque chose ne va pas... Quelque chose en elle sonne faux... A mon avis, elle n’est pas une femme pour mon frère...

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    Isabelle, les mains croisées sur sa robe, tremblait imperceptiblement. Elle dit avec un petit rire qui ne se voulait pas agressif, mais qui, pourtant, l’était :

    Il y a au moins une personne qui a les yeux ouverts sur ce qui est choquant chez cette demoiselle ! Je ne suis pas la seule à m’en être rendu compte. C’est rassurant ! Si William pouvait ouvrir les yeux...

    Voulez-vous bien m’en dire un peu plus s’il vous plaît ?

    Il n’est nul besoin que je vous explique, vous avez saisi, puisque vous m’en parlez. Et puisqu’elle plaît à votre frère, que c’est son choix, que voulez-vous de plus ? Elle est jolie, et elle a de la fortune…

    Mais la fortune n’est pas tout pour William.

    Ce n’est pas tout, mais cette alliance est peut-être beaucoup pour votre mère.

     Si Ludivine ne lui plaisait pas, il n’aurait pas accepté de l’épouser malgré le souhait de ma mère.

    Sans doute ; mais il y a ma belle-mèreelle peux, de par sa fille, avoir l’œil sur les deux domaines puisqu’elles porteront le même patronyme… Qui sait ce qu’il peut arriver par la suite ?

    Le jeune homme tourna vivement la tête vers Isabelle.

    Vous voyez les chose de cette façon ? Mais si c’est en définitif, son choix, alors, que faire pour l’en dissuader : que ce soit un mariage de raison… ou pas. Si Ludivine ne lui plaisait pas, il n’aurait pas accepté de l’épouser. Il a un fort caractère et ne se laisse pas manipuler contre son grès.

    Isabelle, dubitative, mais sachant ne pas envenimer leur conversation, laissa planer le doute qu’elle ressentait tout au fond d’elle-même, planer, ce qui n’échappa pas au jeune homme.

    A cet instant, la comtesse et Adélaïde rentrèrent de leur agréable visite, interrompant les jeunes gens dans leur conversation. Les visiteuses prirent congé. Catherine de Rubens embrassa Isabelle du bout des lèvres en lui souhaitant de revenir transformée en une jeune fille parfaite telle que l’était Ludivine.

    Ce à quoi Isabelle riposta avec ironie :

    Sur ce point, je suis bien certaine de vous décevoir, ma cousine.

    L’impression qu’elle avait donné en se conduisant, comme en avait été surprise la maîtresse des lieux, s’effaça aussitôt.

    Isabelle vit, pour la seconde fois, se pincer les fines lèvres de la comtesse, et les yeux lavande devenir froidement désapprobateurs. Elle ne put s’empêcher de faire une remarque à la hauteur du mépris qui avait reprit le dessus, confirmant ce qu’elle pensait d’elle.

    Hélas ! Je le crains, en effet.

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    Sans se départir de son aplomb dissimulé derrière un grand sourire, Isabelle surenchérit à l’attention de la comtesse Catherine :

    Vous pouvez le craindre et ne pas vous faire d’illusion, chère cousine, car je n’aime pas l’hypocrisie, les médisances, et tous les défauts qui vont avec… Si c’est ce que vous appelez se conduire avec bienséance et courtoisie ! Alors, j’ai bien peur que vous ne soyez encore une fois déçue, ma cousine.

    Elles se séparèrent sur ces mots lourds de sens. André, le regard pensif, suivit Isabelle qui sortit du salon, pressée de s’en aller de ce lieu ou l’atmosphère, tout à coup, était devenu irrespirable pour Isabelle. Quand les deux femmes se furent suffisamment éloignées, Catherine de Rubens dit avec dédain :

    Quelle nature peu intéressante ! Je crains qu’il ne soit bien trop tard pour redresser une jeune fille aussi rétive aux convenances.

    Vous trouvez, maman ? Pourquoi ? Parce qu’elle à de la répartie ? Qu’elle ose dire ce qu’elle pense ? Vous dites qu’elle est peut intéressante ? Elle me semble, au contraire, singulièrement intelligente, très clairvoyante, instinctive, très adroite de ses mains. L’on sent, chez elle une loyauté, une droiture peu commune... C’est une chose si terrible que la fausseté ! Il n’y a pas que les convenances qui comptent aux yeux de cette jeune fille si c’est uniquement les défauts de ses dames dissimulés derrière une apparente et fausse amabilité. Cette jeune fille est foncièrement honnête dans ses propos, et elle ne montre d’elle que ce qu’elle à envie que l’on voit. Je peux vous dire qu’elle va nous réserver bien des surprises lorsqu’elle sera de retour d’Angleterre… vous avez une fausse opinion d’elle, mère, et comme vous avez une fausse opinion sur votre future belle-fille et sa mère.

     

    Frappée par le ton de son fils, la comtesse le regarda avec surprise. Que celui-ci ne soit pas de son avis la choquait. Elle perçut dans les yeux graves d’André de l’angoisse, mais il n’était pas dans sa nature d’approfondir les pensées d’autrui, fût-ce celles de son fils. En se dirigeant de nouveau vers son bureau pour reprendre l’occupation qu’elle avait interrompue à l’arrivée des visiteuses, elle dit seulement :

    Que peux-tu connaître d’elle, mon cher André ?

    J’en ai suffisamment perçu pour me rendre compte de certaines de ses qualités qui apparemment vous dérange et dérange pas mal de personnes autour de vous

    Il est vrai que tu n’as que cela à faire : Observer les gens…

    Ce que vous dites là, maman, est blessant. Au moins, je ne me laisse guère influencer par Mme de Rubens et encore moins pas sa fille qui me semble aucunement faite pour William.

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    Elle est mesquine, fausse, coquette et très intéressée pour le peu que j’ai pu en juger. Je ne la connais pas bien, mais je ne vois pas mon frère heureux avec cette personne… Autrement dit : il n’y a que vous qui pensez et qui jugez juste ?

    Je t’interdis de revenir sur ce que j’ai décidé ! Le mariage de ton frère se fera parce qu’il le faut !

    Alors, vous avez tout dis, mère… peu importe le bonheur de William qui, j’en suis sûr, ne touchera pas à la dote de cette jeune fille. Réfléchissez maman. Croyez-vous que mon frère l’aime ? Je ne le croie pas.

    Ce soir-là, lorsque qu’Isabelle, eut souhaité le bonsoir à Adélaïde et qu’elle fut dans sa chambre, elle demeura un long moment devant le portrait de sa mère : Un pastelliste l’avait représentée en blanche toilette de soirée, avec, accrochée à son corsage et dans ses longs cheveux blonds, une fleur de nénuphar. Il avait su rendre la finesse de ses traits et la délicatesse de son teint agréablement assortit à la rêveuse douceur de ses yeux bruns.

    Son doux regard semblait suivre Isabelle chaque fois qu’elle se déplaçait dans la pièce, ce qui lui faisait dire :

    Oh ! Mère, vous avez l’air de me plaindre ! Vous me manquez tant, maman ! Je vais vous quitter pour un très long séjour. Je vais en pension chez votre frère. Je ne suis pas en odeur de sainteté auprès de sa nouvelle femme et de sa fille, pas plus que du côté de mon père. Je dérange dans la façon de me comporter que je juge tout à fait pertinente, ayant percé à jour le machiavélisme de ma marâtre. Vu ce que j’ai découvert concernant ses manigances afin de m’évincer du cœur de père. Je dois vous avouer que je n’approuve pas son remariage avec la d’Argenson, et que je ne supporte pas plus sa fille. J’ai eu largement le temps, depuis toutes ces années passées seule aupré d’Adélie, de me faire ma propre opinion sur elles deux. Pour accéder aux moindres désir de Mme d’Argenson qui ne m’aime pas et je le lui rend bien, père a décidé que je devais partir de Monteuroux finir mes étude en Angleterre chez votre frère. J’ai beaucoup de peine de vous quitter maman.

    Isabelle avait les larmes au yeux en pensant que dans quelques jours, elle connaîtrait le reste de sa famille : Le frère aîné de Daphné, Sir de Montégu-Meldwin, homme froid d’apparence, mais juste et bon, d’après Adélaïde. Ses cousins germains, un garçon et une fille, devraient devenir ses nouveaux compagnons d’études, d’éducation et de jeux, si tant est qu’ils arrivent à s’entendre. Dans quelques jours, elle serait à Verte-court, le domaine où Daphné avait passé une grande partie de son enfance et sa jeunesse. Par Adélaïde qui le connaissait déjà très bien, peut-être y retrouverait-elle mieux le souvenir de sa douce et tendre mère ? Un désir subit lui fit décrocher le portrait de Daphné qu'elle décida de cacher dans sa valise. Elle ne pouvait rester six ans sans l'avoir aupré d'elle.

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    Dans ce Monteuroux qu’elle avait habité seulement pendant les mois d’été, ce Monteuroux qu’en vérité, la jeune comtesse n’aimait pas du temps de sa courte vie, Isabelle n’avait pas beaucoup de souvenirs des jours heureux qu’elle avait dû vivre entre son père sa mère et William

    A l’étage au-dessus, le violon de Victoria gémissait. Isabelle s’approcha de la fenêtre. La lune était pleine. Elle éclairait fantastiquement la vallée endormie. Il n’y avait pas un brin de vent. La végétation immobile formait des ombres qui se détachaient dans la nuit, le long des pentes et jusqu’au sommet des collines. Tout se ressemblait. Un soir de pleine lune... Un soir comme celui-ci, ou Daphné de Rubens était sortie du château sans son mari, pour se diriger vers le parc et puis...

    Isabelle frissonna. La belle nuit claire lui parut tout à coup sinistre. Une deuxième plainte déchirante, échappée du violon de Victoria, tendit ses nerfs à l’extrême. Des larmes roulèrent sur ses joues.

    Oh ! Maman ! Dit-elle tout bas. Que vous me manquez ! Je ne suis pas aimée dans ce château. Père m’a délaissé depuis que tu es partie...

    Ses yeux erraient sur la vallée endormie, et sur les bois silencieux. Vers la droite, le grand manoir plus que centenaire d’Aïgue-blanche se cachait derrière les grands ormes. Catherine de Rubens avait songé à les faire abattre à un moment où elle se trouvait vraiment dans une situation financière plus que précaire, Mais un tel sacrifice ne semblait plus être aussi important, puisque William allait épouser Ludivine... et sa fortune.

    Mon cousin est vraiment étrange ! Pensa la jeune comtesse. Cet après-midi, en quittant Aïgue-blanche, Isabelle et Adélaïde l’avait rencontré qui revenait, avec sa sœur Juliette d’une promenade à cheval. Tous deux avaient dit adieu à Isabelle : la jeune Juliette avec sa cordialité habituelle, et lui froidement, avec cet air lointain qu’on lui remarquait souvent. Comme Adélaïde lui souhaitait ses vœux de bonheur à l’occasion de son prochain mariage, il lui avait répondu sur un ton sec :

    Merci.

    Isabelle avait remarqué son air peu avenant ; mais elle, n’avait rien dit au sujet de son mariage, car elle n’en pensait pas un mot. Et puis, ayant été évincée de la cérémonie, rien ne la forçait à lui souhaiter joie et bonheur puisqu’elle ne le pensait pas, et vu le ton employé par William pour remercier Adélie, cela ne lui donnait aucunement l’envie de se faire rabrouer. Avait-elle rêvé sa mauvaise humeur ? Isabelle avait cru voir dans son regard, tourné vers elle l’espace d’une seconde, une étrange expression de perplexité, d’angoisse, de doute et d’anxiété ? Dans son, fort intérieur, après la scène dont elle avait été témoins près de l’étang, Isabelle avait deviné que William ne se mariait guère de gaîté de cœur. Qui donc l’avait forcé à redonner sa parole à Ludivine, si non la d’Argenson, la comtesse Catherine de Rubens, et à n'en pas douter, son propre père qui avait dû user de toute sa force de persuasion pour faire céder son jeune cousin.

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    Le jeune homme avait dû céder sous la pression de tout ce monde, sans compter Ludivine qui, comédienne qu’elle était, avait dû pleurnicher pour qu’il lui redonne sa parole si brusquement reprise lord de leur dispute sur les berges de l’étang. Isabelle en conclu ce jour-là que William n’était et ne serait pas heureux avec cette peste habituée à ce qu’on lui cède tous ses caprices.

    Depuis un moment, le violon de Victoria se taisait. Devant la fraîcheur de cette belle nuit silencieuse et claire, l’âme d’Isabelle s’apaisait un peu. Comme chaque soir, elle joignit les mains et fit sa prière, les yeux tournés vers l’église dressée depuis plus d’une centaine d’année sur la plate-forme rocheuse, un peu au-dessus du village. Cher paysage familier que bientôt elle ne verrait plus. Elle s’écarta de la fenêtre d’un vif mouvement, et, prenant au passage une écharpe jetée sur le vieux fauteuil, elle se dirigea vers la porte de sa chambre, comme poussée par un je ne sais quel appel mystérieux semblant venir de l’intérieur de son être. Puisqu’elle quitterait bientôt Monteuroux, il lui fallait contenter, ce soir, un désir irréalisé jusqu’alors : elle voulait voir le parc au clair de lune où se trouvait l’étang, comme le faisait sa mère de son vivant. Sans bruit, pour ne pas éveiller l’attention d’Adélaïde, elle se glissa hors de la vieille tour. Au dehors, elle se retrouva dans une atmosphère onirique.

    Les vieux bâtiments sombres, les parterres, la terrasse avec son miroir d’eau donnaient l’impression d’un paysage fantasmagorique.

    Dans le parc, des coulées de lumière argentée se glissaient parfois entre les feuillages, éclairant la pénombre de l’allée où s’engageait Isabelle. Bien qu’elle ne fut pas peureuse, elle préférait prendre, à cette heure, le plus court chemin au lieu des petits sentiers qu’elle choisissait à son habitude. La jeune comtesse passa devant une ancienne maison forestière, au bord d’une étroite clairière où habitait depuis bien des années, Adrien le vieux jardinier.

    Le sol moussu amortissait le feutré de ses pas. Une fraîcheur humide, aux senteurs déjà automnales, venait des sous-bois touffus que la lumière nocturne n’atteignait pas. L’allée tourna, se rétrécit, et la pièce d’eau apparut, paisible, brillante, mystérieuse. Isabelle s’arrêta un moment, le cœur oppressé. Depuis qu’elle était sortie de la tour, dans le parterre, à travers le parc, et le long chemin suivi autrefois par Daphné, elle sentit une présence : comme-ci elle marchait avec le clair fantôme de sa mère à ses côtés.

    Elle n’avait pas peur. Cette douce présence la réconfortait. Ainsi, un soir comme celui-ci, Daphné avait-elle foulé le même sol.

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    Accoudée à sa fenêtre, Isabelle, pensive, respirait l’air de la nuit, ce qui, subitement, la décida à aller se promener dans le clair-obscur des chemins embaumant les odeurs particulières de la mousse des bois. Tout naturellement, elle s’était retrouvée devant cette eau semblable à un sombre miroir, et presque comme si elle avait été attirée vers l’étang : juste à l’endroit même où flottaient les beaux nénuphars blancs au cœur jaune pâle, un cri de surprise s’étouffa soudain dans la gorge de la jeune fille. Du pavillon donnant sur ce même étang, venait de sortir une femme vêtue de noir. Elle s’en allait le long de la berge à pas lents, pour s’arrêter non loin de l’endroit où se découpait, sur l’eau immobile, le feuillage stagnant des nénuphars. Isabelle ne voyait pas son visage, mais elle distinguait maintenant sa taille déviée, et la bosse qui déformait son dos. Victoria de Rubens, selon son habitude, se promenait la nuit dissimulant ses formes à la vue de quiconque s’aventurant de ce côté-ci du domaine. Son infirmité la rendait méfiante et revêche. Ici, un plus vif rayon de lune tombait à l’endroit ou elle s’était arrêtée, et son profil se découpa net, sculptural et d’une blancheur de marbre. Isabelle n’avait jamais eu l’occasion de voir sa tante, mais elle savait qu’elle était très belle de visage. Ce soir, par un pur hasard, elle avait ce privilège de pouvoir en juger pendant le court instant ou Victoria demeura là, regardant l’eau, comme figée dans cette lumière lunaire. Sans savoir qu’Isabelle l’observait, Victoria de Rubens reprit sa marche le long de la berge. La jeune fille suivit un instant des yeux la silhouette déformée qui s’éloignait. Une grande pitié pénétra son cœur pour cette femme murée dans sa souffrance et sa farouche solitude. Une orgueilleuse, une révoltée... Oui, sans doute ? Une âme malheureuse, bien certainement… La pensée d’Isabelle dévia insensiblement de sa tante, vers sa mère. Avait elle été présente dans le pavillon le jour de l’accident ? Avait-elle remarqué quelque chose d’anormal ou tout simplement, n’était-elle plus parce que déjà rentrée de sa promenade lorsque sa mère avait glissée dans l’eau ? Pendant quelques instants, Isabelle imagina l’étang mettre fin à la vie de sa chère mère.

    A ce moment, il lui sembla entendre, une longue plainte. Elle tendit l’oreille en évitant même de respirer. Son cœur battait à tout rompre. Elle épiait le moindre frémissement dans les arbres, mais tout était silencieux. Pas le moindre souffle d’air dans ce soir de fin d’été humide et encore chaud à cette heure de la nuit déjà bien commencée. Cette fois, elle perçut la plainte plus près d’elle, et le bruissement d’un tissu qui se déchirait fut bien distinct dans ce silence inquiétant puis, une voix douce prononça très clairement son prénom. Isabelle chercha d’où pouvait bien venir cette voix ? Ses yeux essayèrent de percer la nuit pourtant bien lumineuse, mais elle eut du mal à distinguer à qui appartenait la voix. Ce fut à cet instant qu’elle aperçut, comme en transparence, une silhouette vêtue d’une longue robe bleu pâle et dun châle du même ton qui semblait glisser sur le côté de son corps, découvrant, ainsi, une de ses épaules.

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    La silhouette s’avançait, légère, sous le halo de la lune. Ses longs cheveux blonds descendaient jusqu’au bas de ses reins. Tout en avançant vers elle, l’apparition semblait flotter au-dessus du sol. Surprise, mais sereine, Isabelle ne ressentait aucune peur.

    Pour le coup, cette apparition lui parut encore plus surnaturelle que la première fois, et lui rappelait, en tous points, sa mère. Elle se souvenait parfaitement d’elle, car une enfant de six ans ne peut oublier les traits de sa maman. Isabelle n’avait pas peur. Son esprit était calme. Elle se surprit à murmurer :

    Oh ! Maman, cela ne peut être toi ? Tu n’es plus avec nous depuis tellement longtemps. Serait-ce possible que le seigneur te permette de m'apparaître pour pouvoir, sur cette terre, m'avertir de ce qui se passe dans ce château et m'aider à découvrir ce qui s'est réellement passé la soirée de ton décès ?

    Puis, pour elle-même :

    Je dois rêver ? Deviendrais-je folle ? Stoïque, Isabelle, ne chercha pas à fuir devant l’apparition, mais elle restait dubitative.

    La silhouette continua d’avancer en murmurant pour la seconde fois son prénom, suivit d’une phrase très audible, alors que l’apparition ne semblait ne pas remuer ses lèvres.

    Isabelle, ma chère fille, n’ai pas peur : je suis à tes côtés et te protège depuis que je suis partie de ce monde cruel. Je ne peux reposer en paix tant que le mystère de l’étang-aux-ormes ne sera pas résolu. Va chez ton oncle, mon enfant, car tu es en danger à Monteuroux. Va en paix chez mon frère, ma petite fille. Tu y seras en sécurité. Je serai là, à ton retour et ferai en sorte que rien ne puisse mettre ta vie en danger.

    Isabelle n’en croyait pas ses yeux, ni ses oreilles. Les paroles que sa mère venait de prononcer, la laissait plus que perplexe, car c’était bien Daphné, sa mère, qui la mettait en garde ! Elle ne pouvait en douter. Mais en garde contre quoi ? L’apparition ne s’approcha pas davantage, mais avait compris le désarroi d’Isabelle sans que celle-ci n’ait eu à prononcer un seul mot. Comme pour répondre à son interrogation, Daphné continua de lui parler dans un murmure juste perceptible pour elle. Ses lèvres ne bougeaient toujours pas, mais les mots pénétraient son esprit sans aucune difficulté, et avec une telle force de persuasion que la jeune fille ne pouvait douter du réalisme de la situation. Daphné continuait de lui parler doucement pour la rassurer sans remuer les lèvres :

    Il y a des esprits nuisibles qui vivent au château ; mais la plus dangereuse est celle qui à détourné mon chère mari de moi. Cette ambiance malsaine flottait au dessus de moi bien avant que je ne disparaisse. Ce sont ces mêmes esprits qui sont cause de mon accident qui n'en est pas un. Cet esprit machiavélique à commandé la main qui ma poussé. On m’a tué, ma chère fille : je gênais quelqu’un… Tu as deviné qui est la fautive depuis longtemps. Depuis que ton père s’est remarié, cette femme, cet esprit diabolique et pervers, ayant un ascendant très fort sur ton père, ne te veut pas. Tu es le reproche vivant de son forfait.

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    — Ma chère fille. Je t’en supplie, n’ai pas peur. Tu as besoin de mon aide pour t’en allez sans te retourner de Monteuroux. Pour le moment, écoute bien ce que je vais te dire. Je t’aiderai à tout comprendre, mais, plus tard... dans quelques années... tu seras plus forte pour affronter la diablesse par qui le malheur est arrivé, qui s’est emparée de mon titre de ma vie, et qui, à présent, fait sa loi : elle commande et les résidents du château, faute de pouvoir faire autrement sans perdre leur emploi, obéissent. Pour cette raison très dangereuse pour toi, et que j’essaie de te faire entrevoir, tu dois t’éloigner au plus vite de Monteuroux, car j’ai peur que l’on ne te réserve le même sort que le mien, il y a maintenant dix ans. Ta vie est menacée si tu restes. Va-t’en sans te retourner. Fuis Monteuroux. Tu reviendras avec des arguments qui te serviront pour te défendre, ma chère fille...

    Sans plus une seule parole et comme par enchantement, Daphné de Rubens disparut. Isabelle entendit le bruit d’un tissu qui, pour la seconde fois, se déchirait sur le passage de l’apparition. Elle attendit quelques instants et s’engagea à son tour dans le chemin que venait de prendre sa mère. A peine eut-elle fait quelques pas, qu’elle trouva, accroché à un buisson, un morceau du châle bleu pâle, avec un bout de la robe que sa mère portait avant de s’évaporer dans la profondeur du parc.

    Le doute n’était plus permis : Elle avait, là, une preuve indiscutable de cette bouleversante et incroyable apparition dont elle-seule venait d’être témoin. Le temps qu’elle se remette de ses émotions Isabelle resta un long moment immobile, ne sachant que penser. Les questions se bousculaient dans son esprit. Ses pensées allaient et venaient en tous sens.

    Il fallait qu’elle analyse tout ce qu’elle venait d’apprendre par la bouche de sa chère mère, et ce morceau de voile qui était bien la preuve qu’elle ne s’était pas imaginée cette scène. Son esprit fiévreux cherchait à comprendre comment cela était-il possible, et comment pouvait-elle croire à cet événement surnaturel qu’elle venait de vivre ? Est-ce que cela pouvait être seulement envisageable ? Comment est-ce que sa mère, pouvait savoir qu’elle était en danger comme elle l’avait été, elle-même, le jour de son accident ? Comment pouvait-elle être au courant que son cher mari s’était remarié peu de temps après sa disparition, et qu’il ne s’était guère soucié de leur fille jusqu’à ce qu’il décide, après dix ans, sous l’influence de sa deuxième femme, qu’il était temps de se séparer d’elle en l’envoyant chez son oncle, maintenant qu’elle avait atteint ses quinze ans ? Était-elle vraiment devenue une menace pour la seule personne qui devait certainement être à l’origine de la mort de sa mère. Un seul nom lui vint à l’esprit : la machiavélique d’Argenson. Isabelle retenait une seule vérité qu’elle ne pouvait nier : si elle ne s’en allait pas chez son oncle au plus vite, puisque son père lui en donnait la possibilité, elle risquait, à tout moment, sa vie, en restant plus longtemps à Monteuroux. Sa mère venait clairement de la prévenir. Une sombre menace pesait sur elle. Isabelle devait prendre cette apparition au sérieux, même si elle avait du mal à croire ce dont elle venait d’être témoin : Tous ces détails sur l’atmosphère qui régnait au château étaient exacts.

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    Sa mère semblait être bien informée sur les événements se déroulant à Monteuroux. Un avenir plus qu’incertain pourraient très bien s’avérer exact si elle persistait à vouloir tenir tête à sa belle-mère, et à son père aveuglé par l’amour qu’il lui portait. Il y avait quelqu’un qui savait que l’accident de sa mère n’en était pas un, mais bien un assassinat. Qui avait commis cet acte atroce ? Sa mère ne pouvait s’en aller de ce monde, tant qu’elle-même, ne serait pas à l’abri des mains meurtrières présentes au château, qui avaient exécuté les ordre de la principale commanditaire, et qui n’était autre que sa belle-mère. Tant que ce mystère de l’étang-aux-ormes ne serait pas résolu, il fallait garder ce secret à tout prix pour mieux découvrir, plus tard, la vérité sur le meurtre de sa mère. Il ne fallait rien confier de l’expérience qu’elle venait de vivre, même à la seule personne qui l’aimait comme-ci elle était sa propre enfant, mais qui n’aurait jamais compris : sa chère Adélie. Isabelle se rendait bien compte que la brave femme ne pourrait se taire en sachant que sa protégée avait des visions complètement inconcevables pour elle ! Elle penserait certainement qu’à cause de tous les événements successifs survenant depuis quelques jours dans sa vie, le mariage de William avec Ludivine de Richemont, son départ chez son oncle, l’éloignement voulu de son cher Monteuroux afin de, soi-disant, parfaire son éducation, et maintenant, les apparitions de sa mère, cela faisait beaucoup pour Adélie qui pourrait penser que sa jeune protégée était en train de perdre la tête ! Voilà ce qu’Adélaïde penserait, et elle n’aurait pas tout à fait tort ! Qui voudrait croire à de telles choses ? Isabelle était très préoccupée par ce qu’elle venait de vivre. Était-ce parce qu’elle avait pleuré devant le portrait de sa chère mère, et que tout son être l’avait appelé si ardemment, que celle-ci lui était apparu ? Isabelle se remémora l’après-midi où elle était partie dessiner près du pavillon, sur les berges de l’étang, et où elle avait entendu Ludivine roucouler au bras de William. Elle se souvint également du caquetage incessant de cette pimbêche qui, appuyée sur le bras de son fiancé, sa jolie tête posée sur son épaule, avait critiqué sans vergogne sa pauvre mère disparue dans de tragiques circonstances. Elle se rappelait sa révolte qui grondait au fond d’elle après qu’ils se soient tous deux éloignés de son confort d’écoute. C’est à ce moment précis qu’elle avait entendu murmurer son prénom. Ce jour-là, elle n’avait pas vu grand-chose, à part ce qui ressemblait à un visage dans l’eau bleue marine de l’étang. Elle n’avait pas voulu prendre en compte cette vision parce que, pour elle, c’était une chose impossible, et que de petites vaguelettes, ridant l’eau, l’avaient empêché de distinguer clairement l’image spectrale qu’elle avait imputé à une divagation de sa part. Que d’événements étranges, très troublants, se révélaient à elle juste avant son départ... Isabelle se souvint, quand même, de s’être penchée plus en avant vers l’eau sombre afin de mieux distinguer ce visage qui s’était peu à peu diluée dans cette nappe bleue marine plus qu’inquiétante. Sur le chemin du retour, Isabelle s’était posée mille questions au sujet de William et de Ludivine.

     

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    Son cousin avait quand même pris la défense de sa chère mère et claqué le bec venimeux de sa fiancé. Elle lui en était reconnaissante malgré cette animosité qu’elle ressentait pour lui. Ce dont elle avait été témoin, cet après-midi-là, concernant cette supposée vision, c’était enfouit dans un recoin de son esprit ; mais cette fois, il y avait un élément qui confirmait sa présence près d’elle : le bout de voile identique à celui qu’elle portait toujours sur son cœur, et ce morceau de robe bleue pâle qu’elle avait entre les mains. C’était la preuve irréfutable que sa mère veillait sur elle, et qu’elle se garderait bien de jeter. Elle n’avait pas rêvé ! Isabelle mit les petits bouts de tissu dans son corsage, et décida, pour se prémunir contre une raison qui pourrait vaciller, de ne plus y penser tant qu’elle ne serait pas en mesure de mettre en évidence la ou les assassins de sa mère. Cette étrange vision devait pour le moment rester secrète, bien enfouie au creux de son âme… Sous la lune éclairant la pièce d'eau où, pour la première fois, elle venait d’apercevoir, la malformation et le si beau visage de sa tante Victoria, après que celle-ci se fut éloignée en suivant les berges de l’étang, voilà que, pour la deuxième fois, Isabelle assistait à l’apparition de sa mère. La preuve du phénomène surnaturel n’était plus en cause : Isabelle était seule à savoir qu’il y avait quelque chose de paranormal en ces lieux. Sa mère lui était apparu, pour la première fois, dans l’eau sombre de l’étang, certainement pour prendre contact avec elle. Ce soir, pour la deuxième fois, très distinctement, elle l’avait clairement vu. De plus, sa mère lui avait révélé des détails qui ne pouvaient la tromper. Sa décision était prise. Elle ne confierait rien non plus à l’abbé Forges de peur qu’il ne la prenne, lui aussi, pour une personne dérangée, ayant soudain perdu le sens des réalités. Certaine, maintenant, qu’elle n’était plus seule à se débattre au milieu de chiens et loups, que sa mère était là, dans l’ombre des grands ormes, pas seulement pour élucider son assassinat ; mais aussi, pour la guider, la protéger. Isabelle était sûr, à présent, que sa mère avait toujours veillé sur elle depuis sa toute petite enfance, et c’est parce qu’à ses seize ans, elle était assez mature et large d’esprit, qu’elle avait jugé bon de lui apparaître. Isabelle allait partir chez son oncle, résigné, mais rassurée. C’était là, le sage conseil de sa tendre mère. Son devoir serait de l’aider à trouver la paix et le repos éternel dès qu’elle serait de retour au château afin de découvrir, avec l’aide de Dieu, le mystère de l’étang-aux-ormes.

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