• Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Chapitre X

    Isabelle laissa reposer les rames et la barque vint accoster seule au bas des marches menant au vieux pavillon de l’étang. Elle attacha l’embarcation à la borne rouillée réservée à cet effet. L’air chaud de ce jour de la fin Juin colorait les joues de Juliette et mettait une touche de rose sur le teint si blanc d’Isabelle. Les yeux des jeunes filles brillaient de gaieté, de saines distractions. Isabelle ayant souvent canoté avec son cousin Renaud sur la rivière proche du domaine de Verte-court, qu’elle avait tout de suite été satisfaite des premières leçons données, tant elle était adroite en toutes choses. Désirant apprendre ce qu’elle savait de la navigation en barque, elle venait de reproduire l’expérience du canotage avec son amie Juliette qui était toute rouge de plaisir.

    Vous avez de grandes dispositions, ma chère Juliette, dit-elle, tandis que toutes deux montaient les degrés menant au pavillon. Quand Renaud viendra à Monteuroux, il faudra lui demander des conseils, car il est un excellent rameur.

    Vous ne savez pas encore à quelle époque aura lieu ce séjour ?

    Non, il ne m’en a informé que lorsque nous étions prêtes à partir :

    Je vous promets d’aller vous voir ce mois d'août à Monteuroux, et nous ferons, ensemble de bonnes promenades : m'avait-il dit. Je serais bien heureuse de le revoir, car il est pour moi comme un grand frère.

    Sur ce, elles entrèrent dans le pavillon ou se trouvait une table de marbre blanc aux veines apparentes occupant le centre de la grande salle, Isabelle avait préparé ce qu’il fallait pour prendre le thé. Quelques vieux sièges, encore une fois trouvés dans les greniers du château, étaient groupés tout autour. Tandis qu’Isabelle allumait le réchaud sous la bouilloire, Juliette vînt s’asseoir sur l’un des sièges entourant la table. Elles étaient toutes deux en robes claires et fleuries, les bras nus, souples et finement musclés : ceux de Juliette un peu doré, et ceux d’Isabelle étaient d’une blancheur mate, avec une sensibilité accrue aux rayons d’un soleil trop fort qu’ont les jeunes filles dont la blondeur est naturelle. Il ne fallait donc pas qu’elle s’expose trop longtemps sans risquer des rougeurs sur les parties de son corps restées découvertes.

    L’autre jour, j’ai fait des gâteaux dont vous m’aviez donné la recette, Juliette. Ils étaient très réussis, d’après Adélie. J’ai également reçu un satisfecit de Dominique, dont j’avais emprunté le fourneau et les ustensiles. Isabelle se tourna en souriant vers sa compagne, et celle-ci dit gaiement :

    Il ne doit pas être prodigue de compliment, ce vieux glaçon ?

    Mais qui sait ? fit Juliette. Vous avez peut-être touché son vieux cœur racornit ? Vous êtes si charmante Isabelle !

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    Et vous êtes si belle Isabelle ! Vos yeux, vos beaux yeux changeants ma chérie ! Ils savent dire tant de choses... tant de choses !

    Et bien ! Cela devrait me dispenser de parler ! Dit plaisamment, Isabelle, avec un sourire malicieux.

    Elle vînt s’asseoir près de Juliette, en face de la porte fenêtre ouverte qui donnait sur l’étang. Le soleil incendiait encore à cette heure le sommet des arbres, mais il n’atteignait plus qu’une petite partie de la pièce d’eau. La chaleur arrivait quand même, par bouffées, dans le pavillon. Juliette s’éventait avec le petit chapeau de paille blanche qu’elle venait de retirer. Isabelle fermait à demi les yeux, un peu lasse de l’effort accompli tout à l’heure sur l’eau.

    Elle se sentait calme, détendue, presque heureuse. Ces trois mois étaient passés avec une singulière rapidité. Isabelle avait beaucoup travaillé,elle avait eu, presque chaque jour, des rapports avec tous les habitants de Aïgue-blanche.

    La jolie Juliette était devenue son amie, une amie discrète, affectueuse, mais très attentive aux changements d’expression de la jeune fille. Elle se confiait volontiers mais ne cherchait pas à pénétrer par effraction dans l’âme encore un peu close d’Isabelle.

    Catherine de Rubens la recevait toujours avec gentillesse et se montrait bienveillante envers elle. André l’accueillait avec une franche gaieté. Quant à William... eh bien ! Isabelle et lui s’entendaient très bien. Leurs opinions se rencontraient souvent. Tous deux de caractère indépendant, de nature réservé, difficilement pénétrable, chez lui surtout, semblaient se comprendre sans avoir à se parler. Jamais il n’y avait eu entre eux de retour vers ce passé où le jeune comte, du temps de ses fiançailles avec Ludivine, réprouvait avec tant de dédain la conduite de sa jeune cousine frondeuse et révoltée. En fait, ni lui, ni elle, n’avait prononcé le prénom de Ludivine, en aucune de leur rencontre, soit qu’Isabelle montât à cheval avec lui et Juliette, soit qu’elle le vît à Aïgue-blanche au cours des heures qu’elle y passait. Monteuroux était également un lieu de rencontre lorsqu’il accompagnait ou venait chercher sa sœur. Jamais le prénom de Ludivine n’avait franchi les lèvres de son cousin. Cependant, le couple n’étaient pas séparés légalement. Bientôt elle allait venir passer trois ou quatre semaines auprès de son mari. Pour lui, ce n’était qu’une parodie de mariage. La respiration d’Isabelle s’accéléra. Le fait de revoir Ludivine, son doux visage, ces yeux célestes, son sourire d’enfant gâté, entendre cette voix roucoulante qui savait dire si ingénument les pires insinuations qui avaient le don de la mettre hors d’elle, les plus suaves méchancetés, l’horripilaient et la répugnaient. A cette pensée, elle éprouvait à nouveau cette impression presque répulsive que lui avait toujours inspirée Ludivine.

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    Isabelle s’en voulait de ressentir la même aversion pour le petit Thierry tellement semblable à sa mère. Elle s’en défendait, car c’était un enfant, mais déjà, à son contact, il avait acquis les mêmes manières. Était-ce à cause de cette ressemblance que William se montrait si sévère, presque dur parfois, pour cet enfant, cependant docile et facile en apparence ? Juliette, néanmoins, le disait sournoisement obstiné, disposé aux mensonges comme sa mère, avait-elle ajouté. Le calme s’éloignait d’Isabelle, cédant la place à ce malaise qui venait de s’insinuer en elle au seul souvenir de Ludivine. Elle ouvrit les yeux, se leva pour verser l’eau chaude qui bouillait dans la théière. Juliette jeta son chapeau sur une chaise et prit dans une assiette une des brioches qu’elle avait tout à l’heure apporté à son amie.

    William viendra peut-être me chercher. Il a dû aller à Rouen pour voir ce nouveau fermier dont on lui a parlé. Il paraît assez content de la marche de son exploitation. dit Juliette. Elle reprit sa place auprès de Isabelle et prit un ouvrage de crochet. Curieuse, elle demanda :

    Qu’est-ce ?

    Oh ! Ce n’est qu’une petite brassière. Je connais une famille de notre conté qui n’a pas beaucoup de revenu et déjà plusieurs bouches en bas âge à nourrir. Régulièrement Dominique avait ordre de leurs faire porter un grand panier de légumes et des fruits quand ce n’était pas des produits laitiers et de la viande. La maman attend un autre enfant pour la mi-septembre et peut-être octobre. J'essaie, le temps que je suis à Monteuroux, de confectionner un petit trousseau pour l’enfant à naître.

    C’est très aimable de votre part, Isabelle, que de penser à ces pauvres fermiers.

     Elle a encore un peu de temps devant elle : certainement mi-octobre, répondit la jeune comtesse. Et pour reprendre le court de leur discussion concernant William, Isabelle orienta, de nouveau, la conversation sur ce qui l’intéressait, sans que Juliette ne se doute de quoi que ce soit. C’est tout naturellement qu’elle lui répondit :

    Oui, cela va beaucoup mieux depuis quatre ans. Il conduit son affaire très intelligemment, ce cher William et il ne ménage pas son temps, ni sa peine ainsi que sa volonté pour arriver à ce qu’il a décidé concernant le domaine. C’est un caractère très volontaire et lorsqu’il décide quelque chose, il est rare qu’il revienne sur la décision qu’il a prise. Il est très intuitif et se trompe rarement. S’il avait eu la même intuition concernant son mariage avec cette capricieuse Ludivine ne pensant qu’à elle, coquette et imbu d’elle-même, ayant toujours besoin de sa cour autour d’elle. Ah ! S’il avait épousé une femme telle que vous, ma chère Isabelle, aimante et capable de le seconder dans les décisions difficiles à prendre, nous n’en serions pas là aujourd’hui.

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    Juliette soupira :

    Je fais de mon mieux pour remplacer ma pauvre maman qui a besoin de repos. Mais si je me marie un jour... quoique, je me demande d’où viendra mon prince charmant, et s’il voudra bien m’épouser alors que je n’ai pas de dot ? Mais confions-nous dans la Sainte-Providence, n’est-ce pas, ma chère Isabelle ? Et travaillons en attendant le problématique époux.

    Isabelle, très sûre d’elle, confia à son amie sur un ton qui en disait long sur son état d’esprit :

    La dote n’est pas le plus important dans un mariage. Il faut qu’il y ait des sentiments de part et d’autre pour que cela fonctionne. Si votre prétendant a de vrais sentiments pour vous, peut lui importera votre dote ma chère Juliette. Un mariage basé sur l’intérêt n’est pas une chose que j’apprécie. Pour ma part, je préfère ne jamais me marier. La brièveté de cette fin de phrase étonna Juliette. Elle regarda Isabelle avec une curiosité mêlée d’amusement.

    Votre beauté, Isabelle, vous amènera des prétendants ! Célibataire par vocation ? Vouée au service de l’art ? Je n’y crois pas Vraiment ! Ce serait dommage, mon amie... mais, après tout, vous avez encore le temps de changer d’avis… et puis, c’est votre vie et personne n’a le droit de vous dicter votre conduite sur ce sujet.

    A l’extérieur du pavillon, on entendit un bruit de pas. Une des portes vitrées fut ouverte et William parut sur le seuil.

    Ah ! Te voilà ! Dit Juliette. Tu arrives à temps pour le thé.

    Isabelle leva la tête. Son regard rencontra celui de William. Ses yeux bleu marine ne traduisaient plus cette flamme secrète qui existait entre eux depuis quelque temps. La physionomie de William semblait tendue, et sa voix avait une intonation changée tandis qu’il disait en serrant la main d’Isabelle :

    J’ai eu vite fait de m’arranger avec ce fermier. Il m’a l’air d’un brave homme.

    Juliette dut sentir aussi quelque chose d’insolite, car elle regarda son frère avec attention. Il vint s’asseoir entre les deux jeunes filles, juste au moment où Isabelle se levait pour servir le thé. Un souffle d’air moins chaud pénétra par les battants de la porte du pavillon ouverts sur l’étang, rendant l’intérieur un peu plus respirable, mais les jeunes gens ne semblaient pas s’en rendre compte. William regardait l’eau d’un vert très sombre que, maintenant, le soleil quittait pour renaître la journée suivante. Un pli se creusait entre ses sourcils du jeune comte. Un autre se formait au coin de sa bouche. Il laissa tomber ces mots avec une sorte d’indifférence glaciale.

    J’ai rencontré tout à l’heure sur la route le télégraphiste qui m’a remis une dépêche de Ludivine. Annonçant sa venue plus tôt que prévu.

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    Ah ! Fait remarquer Isabelle, surprise. Nous ne sommes que mi-juin ? Je suis étonnée ? Même avec sa mère et mon père, elle n’est jamais venue aussi tôt ?

    La tasse qu’elle tendit à William faillit lui tomber des mains. Elle ne pouvait en contrôler le tremblement. Elle ressentait un froid intense jusque dans son cœur qui se mit à battre plus vite. Juliette, sans vergogne, fit une moue accentuée par la contrariété en murmurant :

    Vous avez raison Isabelle ! Et bien, il va nous falloir faire un effort afin de la supporter ! Voilà une bien bonne nouvelle ! Il ne nous reste pas grand temps pour être tranquilles !

    William ne répliqua pas aux allusions de sa sœur, ce qui reflétait bien son état d’esprit.

    Et Juliette de rajouter :

    Dans deux mois, si elle ne change pas d’avis... j’espérais avoir encore deux mois de répit et je pensais vraiment qu’elle ne viendrait que vers la mi-septembre pour ne pas avoir à rester trop longtemps à la campagne qu’elle n’apprécie guère. Il est certain que nous avons une véritable aversion pour elle, mais nous nous efforçons de ne pas le montrer. Elle est si sournoise, tellement égoïste, mielleuse quand elle s’adresse à vous, si coquette auprès de sa cour qui se doit de l’aduler tout le temps, mais ici, elle n’a pas sa cour ! Elle ne peut que briller à Paris auprès de sa mère et de ses amis superficiels comme elle...

    William l’arrêta net dans ses propos diffamatoires concernant sa belle-sœur, mais néanmoins, tout à fait exacts :

    Je te prierais, dit froidement William, de te taire sur les défauts de ma femme car, enfin, elle est ma femme, même si on a l’impression que je vit seul, que la joie ne règne pas dans mon couple et le domaine lorsqu’elle vient séjourner à Aïgue-blanche. Moi aussi, je ne m’attendais pas à la voir avant la mi-septembre. Il va falloir faire avec, petite sœur, et se montrer courtois, même si cela ne nous convient pas. Il s’accouda à la table de marbre sur laquelle il avait posé sa tasse. Refusant du geste les pâtisseries que lui présentait sa sœur, et demeura un instant silencieux, visiblement perdu dans ses pensées. C’était un jeune homme fort ténébreux, mais là, le malaise était palpable. Juliette regardait Isabelle d’un air penaud, s’en voulant d’avoir trop parlé concernant le caractère insupportable de sa belle-sœur. Isabelle, pour cacher sa gène et se donner une contenance, avait repris sa place et la brassière qu’elle avait abandonné quelques instants sur son siège afin de servir le thé. Ce silence ponctuel pesait tout à coup très lourd sur les trois jeunes gens. Au bout de longues minutes, William se mit à parler d’autres sujets, et principalement d’un ouvrage récemment parut, prêté par lui à sa cousine. Il rappela les souvenirs d’un voyage fait l’année précédente en Italie, avec un ami qui habitait Florence. Isabelle s’y trouvait à cette même époque, ayant accompagné son oncle, et sa cousine Alice.

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    Elle aussi avait visité Florence, Gène, Sienne, Assise, Pise puis, en dernier lieu, Rome ou se trouve la fontaine de Trevi.

    C’est un des monuments renommés pour son architecture, fit Isabelle. Sa construction date du XVIII siècle. Elle est un des sites touristiques les plus célèbres qu’il puisse y avoir à Rome, et située dans le rione de Trevi. La Fontaine se trouve en plein cœur de la ville, à proximité du Panthéon et de la place d’Espagne, cette fontaine est la plus connue de Rome, et un lieu de pèlerinage pour les amoureux qui se doivent, afin que leur amour perdure dans le temps, de jeter une pièce de monnaie en faisant un vœu. Elle est la plus artistique fontaine de tout Rome et la plus imposante aussi. Elle est présente dans l’imaginaire collectif grâce à la Dolce Vita de Fellini. En 1730, le Pape Clément XII organisa un concours pour imaginer une fontaine sans aucune règle ou exigence particulière. Le Lauréat fut Nicolas Salvi, qui conçut une fontaine immense et magnifique en l’honneur du dieu des mers, Neptune. Les travaux débutèrent en 1732 : onze ans après sa mort. Nicolas Salvi ne vit jamais l’aboutissement de sa création. Trevi signifie trois routes car la fontaine fut construite, à l’époque, à l’intersection de trois routes. La fontaine de Trevi, de loin la plus grande et la plus célèbre fontaine de Rome, mesure 20 mètres de large et 26 mètres de haut. Elle représente Neptune sur un char, tiré par 2 chevaux guidés par 2 tritons, un jeune et un plus âgé. En observant bien la fontaine, on remarque qu'un cheval est calme, tandis que l'autre est agité : ils symbolisent les humeurs changeantes de l'océan. Sir de Montégu-Meldwin y a séjourné plus longuement que moi.

    Le seul regret qui restait imprimé dans le cœur d’Isabelle, était de ne pas avoir pu visiter Venise, son carnaval, le palais des Doges, la place Saint-Marc, le pont des soupirs, et toutes les curiosités de cette belle ville baignant dans la lagune.

    Isabelle avait su capter l’attention de son auditoire par ses connaissances historiques concernant cette fontaine qu’elle aimait tout particulièrement. Leurs impressions ressenties les faisaient s’animer de plaisir en se remémorant toutes ces belles villes et leurs beaux monuments qu’il était important d’avoir vu au moins une fois dans sa vie. La jeune comtesse retrouvait le William qu’elle appréciait tant. Il avait ce beau visage volontaire qui se couvrait si facilement d’un masque de froideur lorsqu’il ressentait cette souffrance indescriptible dont sa femme était la cause. Ce mal-être était le reflet d’une torture secrète qui lui faisait, à certains moments, soupçonner le foyer inconnu d’une douleur profondément ancrée dans l’âme de son cousin. Parfois, revenait sur ses lèvres le sourire qui donnait à ce visage un charme si prenant, quand l’ironie en était absente. Et ce n’était pas si souvent. Il n’y avait pas tellement d’écarts entre eux : William n’avait que vingt-sept ans. Mais ce mariage l’avait mûrit trop vite et rendu sombre. Aujourd’hui, Isabelle décelait en lui quelque chose qui semblait forcé : également en Juliette dont la moue ne s’était pas tout à fait effacée.

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    Tous semblaient absorbés dans des réflexions moroses et toutes intérieures. Ainsi, avant même d’être là, Ludivine, la pestetroublait la paix de ces trois êtres au cœur sincère.

    Ce fut le dimanche suivant, en arrivant à Aïgue-blanche pour y déjeuner comme elle en avait l’habitude chaque semaine, qu’Isabelle revit la jeune comtesse de Rubens-Gortzinski qui s’était ravisée concernant la date de son arrivée, afin de surprendre les activités de son mari et de sa cousine, sachant qu’elle était là depuis le début du printemps. Ludivine se prélassait dans le jardin, devant les fenêtres du salon. Thierry, debout près d’elle, appuyait sa tête brune sur ses genoux. Elle caressait les boucles du petit garçon tout en suivant d’un regard attentif et sans avoir l’air de rien, les mouvements des habitants du manoir réunis dans le salon, qui accueillaient Isabelle et Adélaïde. Enfin elle se leva et vint jusqu’à la porte-fenêtre. Sa voix douce, et musicale, dit gaiement :

    — Bonjour, Isabelle !

    Puis elle dévisagea rapidement, furtivement, la jeune femme qui se tenait devant elle. Ses lèvres eurent une torsion légère. Isabelle, qui souriait quelques secondes plus tôt, en parlant à Juliette, avaient maintenant la physionomie glacée : Réflexe de défense, comme autrefois devant sa belle-mère. Ludivine dit avec un regard câlin :

    — Je suis très contente que vous soyez à Monteuroux. J’avais très envie de vous revoir.

    — Vous n’avez cependant pas tant de raisons de vous réjouir de ma présence ici, puisque d’ailleurs, nos contacts, avant mon départ, ne furent pas si nombreux.

    La riposte froide et railleuse, partait toute seule des lèvres d’Isabelle. Vraiment, quelle singulière personne cette Ludivine qui excitait en elle tant des sentiments irritants dès qu’elle lui parlait. Cela n’avait pas changé.

    Ludivine rit doucement.

    — Oh ! C’est oublié, cela ! Vous n’êtes plus, je l’espère, la fillette pas très agréable de ce temps-là ?

    Isabelle, piquée au vif, rétorqua avec un sourire tout aussi mielleux que celui de son interlocutrice :

    — Je vois que vous n’avez guère remarqué que je ne suis plus l'adolescente très détestable que vous avez connue, mais que je suis en âge de me marier comme vous le fîtes vous-même, il y a quelques années, et surtout, ne vous fiez pas à vos idées préconçues, car je pourrais bien vous surprendre concernant non caractère qui n’a aucunement changer en six ans, mais, bien au contraire : il s’en est trouvé très affirmé grâce à ce séjour chez mon oncle.

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