• Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Chapitre XVI

    Nous ne parlerons pas pour aujourd’hui de ces choses qui vous tourmente, Isabelle, avait déclaré Renaud à son retour. Et il avait essayé de distraire l’esprit de sa cousine, il lui avait dit combien lui plaisait Aïgue-blanche et ses habitants.

    André est un être charmant, sa sœur est la plus aimable jeune fille que je connaisse. Quant à William, je le crois un homme de grande valeur et de cœur et d’esprit, très sensible, sous des dehors assez froids.

    Il vit s’éclairer le regard fatigué d’Isabelle.

    Oui, c’est une âme capable de beaucoup souffrir sans rien montrer. Il a une très haute conception du devoir et l’on peut se fier à lui sans réserve.

    Renaud songea : Elle doit l’aimer. Je ne m’en étonne pas, car il paraît fait pour attirer une nature telle que la sienne. Quant à lui...

    Sans songer le moins de monde à nier son amour pour sa jeune cousine, William avait reconnu tout à l’heure, devant Renaud, qu’il aimait Isabelle, et qu’il était libre, désormais, après un temps respectable de deuil, de lui proposer de devenir sa femme.

    Croyez-moi, cher cousin, je me forçais à me tenir loin de ma cousine afin de ne pas céder à l’attirance que j’avais pour elle, avait-t-il ajouté. Lorsque je me suis rendu compte que cet amour défendu ne pourrait jamais être un jour envisageable, alors, sous divers prétextes, j’ai fait mon possible pour m’écarter d’elle autant que je le pouvais. Une seule fois, j’ai failli à ma résolution de ne la côtoyer que pour des choses ayant une importance pouvant se rapporter à des questions domestiques, et en présence de personnes, sachant que si je cédais à mon envie de la prendre dans mes bras, je ne pourrais plus retourner en arrière. Le jour de la soirée au château neuf : nous nous sommes retrouvées par hasard aux colonnades. Nous discutions de ma belle-mère et de ma femme, quand une envie irrésistible de l’embrasser me poussa à la prendre dans mes bras, de la serrer contre moi tout en embrassant ses lèvres innocentes alors qu’elle ne s’y attendait pas. Isabelle fit son possible pour que je reprenne mes esprits en étant rationnelle et pleine de bon sens. Je lui demandais de me pardonner mon égarement en lui disant de partir de Monteuroux avant qu’il ne lui arrive malheur. Ludivine qui disait avoir des sentiments pour moi, et mon fils, m’interdisaient de penser à Isabelle. Cela m’a fait reprendre pieds dans la réalité. Personne n’a jamais rien su du baiser que je lui avait volé. Ludivine, jalouse, soupçonnait notre attirance mutuelle. Elle harcelait Isabelle avec ses insinuations dès qu’elle se voyaient. J’avais beau la remettre à sa place, c’était avec un plaisir machiavélique sous son air angélique et son sourire mielleux, que de faire, sans en avoir l’air, des allusions sur notre amitié qui, pour elle, était douteuse. Ma cousine ne pouvait plus supporter sa fausseté. Quant à moi... mon unions avec Ludivine, n'était qu'un simulacre de mariage... je n'était pas heureux.

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    Isabelle la remettait à sa place, j’en faisais autant ; mais rien ne semblait l’atteindre. Elle reprenait son air doucereux pour m’amadouer. C’était insupportable ! Mme de Rubens a été informé par sa fille de la façon la plus tendancieuse, et la plus perfide, naturellement, de l’attirance que nous ressentions l’un pour l’autre, sans, pourtant, déroger à notre devoir de ne rien laisser paraître. Ses allusions sur notre amitié qui, pour elle, était douteuse devenaient insupportables. Quant à moi... mon unions avec Ludivine n'était qu'un simulacre de mariage... Je n'était pas heureux. D’un commun accord, les deux jeunes gens avaient reconnu que la situation pourrait devenir dangereuse pour Isabelle. Renaud rapporta à sa cousine la conversation qu’il avait eu avec William, Omettant les confidences amoureuses qu’il lui avait confié. Pour ce qu’il en était de la haine que lui portait sa belle-mère, désirant sa perte par tous les moyens possibles comme elle l’avait, elle-même, dit à son beau-fils, lors de leur confrontation orageuse le jour de l’accident. Isabelle s’appuya sur son bras et il sentit sa main frémir tandis qu’elle murmurait :

    Mais qu’ai-je donc fais à cette femme pour qu’elle me déteste autant, et cela depuis toujours ? Il y a un secret qu’elle ne veut pas que je découvre. J’en suis sûr.

    Tout en discutant, ils arrivèrent près de l’étang. Tout était sombre. Le ciel lui-même engageait nullement à la promenade, mais puisqu’ils étaient arrivés jusque là, Isabelle tendit sa main vers le jardin de nénuphars : 

    C’est ici que maman est morte.

    Quand ils furent plus près de la berge, Renaud considéra longuement les plantes aquatiques. Puis fit observer à sa cousine :

    Je me demande comment ma tante a pu avoir l’idée de cueillir une de ces fleurs la nuit : Elles sont, pour cela, trop éloignées de la rive !

    Oui, n’est-ce pas ? Cela aussi me semble non conforme à ce que je connais de la fin de ma pauvre mère ! Je sais, sans pouvoir vous en expliquer davantage, que ma belle-mère est pour quelque chose dans son accident présumé. Pour moi, comme je l’ai laissé entendre à mon père, c’est un crime qui depuis 16 ans est resté impuni.

    Oui, un geste provoqué par une personne malveillante. Ce serait, d’après la disposition des fleurs, plus logique... dit pensivement Renaud.

    Isabelle regardait maintenant l’endroit où la barque s’était arrêtée, Elle revoyait le petit Thierry couler à pic, tandis que sa mère s’accrochait à elle. Elle se revit assise, face à Ludivine, elle crut même entendre son rire léger, sa voix musicale prononçant avec une grâce ingénue ses perfides insinuations concernant William et Elle... Et sitôt après, cette noyade. Elle frissonna, au souvenir de ce tragique instant.

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    Isabelle la remettait à sa place, j’en faisais autant ; mais rien ne semblait l’atteindre. Elle reprenait son air doucereux pour m’amadouer. C’était insupportable ! Mme de Rubens a été informé par sa fille de la façon la plus tendancieuse, et la plus perfide, naturellement, de l’attirance que nous ressentions l’un pour l’autre, sans, pourtant, déroger à notre devoir de ne rien laisser paraître. Ses allusions sur notre amitié qui, pour elle, était douteuse devenaient insupportables. Quant à moi... mon unions avec Ludivine n'était qu'un simulacre de mariage... Je n'était pas heureux. D’un commun accord, les deux jeunes gens avaient reconnu que la situation pourrait devenir dangereuse pour Isabelle. Renaud rapporta à sa cousine la conversation qu’il avait eu avec William, Omettant les confidences amoureuses qu’il lui avait confié. Pour ce qu’il en était de la haine que lui portait sa belle-mère, désirant sa perte par tous les moyens possibles comme elle l’avait, elle-même, dit à son beau-fils, lors de leur confrontation orageuse le jour de l’accident. Isabelle s’appuya sur son bras et il sentit sa main frémir tandis qu’elle murmurait :

    Mais qu’ai-je donc fais à cette femme pour qu’elle me déteste autant, et cela depuis toujours ? Il y a un secret qu’elle ne veut pas que je découvre. J’en suis sûr.

    Tout en discutant, ils arrivèrent près de l’étang. Tout était sombre. Le ciel lui-même engageait nullement à la promenade, mais puisqu’ils étaient arrivés jusque là, Isabelle tendit la main vers le jardin de nénuphars : 

    C’est ici que ma chère mère est morte.

    Quand ils furent plus près de la berge, Renaud considéra longuement les plantes aquatiques. Puis fit observer à sa cousine :

    Je me demande comment ma tante a pu avoir l’idée de cueillir une de ces fleurs la nuit : Elles sont pour cela, trop éloignées de la rive !

    Oui, n’est-ce pas ? Cela aussi me semble non conforme à ce que je connais de la fin de ma pauvre mère ! Je sais, sans pouvoir vous en expliquer davantage, que ma belle-mère est pour quelque chose dans son accident présumé. Pour moi, comme je l’ai laissé entendre à mon père, c’est un crime qui depuis 16 ans est resté impuni.

    Oui, un geste provoqué par une personne malveillante. Ce serait, d’après la disposition des fleurs, plus logique... dit pensivement Renaud.

    Isabelle regardait maintenant l’endroit où la barque s’était arrêtée, Elle revoyait le petit Thierry couler à pic, tandis que sa mère s’accrochait à elle. Elle se revit assise, face à Ludivine, elle crut entendre son rire léger, sa voix musicale prononçant avec une grâce ingénue ses perfides insinuations concernant William et Elle... Et sitôt après, cette noyade. Elle frissonna, au souvenir de ce tragique instant.

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    Ne pensez plus à cela, Isabelle. 

    Mais je ne peux faire autrement mon cher Renaud ! Il faudra du temps pour oublier...

    Renaud se voulu rassurant en posant la main sur son épaule.

    Venez. Ce lieu vous rappelle trop de choses pénibles. Il est, d’ailleurs, par lui-même, fort mélancolique, et l’attrait qu’il a dû inspirer à ma pauvre tante ne devait pas agir d’une manière favorable sur son moral déjà éprouvé par ses désillusions conjugales.

    Comme ils s’engageaient dans l’allée du parc, ils virent venir à eux William et Juliette. Quand Isabelle lui tendit la main, il y appuya ses lèvres, puis la conserva dans les siennes, tandis qu’il s’informait de sa santé. Tous deux à cet instant, sans une parole, les yeux dans les yeux, se firent l’aveu de leur amour trop longtemps contenu en leur cœur. Les quatre jeunes gens reprirent le chemin de la vieille tour. Juliette donnait le bras à son amie. Derrière eux venait Renaud et William. Quand ils passèrent devant le logis du jardinier, le vieil Adrien qui fumait devant sa porte, grommela une vague formule de salutation.

     Ça va, Adrien ? Demanda William.

    Doucement Mr le comte.

    Un vieil original, dit William quand ils l’eurent dépassé. Bon serviteur, mais de nature un peu sournoise, et peu enclin aux bavardages.

    Ils firent quelques pas en silence. Juliette parlait avec animation, sans doute pour distraire Isabelle. Renaud dit en baissant la voix :

    N’a-t-on jamais attribué la mort de ma tante à autre chose qu’un accident ? N’a-t-on jamais eu l’idée qu’elle aurait pu être poussé par quelqu’un ?

    Mais non ! Pourquoi ? Supposeriez-vous ?

    J’ai constaté que, d’après la distance de la berge jusqu’aux nénuphars, qu’il était impossible, surtout la nuit, qu’elle puisse cueillir ces fleurs aquatiques. Isabelle qui venait souvent sur ces berges avait, elle-même, fais l’essai : Elle avait pris la barque pour arriver jusque ces fleurs, alors qu’elle n’avait que quinze ans, mais sans y trouver une réponse qui puisse la satisfaire. Néanmoins, sans vouloir pousser plus loin sa pensée, elle me dit qu’elle était sûr que sa mère avait été victime d’un acte malveillant, et que sa belle-mère y était forcément pour quelque chose : un meurtre. Il ne faut pas se voiler la face ! A y réfléchir plus avant, je viens d’en venir à la même conclusion qu’Isabelle, ce qui changerait complètement la direction que pourrait prendre cette affaire. Ne pensez-vous pas ?

    Oui, vous avez raison, dit William après un court instant de réflexion. De plus notre tante était profondément croyante. Mettre fin à ces jours ? Non : décidément, le suicide est inenvisageable.

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    J’étais très jeune à l’époque ; mais avec le recule, maintenant que vous m’en parlez, on peut difficilement penser qu’il puisse s’agir d’une profonde crise de mélancolie provoquée par le chagrin de voir son mari se détacher d’elle. En outre, il paraît qu’elle aimait,venir rêver au bord de cet étang au clair de lune, et cela a pu déterminer, une machiavélique envie de la faire disparaître ? Peut-être, en effet, que des mains meurtrières sont derrière cette énigme ? Ma vision des choses ne peut plus se contenter de considérer son décès comme un accident, en effet. Cependant, je n’ai jamais entendu dire que quelqu’un ait pu faire une supposition de ce genre.

    Renaud ajouta :

    Justement : Cela me travaille depuis que j’ai vu les lieux de l’accident. Et si c’était tout autre chose comme l’a suggéré Isabelle ? Le silence se fit lourd, profond, et tous se turent sur cette nouvelle façon de considérer la mort de Daphné. Personne, jusqu’alors, n’avait évoqué cette possibilité, surtout s’il y avait, comme Isabelle et les deux jeunes gens en avaient le pressentiment, une ou des coupables...

    Comme ils atteignaient la vieille tour, ils rencontrèrent Antoinette venant de téléphoner pour demander le médecin. La crise pulmonaire, toujours latente chez sa maîtresse depuis quelque temps, semblait s’aggraver. Puis elle parut très frappée, l’autre jour, quand je lui ai appris l’accident de l’étang. Depuis ce moment, elle est encore plus sombre qu’à l’ordinaire et elle ne semble plus réagir contre la maladie, ainsi qu’elle le faisait auparavant.

    Dites-lui, Antoinette, que je suis toujours à sa disposition si elle désire me voir.

    Je le lui dirais, mademoiselle. Elle s’est informée hier de l’état de santé de mademoiselle et elle a dit :

    Au moins, elle n’a pas payé pour les autres, celles-là.

    Pourquoi payer pour les autres ? demanda William, se remémorant la supposition qu’avait émis Isabelle en premier, puis Renaud sur la mort de sa tante.

    Je l’ignore Mr le comte.

    Cette pauvre demoiselle est sans doute un peu bizarre, d’après ce que vous m’avez dit, et la maladie ne doit pas rendre ses idées plus normales, suggéra Juliette tandis qu’elle montait l’escalier, suivie de son amie.

    C’est possible. Dit Isabelle, mais je voudrais bien qu’elle me permette d’aller la voir, si elle devient plus malade qu’elle ne l’est déjà. Antoinette est parfaite, entièrement dévouée à ma tante, et du point de vue spirituel, elle aura plus d’action que moi sur cette âme aigrie, égarée dans son orgueil. Toutefois, il serait pénible, et indécent, qu’aucun membre de sa famille ne fût admis près d’elle sur ses derniers instants de vie.

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    Mon père, lui-même, devrait également lui rendre visite, mais il n’a jamais accordé à sa sœur l’attention dont elle avait eu besoin. J’en ai toujours été révoltée. J’aimerai tant qu’elle me permette de la voir au moins une fois pour lui montrer qu’elle n’est pas seule dans sa souffrance. Elle fût complètement ignorée des siens... comme je l’ai été, moi-même par mon père. D’un commun accord, Renaud et William avaient décidé de se rendre le lendemain matin chez l’abbé Forgés. Ils trouvèrent celui-ci tout ému, car sa mère venait de lui rapporter le bruit qui courrait dans le village que Isabelle serait soupçonnée d’avoir provoqué le fatal mouvement de la barque afin d’être libre d’épouser le comte de Rubens-Gortzinski qu’elle aimait.

    Les gens du pays ont beaucoup de sympathie pour Mlle Isabelle, et je doute qu'ils croient à de pareilles calomnies, ajouta le prêtre. Cependant, il en serait peut-être autrement si... le motif prétendu de ce soi-disant crime, n'était pas une invention.

    Il regardait William, dont la physionomie portait la trace des angoisses éprouvées depuis quelques jours.  

    Il n’y a là, rien qui ne soit exact sur l’accident provoqué, soit disant, par ma cousine ; mais il y a quand même une chose que je tiens à régulariser quant à l’amour que nous éprouvons, Isabelle et moi, l’un envers l’autre. Nous n'avons jamais dérogé, de part notre religion à aux préceptes interdits de pratiquer l’adultère. Nous avons muselé sciemment notre amour afin de ne pas succomber à l’attirance que nous avions l’un pour l’autre. Sur ce sujet, ma femme avait vu juste concernant les doutes qu'elle avait sur notre rapprochement qui se voulait plus qu'amicale malgré tous les efforts que nous tentions pour ne rien laisser paraître. Il est vrais que j’aime isabelle du plus profond de mon âme, et cet amour est réciproque. C’est pourquoi, après un temps raisonnable de deuil, et après les démarches officielles, jai l’intention, de lui demander, si elle le souhaite, de devenir ma femme. Je suis convaincu de l’innocence d’Isabelle… S'il le faut, nous la poursuivrons cette Édith d’Argenson en diffamation ! S’énerva William.

    Il faudrait, avant toutes choses, nous attacher à prouver que c'est bien d'elle que viennent ces bruits tendancieux. Or, nous pouvons supposer que Mme de Rubens est assez habile pour que toutes les précautions prises, rien ne fasse que l’on remonte jusqu’à elle...

    Et n’aurait-elle pas, en outre, l’infernale idée de faire agir son mari contre sa propre fille ? Ajouta Renaud. Un père qui diffame son enfant, cela semblera tellement monstrueux qu’on croira difficilement à une telle imposture. Il est tombé bien bas cet homme à se laisser influencer par une telle femme ! Personne ne peut croire une chose pareille dans le village ! Je parle naturellement de ceux qui ne connaissent pas bien notre cousine.

    Vous pensez que Mr de Rubens pourrait ? Dit le prêtre, visiblement suffoqué à cette idée.

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    Si vous aviez assisté à la scène qu'il a faite devant moi, hier, à ma pauvre cousine, vous n’en douteriez guère, mon père. C’est Renaud et Adélaïde qui étaient présents lors de cette altercation houleuse. Peu de temps après, Renaud m’a mis au courant de l’état où Isabelle se trouvait, au fur et à mesure que l’affrontement montait en puissance. Je puis vous assurer que cela était une scène, d’après mon cousin, difficilement supportable ! En entendant les accusassions de son père, j'ai compris, que cet homme étai complètement sous le joug de sa femme et qu'il était devenu, sans le moindre doute, inconscient de son ignominie envers sa fille qui venait de risquer sa vie par deux fois en voulant sauver la mère et l’enfant. Isabelle en a été douloureusement frappée par le manque de confiance exprimé par son père, car elle me l’a dit.

    William serrait les points. Il dit entre ses dents :

    Il faudra bien pourtant qu'on la muselle, cette misérable femme ! Croyez-vous que je la laisserai ainsi salir la réputation d'Isabelle ? Ne pourrait-on fouiller dans son passé ? La mère d'Isabelle est morte dans des conditions qui nous semblent, à tous, bien improbables. Il y a des détails qui nous font penser à un meurtre. Nous pourrions découvrir des choses intéressantes qui se seraient passées bien avant son mariage avec le père d’Isabelle. Nous pourrions mettre à profit nos découvertes afin de l'obliger à reconnaître ses manigances contre Isabelle. Nous pourrions aussi, découvrir ce qu'il s'est vraiment passé concernant la mort de ma tante qui, pour moi, n'est pas un accident, ni un suicide. Après une longue réflexion, j'en suis persuadé ! Renaud déclara qu’il allait se mettre en rapport avec un ami de son père très à même, par ses relations, en cette occurrence, de leur être utile. Puis les jeunes gens prirent congé du prêtre et descendirent le chemin menant de l’église au village. Comme ils passaient devant la maison Émilie Granchette, vint à eux, la mine agitée.

    Monsieur William, qu’est-ce que je viens d’apprendre sur notre petite demoiselle ? C’est affreux et ce n’est pas possible ! Notre petite demoiselle, accusée d’avoir provoqué la mort d’un enfant et de sa mère ! Je ne peux croire à une telle chose !

    Affreux, oui, Émilie ! C'est son odieuse belle-mère qui est à la manœuvre. Démentez, Émilie, démentez de toutes vos forces et de tout votre cœur !

    Oh ! Monsieur n'a pas besoin de me le dire ! Du reste, personne n'y croit. Elle, tuer quelqu'un volontairement ! Bien sûr que c'est un drame de voir une jeune femme comme Mme la comtesse et un beau petit garçon comme Thierry périr ainsi, mais ce n'est pas une raison pour accuser une innocente ! Ah ! Tenez, voilà Berthe qui monte au cimetière ! J’étais au courant de bien des secrets, mais la discrétion était de mise au château sous peine de ne plus travailler pour le comte, et dans ce cas, nous étions obligés de quitter nos petite maisonnettes : qui sont toujours la propriété du comte Rudolph de Rubens. J’étais la seule personne à qui Mme se confiait.

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    Elle n’avait confiance qu’en moi et sa préceptrice Adélaïde. Et même si je voyais souvent des larmes dans les yeux de ma chère maîtresse qui souffrait terriblement de la désaffection de Mr le comte à son égard, Mme ne voulait rien montrer de ce qui la torturait, et nous défendait d’en parler à qui que ce soit. Je vous avouerais que j’ai souvent pensé que la cause de l’accident de madame la comtesse était à mon avis, bizarre, mais à qui confier mes doutes ?

    Dans le village, beaucoup de gens se demandaient pourquoi le comte s’était remarié si vite, alors qu’il adorait sa femme avant sa rencontre avec cette Mme d'Argenson ? La nouvelle châtelaine n’était pas appréciée. Elle était hautaine et prenait son rôle très au sérieux. Mr le comte avait changé à son contact. Tout ce qu’elle voulait, elle l’obtenait. Dans le village, on lui faisait bonne figure, mais nous ne l’aimions pas. Lors de l’accident, nous avions reçu l’ordre de ne pas parler de l’accident de Mme la comtesse Daphné à sa petite fille de cinq ans confiée à l’éducation et à la responsabilité de Mlle Adélaïde qui connaissait les causes de l’accident survenu à notre chère Daphné, mais qui n’avait ps le droit d’aborder l’accident devant la petite. Nous savions que depuis son remariage, le comte avait délaissé sa fille qui ne voyait plus guère le seul parent qui lui restait. A ce qu’en disaient les domestiques du château, la nouvelle châtelaine n’aimait pas avoir Isabelle dans ses jambes. La seule enfant qui comptait vraiment était Mlle Ludivine de Richemont, la fille unique de Mme D'Argenson, devenue comtesse de Rubens. Mr le comte semblait complètement avoir oublié sa petite fille au profit de sa nouvelle famille. Nous n’étions pas très heureux de cette façon de faire de la part du comte Rudolph. Non ! Je ne trouvais pas bien du tout cette façon d’agir, lui qui avait tant aimé sa première femme, et qui adorait sa petite fille... avant… Pardon Monsieur le comte de vous confier ces vilenies ; mais il faut que vous soyez au courant de tout.

    Continuez Émilie. N’ayez pas peur de nos réactions.

    Émilie, mise en confiance par William et Renaud, s’exécuta, non sans mettre en garde les cousins d’Isabelle.

    Je vous préviens mes bons messieurs, cela va être dur à croire, mais c’est pourtant ainsi que l’histoire s’est déroulée ! Dieu m’en est témoins ! Il vous faut être large d’esprit pour écouter ces choses qui sembles, pourtant, inconcevables, mais, néanmoins, elles sont arrivées telles que je vais vous les décrire !

    Mais allez-y ma bonne Émilie ! Si cela peut venir en aide à notre cousine, il faut parler !

    Et bien, voilà. Euh ! Vous êtes les premiers à qui j’ose en parler sans penser qu’ à mon âge, on me prenne pour une illuminée.

    Émilie ! Qu’allez-vous nous confier de peur que l’on vous prenne pour une Illuminée ! Plaisantèrent les deux cousins.

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    Et bien voilà. Quelque temps après l’horrible accident de ma maîtresse, comme à l’accoutumé, les bûcherons du village venu couper du bois dans la forêt avoisinant l’étang, eurent l’impression d’être les témoins d’une apparition surnaturelle qui ressemblait fort à Mme Daphné de Rubens. Ils n’en crurent pas leurs yeux. Cette vision se produisit à plusieurs reprises. Les bûcherons qui sont de solides gaillards ne craignant rien, et qui ne sont pourtant pas des hommes peureux ! Et bien, ils ne voulaient plus aller dans cet endroit du parc qui faisait face à l’étang-aux-ormes.

    Juliette était bouche baie. Telle une statue de sel, pétrifiée, incrédule devant la brave Émilie. Une apparition ? Serait-ce possible ? Ce qu’elle venait d’entendre était tellement incroyable ? La brave Emilie se rendait bien compte qu’elle avait choqué la jeune fille, mais elle ne pouvait plus s’arrêter. Il fallait qu’elle dévoile toute l’histoire. Elle risqua :

    Cela peut vous paraître impensable ce que je vous confis là, Mlle Juliette, mais c’est comme je vous le dis ! Je ne fais que vous confiez ce qu’il s’est passé après la mort de ma maîtresse, la comtesse Daphné de Rubens... et l’histoire ne s’arrête pas là !

    Dites, ma bonne Émilie. Nous voulons tout savoir. Affirma Renaud.

    Émilie s’exécuta de nouveau :

    Et bien, en écho à ces racontars qui allaient bon train dans le village, Mr le comte, lui-même, descendit voir les bûcherons qui l’informèrent de ce dont ils avaient été témoins.

    Bien qu’il ne voulût pas croire à ce genre de phénomènes, il interdit qu’on parlât de cette histoire d’apparition qu’il qualifiait de divagations de la part de ces hommes. Le comte se mit en colère et certifia que si une seule insinuation, sur ce sujet, devait parvenir jusqu’au château, le village serait sévèrement sanctionné.

    C’est quand même impensable ! Fit William. Personne ne croit aux fantômes de nos jours ! Et c’est une histoire incroyable que vous nous contez-là !

    Je comprends bien, mais c’est la stricte vérité ! Si je n’avais pas confiance en votre jugement, je ne vous aurais rien dit ! Si aujourd’hui je vous confie cette histoire qu’il a fallu taire pendant toutes ces années, c’est pour que vous en tiriez quelques renseignements susceptibles de vous aider dans la recherche de la vérité sur la mort de ma maîtresse. Daphné de Rubens, pour moi n’est pas morte de la façon dont on le dit. J’en suis persuadée ! C’est pour cette raison que la deuxième comtesse de Rubens déteste tant Isabelle. Il y a quelque chose de louche là dessous ! C’est depuis longtemps mon avis !

    Je vous entend bien Émilie ! Dit Renaud. N’ayez crainte ! Nous allons nous servir de vos renseignements pour aider Isabelle, et confondre la comtesse Édith de Rubens. Ses méfaits ne resteront pas impunis.

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    Isabelle et Renaud déjeunèrent le lendemain à Aïgue-blanche et y passèrent l’après-midi. Tacitement, les sujets douloureux auxquels tout le monde pensait furent bannis de la conversation. Sur la demande du jeune Anglais, William lui fit visiter le domaine auquel il avait apporté nombre d’améliorations. Les jeunes filles les accompagnaient. Les deux cousins s’intéressaient à ces questions : Ils aimaient le travail de tout ce qui concernait la terre, et l’élevage. Sur ce sujet, Isabelle n’était que peu initiée, mais elle comptait bien apprendre. Sa déclaration amena un furtif sourire sur le visage ténébreux de William. Vers la fin de l’après-midi, Renaud et elle regagnèrent Monteuroux. Tandis que le jeune homme rentrait sa voiture dans le garage, où la place ne manquait plus maintenant, Isabelle le précéda de très peu vers la vieille tour. Adélaïde l’accueillit par ces mots :

    Il paraît que le médecin ne donne pas d’espoir pour votre tante, mon enfant. Antoinette demande si vous pouvez aller chercher demain matin des ballons d’oxygène, à la ville la plus proche du village ou l’on peut trouver ce genre d’accessoire, car on en aura certainement besoin rapidement pour la soulager. Renaud proposa son aide, de façon à aller chercher les bouteilles d’oxygène le plus rapidement possible. Pour cette fin d’après-midi, malheureusement, il était trop tard.

    Je partirais dès six heures, de cette façon, Isabelle, vous serez disponible pour votre tante.

    Isabelle se confondit en remerciements, touchée de voir son cousin si prévenant s’investir autant envers elle afin de lui éviter encore de la fatigue.

    Pauvre tante ! Je ne puis rien faire pour elle afin de la soulager. Si elle acceptait, au moins, que j’aille lui rendre visite ?

    Dans sa chambre, Isabelle alla s’accouder à la fenêtre. Les premières grisailles d’une fin de journée Était morose. L’atmosphère avait un air d’automne, et ne comblaient pas son cœur empli de doute. Pourtant, cette douce après-midi à Aïgue-blanche avait un instant calmé ses angoisses sous le regard bienveillant, et gravement passionné de William. En même temps, ses idées tournaient dans sa tête. Elle pensait à celle qui se mourait, là-haut, solitaire, farouche, comme elle l’était depuis tant d’années. Elle se disait que jamais plus, elle n’entendrait la plainte déchirante du violon de sa tante Victoria, ses rêveries ardentes, ses gémissements où l’âme claustrée dans son orgueilleuse retraite exhalait un peu de son amère souffrance. Victoria de Rubens allait mourir. Paraîtrait-elle ainsi, devant son juge qu’elle ne connaissait plus depuis tant d’années, se demanda Isabelle ? Une porte s’ouvrit derrière la jeune comtesse. Adélaïde entra l’air soucieux pour lui faire part qu’Antoinette désirait lui parler.

    Bien, faites-la entrer, Adélie.

    Antoinette entra dans la salle à manger et lui tendit un rouleau de papier.

    Mademoiselle envoie cela à Mlle Isabelle pour qu’elle le lise tout de suite.

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    Ma tante est-elle vraiment très mal, au point de nous quitter dans les jours qui vont suivre, Antoinette ?

    Tout à fait mal, Mlle. Je lui change ses draps tous les jours tellement elle transpire. La fièvre ne descend pas. Elle vient en outre de se fatiguer pour écrire ces pages qu’elle voulait à tout prix vous faire porter. Je l’ai soutenu comme j’ai pu, mais elle à eu beaucoup de peine pour arriver à la fin.

    La voix d’Antoinette se brisait. Sur son visage altéré par le chagrin, on discernait la fatigue accumulée par un dévouement qu’elle ne ménageait pas.

    Est-elle conscience de son état ?

    Oh ! Très bien, Mlle. Elle sait qu’elle est perdue.

    Et... elle ne veut pas voir le prêtre ?

    Les yeux tristes d’Antoinette parurent s’éclairer tout à coup.

    Il faut attendre l’heure de Dieu. Nous ne comprenons pas non plus, nous, mais lui seul connaît le moment où l’âme s’ouvre pour le recevoir.

    Si votre maîtresse voulait, je pourrais vous soulager un peu, Antoinette... en veillant sur elle... cette nuit, par exemple ?

    Mlle Victoria m’a chargé de dire à Mlle Isabelle qu’elle la recevrait ce soir, si elle veut bien venir après avoir lu ce qu’elle lui envoie.

    Sur ces mots, Antoinette se retira. Isabelle, assez intriguée, rentra dans sa chambre et déroula les deux feuillets couverts d’une écriture heurtée, zigzagant légèrement, mais où l’on retrouvait partout les traits d’un caractère excessif, et d’une nature et volontaire. La teneur de la lettre n’augurait rien de bon.

    Puisque je vais mourir, il faut que je libère ma conscience, Isabelle.

    Moi seule sais comment ta mère est morte, Isabelle. J’étais dans le pavillon le soir où elle fut poussée dans l’étang  par une femme inconnue.

    Isabelle faillit défaillir : C’était donc vrai ce que sa mère lui avait dit lors d’une apparition. Isabelle avait cru Ce soir-là, que son cerveau lui jouait un tour, mais c’était bien la vérité. Elle arrêta sa lecture, prit une chaise et appuya sa tête dans ses mains. Sa mère avait donc bien été assassinée. Après une pause et les yeux embués de larmes, elle essaya de reprendre sa lecture.

     Pourquoi n’ai-je rien dis ? Parce que je haïssais ma belle-sœur. Elle était belle, heureuse, et aimée comme jamais une personne telle que moi ne pourrait l’être un jour. Elle me traitait, en outre, avec une affection que je prenais pour de la pitié, et qui blessait mon orgueil. Oui, c’était de la haine qui s’insinuait en mon cœur comme un poison violent.

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  •   Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    — Quand je la vis tomber, se débattre un instant, puis disparaître, je ne bougeais pas, car j’éprouvais une horrible joie : une abominable joie que j’ai payé ensuite par le plus affreux des remords. Plus je m’enlisais dans ce criminel silence, et plus je haïssais Daphné qui, même morte, agissait sur la haine que je nourrissais encore à son égard. "

    Isabelle ne perdait pas une miette de la douloureuse confession de sa tante. Plus elle lisait, et plus elle avait pitié de cette souffrance endurée pendant toutes ces années. Bien qu’aveuglée par les larmes, Isabelle reprit sa lecture.

    — Je me fais horreur, Isabelle ? Antoinette disait que Satan me possédait. Je pense à présent, au moment de m’en aller que, peut-être, elle n’avait pas tort. Je pense qu’en tout cas, que ce que j’éprouvais devait se rapprocher des souffrances interminables que ressentent les damnés... mais au point où j’en suis, je veux libérer mon âme. Il faut aussi que tu saches ceci : on a tué ta mère. Qui ? Je n’ai pu reconnaître cette femme. Elle était grande, vêtue de noir. Était-ce Édith d’Argenson : la nouvelle femme de mon frère ? Je ne la connais pas, je ne l’ai jamais vue, puisque je m’étais déjà enfermée ici lorsqu’elle a commencé de fréquenter Monteuroux. Mais qui donc aurait eu intérêt à supprimer la femme de Rudolph, sinon celle qui convoitait la place de ta mère, et qui s’est faite épouser, ensuite, aussi rapidement par lui ?Je t’ai déjà prémunie contre elle. Je savais par Angèle qu’elle a toujours cherché à te nuire. Si c’est elle qui est la cause du meurtre de ta mère, qui sait ce dont elle est capable contre toi ? Prends garde ! Au cas où tu trouverais quelque intérêt à ce que soient connus les faits tels qu’ils se sont passés, use de cet aveu que je te fais. Si ce n’est pas directement elle qui se chargea de la besogne, ce ne peut être que Berthe, sa femme de chambre. On me considérera avec raison comme une complice de ce crime, puisque je ne l’ai pas dénoncé. Tu me détesteras, Isabelle, et tu n’auras pas tort. Mais peut-être songeras-tu un peu aux tortures morales qui m’ont ravagées l’esprit depuis toutes ces années.

    Victoria de Rubens

    Lorsque Adélaïde surprise de ne pas voir sa protégée à l’heure du dîner, entra dans sa chambre, elle la trouva affaissée dans un fauteuil, toute frissonnante, ses doigts froissant la lettre de Victoria. L’horreur étreignait son âme et elle ne savait en ce moment laquelle lui paraissait plus odieuse de Victoria, haineuse jusqu’à se réjouir de cette mort, ou de la femme mystérieuse qui était, peut-être, Édith de Rubens ?

    Lorsque plus tard, entre Adélaïde et Renaud, elle se fut un peu remise de ce coup imprévu, elle jugea nécessaire de leurs communiquer la confession de sa tante, qui pourrait peut-être aiguiller sur une voie intéressante sa défense contre le machiavélisme de la deuxième femme de son père

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  •   Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Renaud jugea aussitôt qu’il fallait, dès le lendemain, après avoir été chercher les bouteilles d’oxygène, aller en faire part à William. Enfin une piste se dessinait !

    Le crime paraît certain d’après cet aveu, mais il faudrait prouver l’identité de la meurtrière, ajouta-t-il. Or, en pleine nuit, elle a dû passer inaperçue... A moins que... Vous m’avez dit Isabelle, que votre vieux jardinier avait coutume de travailler quelques fois à son jardin, les soirs d’été, lors des nuits de pleine lune ?

    En effet.

    Il faudrait que j’aille l’interroger au plus tôt. Peut-être a-t-il vu passer cette femme dont parle votre tante, et pourra-t-il nous donner une indication susceptible de l’identifier.

    Oui, peut-être, dit Isabelle d’un air las.

    Elle demeura très absorbée, pendant le dîner, auquel personne ne toucha réellement. En se levant de table, elle fit un pas vers la chambre, puis, se ravisa et dit à Adélaïde :

    Je monte chez ma tante.

    Sa voix avait un léger tremblement. Adélaïde la suivit d’un regard anxieux que les larmes mouillaient.

    Ma pauvre petite chérie ! Murmura-t-elle. Quelles épreuves et quelles révélations en ces quelques jours !

    Elle gagne son bonheur à venir, dit pensivement Renaud.

    Dans la chambre de Victoria, la fenêtre était ouverte sur une nuit lourde, une nuit sans étoiles, que de lointains éclairs traversaient parfois. Une petite lampe posée sur une table, loin du lit, laissait celui-ci dans la pénombre. Le souffle court de sa tante guida Isabelle vers le lit où Victoria terminait sa vie douloureusement. Son cœur battait à coup précipités. Elle dit à mi-voix :

    Me voici ma tante.

    Isabelle ? Tu viens... quand même ?

    Les mots sortaient avec difficulté de la gorge oppressée où juste un léger filet d’air lui permettait de parler.

    Oui. Je n’ai aucun droit de vous juger, ma tante. Vous avez beaucoup souffert et c’est la seule raison dont je veuille me souvenir.

    Souffert... Affreusement.

    Des doigts brûlants se posèrent sur la main d’Isabelle. Un subtil raidissement de sa main alerta sa tante. Celle-ci eu subitement honte d’accepter que sa nièce daigne rester aupré d’elle.

    Pardonne-moi de t’avoir privé, plus tard, de cette vérité qu’enfant tu ne pouvais comprendre.

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  •  Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    C’est dur d’être là, près de moi, n’est-ce pas ? Près de moi qui ai laissé tuer ta mère s ans faire un mouvement pour empêcher que ce crime ait lieu mes yeux. Va-t’en... oui, cela vaut mieux. Je suis une maudite…

    Isabelle se laissa glisser à genoux et saisissant cette main fiévreuse, qui ne savait quel réflexe adopter, hésitant encore à se laisser apprivoiser.

    Non, ma tante. Ne retirez pas votre main. Je resterai près de vous. Je suis venue de mon plein gré, sachant que nous devons pardonner comme Dieu nous pardonne nos péchés. Ne parlons plus de ce passé douloureux pour vous comme pour moi. Ma pauvre mère souffrait beaucoup moralement, et le caractère de mon père, sous l’influence redoutable de cette Édith d’Argenson, lui réservait encore des épreuves dont elle ne pouvait se douter. Ma mère ne pourra trouver le repos que lorsque la meurtrière sera punie. Sachez qu’elle vous a pardonné, et que la justice divine a déjà commencée de faire son œuvre. Vous obtiendrez la joie éternelle et le repos de votre âme de par votre aveu sincère, chère tante. Votre remord suffit à Dieu pour votre pardon.

    La voix d’Isabelle tremblait d’émotion. Dans la pénombre, son regard distinguait mal la figure de la mourante. Pendant un long moment, elle n’entendit plus que sa respiration sifflante. Lorsque Victoria murmura :

    Tu as bien souffert par cette femme, autrefois, n'est-ce pas ? Angèle était au courant de bien des choses qui se passait au château par ta préceptrice, et par Dominique qui, de loin, assuraient ta protection... Tâche de savoir qui a commis ce crime. Ce n’est pas facile après tant d’années ; mais si ma confession peut faire que tu puisses, avec l’aide de tes cousins : oui, je sais qu’ils sont près de toi... Et qu’ils vont tout faire pour t’aider... Si je peux faire... Avec ma confession que cette meurtrière soit punie ?

    Oui. Elle me hait. Mais je me défendrais contre elle... Maintenant, ne parlez plus, ma tante.

    Si, je dois te dire encore... Je te lègue ma fortune qui est considérable. Antoinette ne veut rien. Elle rentrera chez les trappistines après ma mort. C’est, je pense, pour gagner le salut de mon âme. Aussi, je ne veux pas la décevoir. L’abbé Forges va venir tout à l’heure. Puis elle se tut. Isabelle, toujours à genoux, priait. Elle songeait à la triste existence de cette femme qui n’avait pas trouvé d’affection chez sa mère, et probablement pas chez son frère. Peut-être aussi, comme le supposait son père, avait-elle connu l’amour, et celui-ci, dédaigné, avait dû ravager ce cœur entier, passionné, tel qu'était sans doute le sien.

    Plus tard le remord l'avait-il saisie, pour finir par dévaster cette âme orgueilleuse et fière. La pitié, maintenant, dominait tout autre sentiment chez Isabelle. Elle n’avait plus qu’un désir : l’apaisement de l’âme tourmentée de sa tante.

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    Elle allait quitter ce monde où elle n’avait su vivre que dans un désenchantement perpétuel, repliée sur sa souffrance.

    — Isabelle !

    — Ma tante ? Je vous écoute.

     Lorsque je serais morte, tu prendras un petit coffret d’ébène qui se trouve dans mon secrétaire et tu brûleras ce qui s'y trouve.

     Je le ferai, ma tante.

    — Des souvenirs... des folies... Est-ce que l’on aurait pu m’aimer ?

    Sa respiration siffla plus fort, des mots passèrent entre ses lèvres. Isabelle en saisit quelques un :

    — La lettre à Rudolph, je l’ai trouvé, je l’ai lu, je l’ai toujours... Folle, de penser que Norbert m'aimait... Norbert... lui et moi… Quelle folie de penser que ma difformité lui était indifférente, et qu’il m’aimait seulement pour moi-même. Finit mon beau rêve. Oui, je m’étais mise à espérer qu’il pouvait m’aimer tout simplement, comme moi je l’aimais de toute mon âme… Jeune fille crédule que j’étais à cette époque… Tout ce qui m’appartient sera à toi.

    — Ma tante ! Non ! Je ne puis accepter !

    — Je le veux ! Je te fais, pour réparer le mal que je t’ai fais pendant toutes ces années, ma légataire universelle. Accepte sans aucune gêne mon enfant. C’est là ma façon de rendre un peu de cette justice qui t’a fait défaut une grande partie de ta jeune vie. D’ailleurs, Tout est en ordre chez le notaire depuis longtemps. Personne ne pourra te déposséder et surtout pas la d’Argenson... ni mon frère !

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