•  Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    CHAPITRE XVI

    Si vous aviez assisté à la scène qu'il a faite devant moi, hier, à ma pauvre cousine, vous n’en douteriez guère, mon père. C’est Renaud et Adélaïde qui étaient présents lors de cette altercation houleuse. Peu de temps après, Renaud m’a mis au courant de l’état où Isabelle se trouvait, au fur et à mesure que l’affrontement montait en puissance. Je puis vous assurer que cela était une scène, d’après mon cousin, difficilement supportable ! En entendant les accusassions de son père, j'ai compris, que cet homme étai complètement sous le joug de sa femme et qu'il était devenu, sans le moindre doute, inconscient de son ignominie envers sa fille qui venait de risquer sa vie par deux fois en voulant sauver la mère et l’enfant. Isabelle en a été douloureusement frappée par le manque de confiance exprimé par son père, car elle me l’a dit.

    William serrait les points. Il dit entre ses dents :

    Il faudra bien pourtant qu'on la muselle, cette misérable femme ! Croyez-vous que je la laisserai ainsi salir la réputation d'Isabelle ? Ne pourrait-on fouiller dans son passé ? La mère d'Isabelle est morte dans des conditions qui nous semblent, à tous, bien improbables. Il y a des détails qui nous font penser à un meurtre. Nous pourrions découvrir des choses intéressantes qui se seraient passées bien avant son mariage avec le père d’Isabelle. Nous pourrions mettre à profit nos découvertes afin de l'obliger à reconnaître ses manigances contre Isabelle. Nous pourrions aussi, découvrir ce qu'il s'est vraiment passé concernant la mort de ma tante qui, pour moi, n'est pas un accident, ni un suicide. Après une longue réflexion, j'en suis persuadé ! Renaud déclara qu’il allait se mettre en rapport avec un ami de son père très à même, par ses relations, en cette occurrence, de leur être utile. Puis les jeunes gens prirent congé du prêtre et descendirent le chemin menant de l’église au village. Comme ils passaient devant la maison Émilie Granchette, vint à eux, la mine agitée.

    Monsieur William, qu’est-ce que je viens d’apprendre sur notre petite demoiselle ? C’est affreux et ce n’est pas possible ! Notre petite demoiselle, accusée d’avoir provoqué la mort d’un enfant et de sa mère ! Je ne peux croire à une telle chose !

    Affreux, oui, Émilie ! C'est son odieuse belle-mère qui est à la manœuvre. Démentez, Émilie, démentez de toutes vos forces et de tout votre cœur !

    Oh ! Monsieur n'a pas besoin de me le dire ! Du reste, personne n'y croit. Elle, tuer quelqu'un volontairement ! Bien sûr que c'est un drame de voir une jeune femme comme Mme la comtesse et un beau petit garçon comme Thierry périr ainsi, mais ce n'est pas une raison pour accuser une innocente ! Ah ! Tenez, voilà Berthe qui monte au cimetière ! J’étais au courant de bien des secrets, mais la discrétion était de mise au château sous peine de ne plus travailler pour le comte, et dans ce cas, nous étions obligés de quitter nos petite maisonnettes qui sont toujours la propriété du comte Rudolph de Rubens. J’étais la seule personne à qui Mme se confiait.

    212

     sceau copyright 

     


    votre commentaire
  •  Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Elle n’avait confiance qu’en moi et sa préceptrice Adélaïde. Et même si je voyais souvent des larmes dans les yeux de ma chère maîtresse qui souffrait terriblement de la désaffection de Mr le comte à son égard, Mme ne voulait rien montrer de ce qui la torturait, et nous défendait d’en parler à qui que ce soit. Je vous avouerais que j’ai souvent pensé que la cause de l’accident de madame la comtesse était à mon avis, bizarre, mais à qui confier mes doutes ?

    Dans le village, beaucoup de gens se demandaient pourquoi le comte s’était remarié si vite, alors qu’il adorait sa femme avant sa rencontre avec cette Mme d'Argenson ? La nouvelle châtelaine n’était pas appréciée. Elle était hautaine et prenait son rôle très au sérieux. Mr le comte avait changé à son contact. Tout ce qu’elle voulait, elle l’obtenait. Dans le village, on lui faisait bonne figure, mais nous ne l’aimions pas. Lors de l’accident, nous avions reçu l’ordre de ne pas parler de l’accident de Mme la comtesse Daphné à sa petite fille de cinq ans confiée à l’éducation et à la responsabilité de Mlle Adélaïde qui connaissait les causes de l’accident survenu à notre chère Daphné, mais qui n’avait ps le droit d’aborder l’accident devant la petite. Nous savions que depuis son remariage, le comte avait délaissé sa fille qui ne voyait plus guère le seul parent qui lui restait. A ce qu’en disaient les domestiques du château, la nouvelle châtelaine n’aimait pas avoir Isabelle dans ses jambes. La seule enfant qui comptait vraiment était Mlle Ludivine de Richemont, la fille unique de Mme D'Argenson, devenue comtesse de Rubens. Mr le comte semblait complètement avoir oublié sa petite fille au profit de sa nouvelle famille. Nous n’étions pas très heureux de cette façon de faire de la part du comte Rudolph. Non ! Je ne trouvais pas bien du tout cette façon d’agir, lui qui avait tant aimé sa première femme, et qui adorait sa petite fille... avant… Pardon Monsieur le comte de vous confier ces vilenies ; mais il faut que vous soyez au courant de tout.

    Continuez Émilie. N’ayez pas peur de nos réactions.

    Émilie, mise en confiance par William et Renaud, s’exécuta, non sans mettre en garde les cousins d’Isabelle.

    Je vous préviens mes bons messieurs, cela va être dur à croire, mais c’est pourtant ainsi que l’histoire s’est déroulée ! Dieu m’en est témoins ! Il vous faut être large d’esprit pour écouter ces choses qui sembles, pourtant, inconcevables, mais, néanmoins, elles sont arrivées telles que je vais vous les décrire !

    Mais allez-y ma bonne Émilie ! Si cela peut venir en aide à notre cousine, il faut parler !

    Et bien, voilà. Euh ! Vous êtes les premiers à qui j’ose en parler sans penser qu’ à mon âge, on me prenne pour une illuminée.

    Émilie ! Qu’allez-vous nous confier de peur que l’on vous prenne pour une Illuminée ! Plaisantèrent les deux cousins.

    213

     sceau copyright 

     


    votre commentaire
  •  Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Et bien voilà. Quelque temps après l’horrible accident de ma maîtresse, comme à l’accoutumé, les bûcherons du village venu couper du bois dans la forêt avoisinant l’étang, eurent l’impression d’être les témoins d’une apparition surnaturelle qui ressemblait fort à Mme Daphné de Rubens. Ils n’en crurent pas leurs yeux. Cette vision se produisit à plusieurs reprises. Les bûcherons qui sont de solides gaillards ne craignant rien, et qui ne sont pourtant pas des hommes peureux ! Et bien, ils ne voulaient plus aller dans cet endroit du parc qui faisait face à l’étang-aux-ormes.

    Juliette était bouche baie. Telle une statue de sel, pétrifiée, incrédule devant la brave Émilie. Une apparition ? Serait-ce possible ? Ce qu’elle venait d’entendre était tellement incroyable ? La brave Emilie se rendait bien compte qu’elle avait choqué la jeune fille, mais elle ne pouvait plus s’arrêter. Il fallait qu’elle dévoile toute l’histoire. Elle risqua :

    Cela peut vous paraître impensable ce que je vous confis là, Mlle Juliette, mais c’est comme je vous le dis ! Je ne fais que vous confiez ce qu’il s’est passé après la mort de ma maîtresse, la comtesse Daphné de Rubens... et l’histoire ne s’arrête pas là !

    Dites, ma bonne Émilie. Nous voulons tout savoir. Affirma Renaud.

    Émilie s’exécuta de nouveau :

    Et bien, en écho à ces racontars qui allaient bon train dans le village, Mr le comte, lui-même, descendit voir les bûcherons qui l’informèrent de ce dont ils avaient été témoins.

    Bien qu’il ne voulût pas croire à ce genre de phénomènes, il interdit qu’on parlât de cette histoire d’apparition qu’il qualifiait de divagations de la part de ces hommes. Le comte se mit en colère et certifia que si une seule insinuation, sur ce sujet, devait parvenir jusqu’au château, le village serait sévèrement sanctionné.

    C’est quand même impensable ! Fit William. Personne ne croit aux fantômes de nos jours ! Et c’est une histoire incroyable que vous nous contez-là !

    Je comprends bien, mais c’est la stricte vérité ! Si je n’avais pas confiance en votre jugement, je ne vous aurais rien dit ! Si aujourd’hui je vous confie cette histoire qu’il a fallu taire pendant toutes ces années, c’est pour que vous en tiriez quelques renseignements susceptibles de vous aider dans la recherche de la vérité sur la mort de ma maîtresse. Daphné de Rubens, pour moi n’est pas morte de la façon dont on le dit. J’en suis persuadée ! C’est pour cette raison que la deuxième comtesse de Rubens déteste tant Isabelle. Il y a quelque chose de louche là dessous ! C’est depuis longtemps mon avis !

    Je vous entend bien Émilie ! Dit Renaud. N’ayez crainte ! Nous allons nous servir de vos renseignements pour aider Isabelle, et confondre la comtesse Édith de Rubens. Ses méfaits ne resteront pas impunis.

    214

     sceau copyright 

     


    votre commentaire
  •  Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Isabelle et Renaud déjeunèrent le lendemain à Aïgue-blanche et y passèrent l’après-midi. Tacitement, les sujets douloureux auxquels tout le monde pensait furent bannis de la conversation. Sur la demande du jeune Anglais, William lui fit visiter le domaine auquel il avait apporté nombre d’améliorations. Les jeunes filles les accompagnaient. Les deux cousins s’intéressaient à ces questions : Ils aimaient le travail de tout ce qui concernait la terre, et l’élevage. Sur ce sujet, Isabelle n’était que peu initiée, mais elle comptait bien apprendre. Sa déclaration amena un furtif sourire sur le visage ténébreux de William. Vers la fin de l’après-midi, Renaud et elle regagnèrent Monteuroux. Tandis que le jeune homme rentrait sa voiture dans le garage, où la place ne manquait plus maintenant, Isabelle le précéda de très peu vers la vieille tour. Adélaïde l’accueillit par ces mots :

    Il paraît que le médecin ne donne pas d’espoir pour votre tante, mon enfant. Antoinette demande si vous pouvez aller chercher demain matin des ballons d’oxygène, à la ville la plus proche du village ou l’on peut trouver ce genre d’accessoire, car on en aura certainement besoin rapidement pour la soulager. Renaud proposa son aide, de façon à aller chercher les bouteilles d’oxygène le plus rapidement possible. Pour cette fin d’après-midi, malheureusement, il était trop tard.

    Je partirais dès six heures, de cette façon, Isabelle, vous serez disponible pour votre tante.

    Isabelle se confondit en remerciements, touchée de voir son cousin si prévenant s’investir autant envers elle afin de lui éviter encore de la fatigue.

    Pauvre tante ! Je ne puis rien faire pour elle afin de la soulager. Si elle acceptait, au moins, que j’aille lui rendre visite ?

    Dans sa chambre, Isabelle alla s’accouder à la fenêtre. Les premières grisailles d’une fin de journée Était morose. L’atmosphère avait un air d’automne, et ne comblaient pas son cœur empli de doute. Pourtant, cette douce après-midi à Aïgue-blanche avait un instant calmé ses angoisses sous le regard bienveillant, et gravement passionné de William. En même temps, ses idées tournaient dans sa tête. Elle pensait à celle qui se mourait, là-haut, solitaire, farouche, comme elle l’était depuis tant d’années. Elle se disait que jamais plus, elle n’entendrait la plainte déchirante du violon de sa tante Victoria, ses rêveries ardentes, ses gémissements où l’âme claustrée dans son orgueilleuse retraite exhalait un peu de son amère souffrance. Victoria de Rubens allait mourir. Paraîtrait-elle ainsi, devant son juge qu’elle ne connaissait plus depuis tant d’années, se demanda Isabelle ? Une porte s’ouvrit derrière la jeune comtesse. Adélaïde entra l’air soucieux pour lui faire part qu’Antoinette désirait lui parler.

    Bien, faites-la entrer, Adélie.

    Antoinette entra dans la salle à manger et lui tendit un rouleau de papier.

    Mlle Victoria envoie cela à Mlle Isabelle pour qu’elle le lise tout de suite.

    215

     sceau copyright 

     


    votre commentaire
  •  Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Ma tante est-elle vraiment très mal, au point de nous quitter dans les jours qui vont suivre, Antoinette ?

    Tout à fait mal, Mlle. Je lui change ses draps tous les jours tellement elle transpire. La fièvre ne descend pas. Elle vient en outre de se fatiguer pour écrire ces pages qu’elle voulait à tout prix vous faire porter. Je l’ai soutenu comme j’ai pu, mais elle à eu beaucoup de peine pour arriver à la fin.

    La voix d’Antoinette se brisait. Sur son visage altéré par le chagrin, on discernait la fatigue accumulée par un dévouement qu’elle ne ménageait pas.

    Est-elle conscience de son état ?

    Oh ! Très bien, Mlle. Elle sait qu’elle est perdue.

    Et... elle ne veut pas voir le prêtre ?

    Les yeux tristes d’Antoinette parurent s’éclairer tout à coup.

    Il faut attendre l’heure de Dieu. Nous ne comprenons pas non plus, nous, mais lui seul connaît le moment où l’âme s’ouvre pour le recevoir.

    Si votre maîtresse voulait, je pourrais vous soulager un peu, Antoinette... en veillant sur elle... cette nuit, par exemple ?

    Mlle Victoria m’a chargé de dire à Mlle Isabelle qu’elle la recevrait ce soir, si elle veut bien venir après avoir lu ce qu’elle lui envoie.

    Sur ces mots, Antoinette se retira. Isabelle, assez intriguée, rentra dans sa chambre et déroula les deux feuillets couverts d’une écriture heurtée, zigzagant légèrement, mais où l’on retrouvait partout les traits d’un caractère excessif, et d’une nature et volontaire. La teneur de la lettre n’augurait rien de bon.

    — Ma chère nièce,

    Tu es sans doute étonnée que je puisse, après t'avoir ignoré pendant toutes ces années, t'appeler ainsi, mais puisque je vais mourir, il faut que je libère ma conscience. Isabelle, moi seule sais vraiment comment ta mère est morte. J’étais dans le pavillon le soir où elle fut poussée dans l’étang par une femme que je n'ai pas su reconnaître sur l'instant, mais qui me fit poser des questions. Ce geste meurtrier finit par guider ma réflexion sur la femme de chambre de ta belle-mère. A cette époque, et sur l'ordre de la vicomtesse d'Argenson, elle remplaçait la dame de chambre de ta mère. Je suis presque sur que ce ne pouvait être que cette femme aux ordre de ta belle-mère.

    Isabelle faillit défaillir. C’était donc vrai ce que sa mère lui avait dit lors d’une apparition. Isabelle avait cru ce soir-là, que son cerveau lui jouait des tours, mais c’était bien la vérité. Elle arrêta sa lecture, prit une chaise et appuya sa tête dans ses mains. Sa mère avait donc bien été assassinée. Après une pause et les yeux embués de larmes, elle essaya de reprendre sa lecture.

     Pourquoi n’ai-je rien dis ? Parce que je haïssais ma belle-sœur qui était tout ce que je n'étais pas. Elle était tellement belle ! Elle me semblait heureuse et aimée comme jamais une personne telle que moi ne pourrait l’être un jour. C'était une bonne personne qui me traitait, avec une affection que je prenais pour de la pitié, ce qui blessait mon orgueil. Dans mon fort intérieur, je n'acceptais pas ses gentilles attentions envers moi. Chaque fois qu'elle m'invitait à boire un thé, faire de la broderie ou qu'elle me conviait à écouter un morceau de Frédérique Chopin, je ne refusait pas, cachant ainsi mon ressentit vis à vis d'elle. J'étouffait ma colère derrière des amabilités, enviant sans le montrer, sa position de jeune femme aimée. Ta mère avait un véritable talent de pianiste au point de faire pleurer mon âme. J'étais jalouse. J'avais mal au point de reconnaître que je ne pleurais pas seulement en écoutant ce qu'elle transmettait par le jeux de ses jolies mains, mais aussi, sur mon sort de femme déformée. Je ne pleurais intérieurement que sur moi-même... Mon âme était empoisonnée par la jalousie. Oui, c’était de la haine qui s’insinuait en mon cœur comme un poison violent. Je ne te demande pas de me pardonner. Pourtant, je connait ta bonté d'âme. J'implore, malgré ce que tu as dû supporter depuis ta plus tendre enfance, ta pitié, mon enfant.

    216

     

     sceau copyright 

     


    votre commentaire
  •   Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Lorsque je la vis tomber, pousser en avant et assez loin de la berge vue la force avec laquelle elle avait été poussée, que je la vis se débattre avec désespoir pendant les quelques instants ou j'aurais pu l'aider, une hésitation malsaine m'en empêcha. Ce seul moment d'hésitation suffit pour la voir disparaître jusqu'à ne plus apercevoir qu'un bout de sa robe flottant encore, avant de s'enfoncer irrémédiablement dans les profondeur de l'étang. Je n'ai  pas bougé, comme figée par une horrible joie, une abominable satisfaction de la savoir morte. Je l’ai payé ensuite par le plus affreux des remords. Plus je m’enlisais dans ce silence criminel, et plus je haïssais ta mère qui, même morte, agissait sur la haine que je nourrissais encore à son égard. 

    Isabelle ne perdait pas une miette de la douloureuse confession de sa tante. Plus elle lisait, et plus elle avait pitié de cette souffrance endurée pendant toutes ces années. Bien qu’aveuglée par les larmes, Isabelle reprit sa lecture, le cœur en lambeau.

    — Je me fais horreur, Isabelle ? Antoinette dit souvent que Satan me possède. Je pense à présent, au moment de m’en aller que, sans doute, elle n’a pas tort. En tout cas, je me dis que ce que j’éprouvais à cette époque, devait se rapprocher des souffrances infernales que ressentent les irrécupérables âmes damnées... Je n'en peux plus mon enfant... Maintenant que je te connais, je souffre te t'avoir fais tant de mal. Je souffre de ne pas t'avoir connu plus tôt, aveuglée par mon orgueil démesuré qui me fît me cloîtrer dans ces murs. Je reconnais aujourd'hui que nous aurions pu nous apporter beaucoup toutes deux... Il est maintenant bien trop tard pour revenir en arrière, ce qui ne se peut. Aussi, au point où j’en suis, je veux libérer mon âme de ce poids pour lui donner une chance d'être aussi pardonné, là haut... Il faut également que tu saches ceci. On a tué ta mère avec préméditation. Qui ? Je n’ai que des présomptions. Comme je te l'ai dis plus haut dans ma confession, je n'ai pu reconnaître la personne qui s'est chargé de cet acte abominable, et je n'ai pas de preuve quant à mes suppositions. La personne était grande et vêtue de noir. Était-ce Edith d’Argenson, la nouvelle femme de mon frère ? Était-ce sa femme de chambre ? Je ne saurais le dire parce que je ne connais aucune de ces deux femmes, ne les ayant jamais vue. Je ne sais d'elles que ce que m'en ont dit Dominique, sa sœur et Antoinette. Je m’étais déjà soustraite de la société lorsque ta belle-mère a commencé de fréquenter Monteuroux. Pourtant, en y réfléchissant bien, qui donc aurait eu intérêt à supprimer ma belle-sœur, sinon celle qui convoitait sa place, et qui, par la suite, s’est faite rapidement épouser par mon frère ? Je pense, de plus en plus fortement, à sa domestique qui lui est dévouée corps et âme. La vicomtesse d'Argenson n'aurait surement pas aimé se salir les mains... Je t’ai déjà mise en garde contre ta belle-mère lorsque nous nous sommes rencontrée dans le pavillon de l'étang. Je sait par Angèle, qu’elle a toujours cherché à te nuire. Si c’est elle qui est la cause du meurtre de ta mère par personne interposée, qui sait ce dont elle est encore capable de faire, aujourd'hui, pour te nuire ? Prends garde à toi ma chère nièce ! Au cas où tu trouverais quelque intérêt à ce que soient connus les faits tels qu’ils se sont déroulés, uses de l'aveu que je te fais, et entoures-toi de tes meilleurs amis, de façon à l'empêcher de mettre à bien son noir dessin contre toi. Si ce n’est pas directement elle qui compte endosser la besogne au cas ou elle te voudrait du mal, ce ne peut être que Berthe, sa femme de chambre, qui se chargera encore une foi de cette besogne. Elle n'essaiera pas de te noyer puisque tu nages très bien, mais il y a d'autre façons de faire mourir quelqu'un de gênant... Il vaudrait mieux que tu t'éloignes de cet endroit malsain qu'est Monteuroux en ce moment. On me considérera avec raison comme une complice de ce meurtre, puisque je ne l’ai pas dénoncé. Isabelle, tu me détesteras surement, et tu n’auras pas tort ; mais peut-être songeras-tu un peu aux tortures morales qui m’ont ravagées l’esprit depuis toutes ces années. Je te sais compatissante, mon enfant. Aussi, afin de m'en aller pour un autre monde l'âme en paix, je te supplie encore une fois, humblement de me pardonner pour toutes les souffrances que tu as enduré par ma faute. Je part avec un sentiment d'apaisement pour t'avoir tout confié. Je regrette de ne t'avoir pas plus connu, mais saches qu'en quittant ce monde cruel, mon coeur s'éveille à des sentiments de bienveillance envers toi et que nous aurions pu apprendre à nous apprivoiser... et nous aimer. Ce soir, c'est beaucoup trop tard, et je m'en veux...

    Victoria de Rubens

    Lorsque Adélaïde surprise de ne pas voir sa protégée à l’heure du dîner, entra dans sa chambre, elle la trouva affaissée dans un fauteuil, toute frissonnante, ses doigts froissant la lettre de Victoria. L’horreur étreignait son âme et elle ne savait, en cet instant, laquelle lui paraissait la plus odieuse. Était-ce Victoria, haineuse jusqu’à se réjouir de cette mort, ou la femme mystérieuse qui était, peut-être, la d'Argenson qui avait conduit, d'une mains de maître, sa domestique à perpétrer le meurtre de sa rivale, afin de mettre son plan machiavélique à exécution. 

    Lorsque plus tard, entre Adélaïde et Renaud, elle se fut un peu remise de ce coup imprévu, elle jugea nécessaire de leurs communiquer la confession de sa tante. Cette confession pourrait, peut-être, les aiguiller sur une voie intéressante pouvant constituer une partie de sa défense contre le diabolisme de la deuxième femme de son père...

    217

    sceau copyright 

     


    votre commentaire
  •   Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Renaud jugea aussitôt qu’il fallait, dès le lendemain, après avoir été chercher les bouteilles d’oxygène, aller en faire part à William. Enfin une piste se dessinait !

    Le crime paraît certain d’après cet aveu, mais il faudrait prouver l’identité de la meurtrière, ajouta-t-il. Or, en pleine nuit, il est sûr qu'elle est passer inaperçue... à moins que... Vous m’avez dit Isabelle, que votre vieux jardinier avait coutume de travailler quelques fois dans son jardin les soirs d’été, lors des nuits de pleine lune.

    En effet.

    Il faudrait que j’aille l’interroger au plus tôt. Peut-être a-t-il vu passer cette femme dont parle votre tante, et pourra-t-il nous donner une indication susceptible de l’identifier.

    Oui, peut-être, dit Isabelle d’un air las.

    Elle demeura très absorbée, pendant le dîner auquel personne ne toucha réellement. En se levant de table, Isabelle fit un pas vers la chambre, puis elle se ravisa et dit à Adélaïde :

    Je monte voir ma tante.

    Sa voix avait un léger tremblement. Adélaïde la suivit d’un regard anxieux. Elle avait les larmes qui inondaient ses yeux. Pour cacher son émotion, elle s'adressa dans un souffle à Renaud :

    Ma pauvre petite chérie ! Quelles quelles révélations, et quelles épreuves va t-elle encore subir en ces quelques jours !

    Elle doit absolument éclaircir toutes les zones d'ombres que ce secret cache encore depuis si longtemps dans les méandres de cet esprit pernicieux vivant dans ce château... Isabelle doit subir cette dernière épreuve et qui sait si, pour elle, les épreuves sont terminées ? dit pensivement Renaud.

    Dans la chambre de Victoria, la fenêtre était ouverte sur une nuit lourde, une nuit sans étoiles que de lointains éclairs traversaient parfois. Une petite lampe posée sur une table, loin du lit, laissait celui-ci dans la pénombre. Le souffle court de sa tante guida Isabelle vers le lit où Victoria terminait sa vie douloureusement. Son cœur battait à coup précipités. Elle dit à mi-voix :

    Me voici ma tante.

    Isabelle ? Tu viens... quand même ?

    Les mots sortaient avec difficulté de la gorge oppressée où juste un léger filet d’air lui permettait de parler.

    Oui. Je n’ai aucun droit de vous juger, ma tante. De par votre infirmité, de vivre recluse volontairement, Vous avez beaucoup du ressentiment envers la société. Vous avez  beaucoup souffert et c’est la seule raison dont je veuille me souvenir.

    —  J'ai souffert affreusement... à cause de mon orgueil. Je souffre de t'avoir fais du mal... et je suis au bord du gouffre. Il faut que je me libère du poids de ma culpabilité.

    Des doigts brûlants se posèrent sur la main d’Isabelle. Un subtil raidissement de sa main alerta sa tante. Celle-ci eu subitement honte d’accepter que sa nièce daigne rester aupré d’elle.

    Pardonne-moi mon enfant ! Je m'en veux de t’avoir privé de cette vérité que je connaissais depuis toutes ces années, et qu’enfant tu ne pouvais comprendre.

    218

    sceau copyright 

     


    votre commentaire
  •  Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    C’est dur d’être là, près de moi, n’est-ce pas ? Tu restes aupré de moi qui ai laissé tuer ta mère sans faire un mouvement pour empêcher que ce crime ait lieu devant mes yeux. Laisses-moi... oui, cela vaut mieux. Je suis une maudite…

    Isabelle se laissa glisser à genoux et saisissant cette main fiévreuse qui ne savait quel réflexe adopter, hésitante encore à se laisser apprivoiser, victoria, dans un sanglot, supplia sa nièce de l'abandonner à son triste sort ; mais la jeune fille refusa et raisonna sa tante doucement :

    Non  Ne retirez pas votre main. Je resterai près de vous. Je suis venue de mon plein gré, sachant que nous devons pardonner comme Dieu nous pardonne nos péchés. Ne parlons plus de ce passé douloureux pour vous comme pour moi. Ma pauvre mère souffrait beaucoup moralement, et le caractère de mon père, sous l’influence redoutable de cette Édith d’Argenson, lui réservait encore des épreuves dont elle ne pouvait se douter. Ma mère ne pourra trouver le repos que lorsque la ou les meurtrières seront punies. Sachez qu’elle vous a pardonné, et que la justice divine a déjà commencée de faire son œuvre. Vous obtiendrez la joie éternelle et le repos de votre âme de par votre aveu sincère, chère tante. Votre remord suffit à Dieu pour votre pardon.

    La voix d’Isabelle tremblait d’émotion. Dans la pénombre, son regard distinguait mal la figure de la mourante. Pendant un long moment, elle n’entendit plus que sa respiration sifflante. Lorsque Victoria murmura :

    Tu as bien souffert, et tu souffres encore par cette femme, n'est-ce pas ? Angel a toujours été au courant de bien des choses qui se passaient au château. Ta marraine, Dominique, Angel, de loin, ont assurés ta protection sans que tu t'en doutes. Tâches de savoir qui a commis cet assassina. Ce n’est pas facile après tant d’années ; mais si ma confession peut faire que tu puisses, avec l’aide de tes cousins... oui, je sais qu’ils sont près de toi et... et qu’ils vont tout faire... pour t’aider... si... si je peux faire... avec ma confession... que ces meurtrière... soient punies ? Alors, j'aurai, peut-être gagné mon ciel...

    — Chut ma tante... ne vous fatiguez plus. Je vais me servir de votre confession en la confiant à mes cousins. Cette femme nourrit une haine féroce contre moi.  Je le sais depuis longtemps ; mais je me défendrais contre elle... ne parlez plus... reposez-vous. vous avez gagné votre rédemption.

    Victoria, péniblement, ajouta :

    — Je dois te dire encore... je te lègue ma fortune qui est considérable... mon frère n'en sait rien. Antoinette ne veut... pas de rente. Elle rentrera chez les trappistines après... après ma mort. C’est... je pense, pour gagner le salut de mon âme... aussi... je ne veux pas la décevoir. L’abbé Forges... l'abbé va venir tout... tout à l’heure. J'ai encore un peu de temps pour finir de régler mes affaires sur terre. Puis elle se tut. Ce dernier effort  fournit par sa tante avait été trop rude. Isabelle, toujours à genoux, priait. Elle songeait à la triste existence de cette femme qui n’avait pas trouvé d’affection chez sa mère, et probablement pas chez son frère. Peut-être aussi, comme le supposait son père, avait-elle connu l’amour, et celui-ci,  l'avait dédaigné à cause de son infirmité. Cette déception avait dû ravager ce cœur entier, passionné, tel qu'était sans nul doute, le sien. Plus tard, le remord l'avait-il saisie, pour finir par dévaster cette âme orgueilleuse et fière. Maintenant, la pitié, dominait tout autre sentiment chez Isabelle. Elle n’avait plus qu’un désir, et c'était l’apaisement de l'âme tourmentée de sa tante. Son souffle court n'augurait rien de bon en cette nuit ou l'orage s'approchait de Monteuroux ou les éclairs zébraient déjà le ciel.

    219

     sceau copyright

     


    votre commentaire
  •  Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Sa tante allait quitter ce monde où elle n’avait su vivre que dans un désenchantement cachérepliée sur sa souffrance nourrit par cette haine contre les fautes de ses ancêtres qui l'avaient empêché d'être une jeune femme normale. Rien ne pouvait apaiser sa souffrance. Elle ne savait que s'en nourrir pour ne pas sombrer dans la folie...

    — Isabelle !

    — Je vous écoute, ma tante. 

     Lorsque je serais morte, tu prendras un petit coffret d’ébène qui se trouve dans mon secrétaire et tu brûleras... ce qui s'y trouve.

     Je le ferai, ma tante.

    — Des souvenirs... des folies... est-ce que l’on aurait pu... m’aimer ?

    Sa respiration siffla plus fort, des mots passèrent entre ses lèvres. Isabelle en saisit quelques un :

    — La lettre à Rudolph, je l’ai...trouvé. Je l’ai lu... je l’ai toujours... folle, de penser... que Norbert m'aimait... Norbert... lui et moi… qu'elle folie ! ma difformité... ne lui étai pas... supportable... indifférente... est-ce qu’il m’aimait seulement pour... moi-même ? finit mon beau rêve. Oui, je m’étais mise à espérer... qu’il pouvait m’aimer tout simplement, comme moi je l’aimais de toute mon âme… la jeune fille crédule que j’étais à cette époque… a perdu toutes ces illusions...  tout ce qui m’appartient... sera à toi, Isabelle.

    — Ma tante ! Non ! Je ne puis accepter !

    — Je le veux ! Je fais de toi... pour réparer le mal que je t’ai fais pendant toutes ces années... ma légataire universelle. Acceptes sans aucune gêne mon enfant. Je te dois bien cela. C’est là ma façon de te rendre un peu de cette justice qui t’a fait défaut une grande partie de ta jeune vie. D’ailleurs, Tout est en ordre chez le notaire depuis longtemps. Personne ne pourra te déposséder et surtout pas la d’Argenson... Ni mon frère !

    Son essoufflement reprit de plus belle, ne laissant aucun espoir sur sa fin qui était proche.

    — Maintenant, ma nièce... tu peux t'en aller. Mon cœur t'accompagne...

    220

     sceau copyright

     


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique