• Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -217-

      Le mystère de l'étang-aux-ormes. Page -34-

    Lorsque je la vis tomber, pousser en avant et assez loin de la berge vue la force avec laquelle elle avait été poussée, que je la vis se débattre avec désespoir pendant les quelques instants ou j'aurais pu l'aider, une hésitation malsaine m'en empêcha. Ce seul moment d'hésitation suffit pour la voir disparaître jusqu'à ne plus apercevoir qu'un bout de sa robe flottant encore, avant de s'enfoncer irrémédiablement dans les profondeur de l'étang. Je n'ai  pas bougé, comme figée par une horrible joie, une abominable satisfaction de la savoir morte. Je l’ai payé ensuite par le plus affreux des remords. Plus je m’enlisais dans ce silence criminel, et plus je haïssais ta mère qui, même morte, agissait sur la haine que je nourrissais encore à son égard. 

    Isabelle ne perdait pas une miette de la douloureuse confession de sa tante. Plus elle lisait, et plus elle avait pitié de cette souffrance endurée pendant toutes ces années. Bien qu’aveuglée par les larmes, Isabelle reprit sa lecture, le cœur en lambeau.

    — Je me fais horreur, Isabelle ? Antoinette dit souvent que Satan me possède. Je pense à présent, au moment de m’en aller que, sans doute, elle n’a pas tort. En tout cas, je me dis que ce que j’éprouvais à cette époque, devait se rapprocher des souffrances infernales que ressentent les irrécupérables âmes damnées... Je n'en peux plus mon enfant... Maintenant que je te connais, je souffre te t'avoir fais tant de mal. Je souffre de ne pas t'avoir connu plus tôt, aveuglée par mon orgueil démesuré qui me fît me cloîtrer dans ces murs. Je reconnais aujourd'hui que nous aurions pu nous apporter beaucoup toutes deux... Il est maintenant bien trop tard pour revenir en arrière, ce qui ne se peut. Aussi, au point où j’en suis, je veux libérer mon âme de ce poids pour lui donner une chance d'être aussi pardonné, là haut... Il faut également que tu saches ceci. On a tué ta mère avec préméditation. Qui ? Je n’ai que des présomptions. Comme je te l'ai dis plus haut dans ma confession, je n'ai pu reconnaître la personne qui s'est chargé de cet acte abominable, et je n'ai pas de preuve quant à mes suppositions. La personne était grande et vêtue de noir. Était-ce Edith d’Argenson, la nouvelle femme de mon frère ? Était-ce sa femme de chambre ? Je ne saurais le dire parce que je ne connais aucune de ces deux femmes, ne les ayant jamais vue. Je ne sais d'elles que ce que m'en ont dit Dominique, sa sœur et Antoinette. Je m’étais déjà soustraite de la société lorsque ta belle-mère a commencé de fréquenter Monteuroux. Pourtant, en y réfléchissant bien, qui donc aurait eu intérêt à supprimer ma belle-sœur, sinon celle qui convoitait sa place, et qui, par la suite, s’est faite rapidement épouser par mon frère ? Je pense, de plus en plus fortement, à sa domestique qui lui est dévouée corps et âme. La vicomtesse d'Argenson n'aurait surement pas aimé se salir les mains... Je t’ai déjà mise en garde contre ta belle-mère lorsque nous nous sommes rencontrée dans le pavillon de l'étang. Je sait par Angèle, qu’elle a toujours cherché à te nuire. Si c’est elle qui est la cause du meurtre de ta mère par personne interposée, qui sait ce dont elle est encore capable de faire, aujourd'hui, pour te nuire ? Prends garde à toi ma chère nièce ! Au cas où tu trouverais quelque intérêt à ce que soient connus les faits tels qu’ils se sont déroulés, uses de l'aveu que je te fais, et entoures-toi de tes meilleurs amis, de façon à l'empêcher de mettre à bien son noir dessin contre toi. Si ce n’est pas directement elle qui compte endosser la besogne au cas ou elle te voudrait du mal, ce ne peut être que Berthe, sa femme de chambre, qui se chargera encore une foi de cette besogne. Elle n'essaiera pas de te noyer puisque tu nages très bien, mais il y a d'autre façons de faire mourir quelqu'un de gênant... Il vaudrait mieux que tu t'éloignes de cet endroit malsain qu'est Monteuroux en ce moment. On me considérera avec raison comme une complice de ce meurtre, puisque je ne l’ai pas dénoncé. Isabelle, tu me détesteras surement, et tu n’auras pas tort ; mais peut-être songeras-tu un peu aux tortures morales qui m’ont ravagées l’esprit depuis toutes ces années. Je te sais compatissante, mon enfant. Aussi, afin de m'en aller pour un autre monde l'âme en paix, je te supplie encore une fois, humblement de me pardonner pour toutes les souffrances que tu as enduré par ma faute. Je part avec un sentiment d'apaisement pour t'avoir tout confié. Je regrette de ne t'avoir pas plus connu, mais saches qu'en quittant ce monde cruel, mon coeur s'éveille à des sentiments de bienveillance envers toi et que nous aurions pu apprendre à nous apprivoiser... et nous aimer. Ce soir, c'est beaucoup trop tard, et je m'en veux...

    Victoria de Rubens

    Lorsque Adélaïde surprise de ne pas voir sa protégée à l’heure du dîner, entra dans sa chambre, elle la trouva affaissée dans un fauteuil, toute frissonnante, ses doigts froissant la lettre de Victoria. L’horreur étreignait son âme et elle ne savait, en cet instant, laquelle lui paraissait la plus odieuse. Était-ce Victoria, haineuse jusqu’à se réjouir de cette mort, ou la femme mystérieuse qui était, peut-être, la d'Argenson qui avait conduit, d'une mains de maître, sa domestique à perpétrer le meurtre de sa rivale, afin de mettre son plan machiavélique à exécution. 

    Lorsque plus tard, entre Adélaïde et Renaud, elle se fut un peu remise de ce coup imprévu, elle jugea nécessaire de leurs communiquer la confession de sa tante. Cette confession pourrait, peut-être, les aiguiller sur une voie intéressante pouvant constituer une partie de sa défense contre le diabolisme de la deuxième femme de son père...

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