
Le lendemain, un peu avant huit heure, Renaud quitta la vieille tour et s'en alla vers le parc. Il était trop préoccupé par l'envie d'interroger le vieux jardinier pour jouir de cette matinée lumineuse survenant heureusement après la sombre et orageuse journée précédant la nuit de la veille. Lorsque il fut devant le logis du père Adrien, il vit la porte ouverte et le vieillard occupé à balayer l'intérieur de sa cabane. Il se permit d'entrer pour lui parler, sans attendre qu’on lui en donna l’occasion :
— J’ai un renseignement à vous demander, père Adrien. Dit-il.
— A vote service, marmonna le vieux jardinier en escamotant la plus part de ses mots.
Laissant-là son balai, il offrit une chaise au visiteur dans la petite pièce qui lui servait de cuisine et de salle à manger. Puis il resta debout, les mains appuyées sur le dossier d’une autre chaise.
— Vous savez qui je suis, père Adrien ?
— Le cousin de Mam’selle Isabelle, m’a dit Dominique.
— Mademoiselle Isabelle m’a appris que les nuits de pleine lune, vous aviez parfois l’habitude, de travailler à votre jardin.
— Oui. Ca m'plaît quand elle éclaire bein.
— Père Adrien. Vous pratiquez le jardinage les nuits de pleine lune en été depuis très longtemps ?
— Oui.
— Oui, mais combien d’années ?
— Hou, là, là ! M’dame la comtesse Daphné était encore de c’monde. Dit-il en mauvais patois. Tant qu’le temps l’permettra. Et tant qu’j’en aurais la force…
— Vous l’avez fait le soir où mourut la première femme du comte. Vous souvenez-vous d’avoir vu passer quelqu’un dans cette clairière ?
Les paupières du vieil homme, plissées par l’âge, battirent sur ses yeux troublés par cette question inopinée. Néanmoins, il répondit :
— Bein, j’ai vu passer Mam’selle Victoria, pis, pus tard, j’ai vu M’dame la comtesse Daphné.
— Mais encore ?
— Adrien glissa un coup d’œil méfiant vers son interlocuteur.
— Elle avait l’habitude de venir se promener le soir, quand y’avait d’la lune. Quéqu’fois, avec M’sieur l’comte... et bein souvent, seule.
— Vous ne répondez pas à ma question. Insista Renaud. Je sais qu’il est passé une autre personne. L’avez-vous reconnue ?
Le vieil homme parut perplexe. De son index, il se gratta l’oreille. Enfin il grommela :
— Bein sûr qu’j’ai vu Quéqu’chose ! J’étais point aveugle c'te nuit-là, ! j’fumais ma pipe derrière la charmille. J’ai bein vu c’te grand’ bringue de Berthe.
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