
Arrivée à l'endroit désiré, Isabelle installa son chevalet, s’assied sur son petit banc, et considéra pensivement le cadre familier qu’elle voulait reproduire en fond de toile ; mais au bout de quelques minutes, des pas légers lui firent tourner la tête du côté ou seule une personne pouvait se diriger vers elle. Elle aperçu Ludivine qui venait vers elle. Elle cru d’abords que le jeune jardinier avait besoin d’un renseignement, mais que ne fut pas sa déception lorsqu’elle vit, tenant son fils par la main Ludivine. Sa tranquillité avait été de courte durée. Le sang lui monta au visage sous la poussée d’une violente émotion qui la mit hors d’elle. Instinctivement, elle prit sa tête des mauvais jours. Il ne manquait plus que cette chipie à ce moment précis ou elle ne voulait voir personne et surtout pas elle ! Que venait-elle faire de ce côté-ci du parc, elle qui n’aimait pas cet endroit et surtout accompagnée de son fils ? Elle l’entend encore précisé à William, lors de leurs promenade sur les berges de l’étang, qu’elle n’appréciait guère le lieu ou sa chère mère était morte. Isabelle se devait de garder son calme et ne rien montrer de son ressentit, mais l’envie était forte de l’envoyer promener ailleurs. Elle prit sur elle et continua son esquisse sans tenir compte de Ludivine qui approchait. Celle-ci arriva à sa hauteur et susurra :
— Vous travaillez, Isabelle ?
— Ça ne se voit pas ?
—Vous voulez peindre l’étang ?
— Pourquoi serais-je là, si non ? Et vous ? Pourquoi êtes-vous venue de ce côté-ci du parc ?
— Oh, mes pas m’ont conduit jusqu’ici sans que je m’en rende compte. Voilà tout…
— Je croyais que vous n’aimiez pas cette partie du domaine ?
— Comment savez-vous que je n'aime pas cette partie du domaine ? Avez-vous entendu mes propos le jour ou William et moi nous, nous promenions justement sur les berges de cet étang ? Étiez-vous là, cachée quelque part lorsque nous nous sommes querellés au sujet de votre mère ?
— Cela ne vous regarde pas. Mais sachez que je suis au courant de choses que vous ne soupçonnez même pas.
La jeune femme eut un rire doux et moqueur.
— Aimable Isabelle ! Mais je ne m’offense pas de vos réponses acerbes, heureusement.
— Vous avez, vous-même, la manière d’exaspérer les gens et provoquer mes réponses !
— Oh ! Je ne m’en offusque guère ! C’est un fait de votre nature. Il faut prendre celle-ci telle qu'elle est. En tout cas, telle que vous êtes, vous avez produit un effet foudroyant sur Frantz Müller, comme père a dû vous le faire remarquer ?
Isabelle ne répondit pas ; mais elle avait remarqué que Ludivine appelait son beau-père, père. A vrais dire, cela ne l’étonnait pas vraiment, vu la façon qu’elle avait de s’accaparer tout ce dont elle estimait avoir droit. Isabelle songeait :
— Qu’elle s’en aille ! Mais qu’elle s’en aille ! Ses doigts se crispaient sur le manche du pinceau qu’elle tenait. Ludivine, sachant très bien exaspérer Isabelle, se pencha pour mieux voir l’esquisse. Isabelle sentit monter à ses narines le délicat parfum de violette dont se servait la jeune comtesse, ce qui l'agaça au plus haut point.
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